Édition du 24 mai 2022

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Amérique centrale et du sud

La classe ouvrière du Brésil est un géant social

Dans cet article, l’auteur affirme que la classe ouvrière est une force révolutionnaire mais que pour être un agent de transformation sociale, elle doit prendre conscience de son pouvoir.

15 février 2022 | Sources : Esquerda Online (Brésil)

La classe ouvrière brésilienne est un géant social. Lorsqu’il a pris son essor dans les années 1980, il a ébranlé les piliers de soutien de la dictature. Un voile d’invisibilité masque aujourd’hui sa puissance, et diminue l’influence qu’il peut exercer sur le destin du pays, mais il ne cache pas la robustesse de sa force de choc sociale.

Malheureusement, la classe ouvrière n’est pas descendue dans la rue en 2021 lors de la campagne Out de Bolsonaro, pour diverses raisons objectives et subjectives, mais elle se battra à nouveau. Nous ne savons pas quand, mais elle sera un protagoniste des luttes que l’avenir lui réserve.

Une prémisse marxiste est que nous devons le savoir : (a) elle est encore surexploitée par le biais des bas salaires, bien qu’elle soit majoritaire dans la nation ; (b) elle est fortement concentrée, dans plus de vingt villes et régions métropolitaines d’un million d’habitants ou plus ; (c) le poids des jeunes a diminué, si on le compare à ce qu’il était il y a quatre décennies, mais un travailleur sur trois a moins de trente ans ; (d) elle a connu une intense féminisation, au cours des trente dernières années, cette couche étant la plus opprimée ; e) il y a un poids immense, dans de nombreuses régions, de Noirs, donc de victimes du racisme ; f) il a, en 2022, moins d’homogénéité interne qu’en 1979, mais la scolarité moyenne a doublé ; g) elle exerce et subit la pression du poids du semi-prolétariat, mais tend à entraîner dans son camp la majorité pauvre et populaire des villes et des campagnes ; h) elle n’a pas d’organisation, à de rares exceptions près, sur le lieu de travail ; i) elle souffre, surtout dans les entreprises privées, d’un faible taux de syndicalisation.

On compte plus de 12 millions de travailleurs dans l’industrie, sept millions dans la construction, près de cinq millions dans les transports et seize millions d’employés du secteur public.

La fragilité de l’organisation indépendante, syndicale et politique des travailleurs et l’immaturité des niveaux de conscience qui prévalent encore ne doivent pas nous décourager. Les illusions réformistes ne meurent pas seules. Seule l’expérience pratique de dizaines de millions de travailleurs peut ouvrir la voie à la lutte des classes. La capacité à reconnaître la grandeur objective, mais aussi les limites subjectives du mouvement de classe au stade actuel de la lutte des classes ne doit pas diminuer notre confiance stratégique dans la révolution brésilienne.

La dégradation des conditions matérielles explique, mais seulement partiellement, pourquoi le niveau moyen de conscience a régressé, par rapport à l’élan de classe des années 1980, lorsque la classe ouvrière brésilienne était l’une des plus combatives au monde. Nous ne pouvons pas comprendre les attentes - limitées et très faibles - sans tenir compte également du rôle d’organisations et de directions comme le PT qui, étant majoritaire, l’a conduit au découragement et l’a mal éduqué, en pariant sur des accords avec la bourgeoisie pour garantir la gouvernabilité pendant treize ans.

Cependant, nous pouvons observer que :

- ...vu la taille du prolétariat, il a droit à la force et à l’espoir lorsqu’il se met en mouvement, mais aussi, en raison du faible niveau d’organisation, à la crainte de représailles de la part des patrons et de l’État ;

- à la jeunesse de la classe ouvrière correspond l’audace, c’est-à-dire le courage, mais aussi une tendance aux réactions impétueuses et même explosives[1] ;

- à la féminisation de la main-d’œuvre correspond une maladresse machiste et, en même temps, une réaction féministe[2] ;

- la concentration dans de gigantesques régions métropolitaines lui donne un grand impact en tant que force de choc sociale dans la lutte, mais les différences régionales entre le nord-est et le sud-est, entre le sud et le nord, et entre les secteurs professionnels de la classe à tendance corporatiste, pèsent lourd ;

le poids de l’afro-descendance correspond à la pression de l’unité contre les préjugés [3], mais aussi aux pressions de l’héritage raciste ;

La surexploitation correspond au ressentiment social et à la volonté de se battre, mais aussi à une insécurité structurelle face à la peur de la misère ;

- l’hétérogénéité sociale correspond aux préjugés internes et à la difficulté de s’unir, notamment chez les fonctionnaires et les travailleurs du secteur privé ;

la pression du semi-prolétariat correspond à l’encouragement et à la vigueur, et, à un autre niveau d’analyse, à celle du lumpen, à l’incertitude et au découragement ;

la désorganisation à la base correspond à l’insécurité, mais aussi à la difficulté d’encadrer les dirigeants, ou à une certaine tolérance au personnalisme ; - la fragilité de l’organisation syndicale correspond à l’insécurité, mais aussi à la difficulté d’encadrer les dirigeants, ou à une certaine tolérance au personnalisme ;

- la fragilité de l’organisation syndicale correspond à une tendance à la bureaucratisation de leurs organisations et mouvements ;

- la dépolitisation correspond aux illusions réformistes, c’est-à-dire aux déceptions quant aux possibilités de mobilité sociale individuelle[4] ;

Le manque d’éducation correspond à l’auto-éducation, à la forte influence religieuse[5], mais aussi à l’anti-intellectualisme.

Les enquêtes de DataFolha indiquent que Lulismo a toujours un énorme public de masse. L’expérience a été importante, notamment dans les secteurs organisés, mais la rupture a été incomplète. L’érosion du PT n’a jamais atteint Lula avec la même intensité. Les éléments "messianiques" des illusions réformistes sont vivants. Même ceux qui ont rompu avec Lula maintiennent les illusions dans les négociations avec la classe dirigeante.

La conclusion nécessaire, lorsque nous pensons en perspective dans ce cycle historique de quatre décennies, est que l’expérience de la classe ouvrière est lente. Dans les situations défensives, les travailleurs, même dans les secteurs les plus organisés et ayant une tradition de lutte, font des calculs de risque avant de s’exposer à la lutte frontale. Depuis 2016, l’évolution défavorable du rapport de forces social a contraint la classe à se replier, en préservant ses énergies, en attendant des conditions plus encourageantes. Mais il reste l’espoir qu’il est possible de changer le Brésil. Rien ni personne ne peut le remplacer. Sans elle, il n’est pas possible d’imposer des défaites aux capitalistes. Sans sa mobilisation, la lutte pour le pouvoir n’est ni possible ni utile.

Mais être marxiste, c’est être certain que la lutte des classes ouvrira la voie.

Notes

[1] Selon l’enquête Datafolha, la majorité (63%) des Brésiliens ont commencé à travailler avant l’âge de 16 ans : environ la moitié (48%) ont commencé à travailler entre 10 et 15 ans et 15% disent avoir commencé à travailler avant l’âge de 10 ans ; parmi les travailleurs du secteur agricole, ce taux atteint 42% et parmi les travailleurs du secteur de la construction civile, il atteint 22%. Les Brésiliens commencent à travailler à 14 ans en moyenne (les hommes à 13 ans et les femmes à 14 ans), soit le même âge que celui auquel leurs parents ont commencé à travailler. Les mères de Brésiliens ont commencé à travailler à 14 ans en moyenne. Parmi les travailleurs du secteur agricole, l’âge moyen auquel ils ont commencé à travailler est de onze ans. Datafolha a également demandé aux Brésiliens quelle est ou était la principale profession ou le principal emploi de leurs parents. Près d’un tiers (32%) ont ou ont eu pour père un agriculteur ou un ouvrier agricole. Enquête disponible à l’adresse suivante : http://datafolha.folha.uol.com.br/opiniaopublica/2002/01/1223882-os-brasileiros-e-o-trabalho.shtml.

[2] Les Brésiliens ont tendance à être plus conservateurs dans leurs codes moraux. Les recherches de Datafolha sur le positionnement idéologique de la population par rapport à celui des parlementaires, menées en 2014 et 2015, ont fait ressortir des contrastes importants. Le citoyen tend vers la droite sur les variables comportementales - 55% contre 17% des parlementaires - et vers la gauche sur les aspects économiques - 43% contre 32%. Le Congrès est plus à gauche sur les valeurs et plus à droite sur le plan économique. Enquête disponible à l’adresse suivante : http://www1.folha.uol.com.br/poder/2016/04/1762545-votacao-revela-mais-sobre-eleitores-do-que-sobre-deputados.shtml.

[3] Dans l’enquête de Datafolha : 37% des Noirs et 25% des mulâtres ou métis disent s’être sentis discriminés lors de la recherche d’un emploi, citant le rejet pur et simple (16% des mulâtres et 14% des Noirs), le fait que l’offre d’emploi soit destinée à des personnes d’une certaine couleur (19% des Noirs) ou encore l’obligation de déclarer sa couleur au moment de remplir le formulaire (mentionnée par 3% des Noirs ; le même pourcentage de Blancs s’est plaint de cette obligation). 24% des personnes brunes et mulâtres et 14% des personnes noires ont déclaré avoir été taquinées ou insultées au travail en raison de leur couleur. Recherche disponible à l’adresse suivante : http://datafolha.folha.uol.com.br/opiniaopublica/2002/01/1223882-os-brasileiros-e-o-trabalho.shtml.

[5] Selon Datafolha, lorsqu’on les interroge sur l’existence de Dieu, 97 % des Brésiliens disent qu’ils y croient pleinement, 2 % disent qu’ils ont des doutes et 1 % ne croient pas. Même parmi ceux qui n’ont aucune religion, 81 % croient que Dieu existe. La croyance en l’existence du Diable est plus faible, bien qu’elle soit également partagée par la majorité : 75% y croient pleinement, 9% ont des doutes et 15% ne croient pas qu’il existe. Chez les catholiques, ces taux se situent dans la moyenne nationale. Recherche disponible à l’adresse suivante : http://datafolha.folha.uol.com.br/opiniaopublica/2007/05/1223861-97-dizem-acreditar-totalmente-na-existencia-de-deus-75-acreditam-no-diabo.shtml.

Valerio Arcary est un militant du courant Résistance/PSOL et un chroniqueur pour Esquerda Online.

Traduction du portugais à l’espagnol : Correspondance de presse.
Source (de la traduction) : https://correspondenciadeprensa.com/?p=24236

Source (de l’original) : https://esquerdaonline.com.br/2022/02/11/a-classe-trabalhadora-e-um-gigante-social/

Valério Arcary

Valério Arcary est professeur au Centre Fédéral d’Éducation Technologique (São Paulo) et membre du conseil éditorial de la revue Outubro. Il est militant du PSTU (Parti Socialiste Unifié des Travailleurs), Bresil.

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