Édition du 10 septembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Les gilets jaunes

Pas de casseurs, pas de vingt heures

Après l’acte XVIII des gilets jaunes, les journaux français se sont étonnés que le mouvement soit monté d’un cran dans ce qu’ils qualifient « d’inacceptables violences gratuites ». Du coté des manifestants, on trouve ça plutôt logique car, comme le dit le dicton « pas de casseurs, pas de 20 heures », ce qui se vérifie une fois de plus.

Ces dernières semaines, le discours médiatique était simple « le mouvement s’essouffle, moins de manifestants, c’est la fin », on nous annonçait des chiffres improbables ; moins de 5000 manifestants (chiffres aisément contredits par les photos de dizaine de milliers de personnes dans les grandes villes de France). Mais ce samedi 16 mars, la donne change. A la télé, au journal de 20h, on donne la part du lion aux gilets jaunes, plus pour les dénigrer que pour les soutenir certes, mais au moins on en parle !

On nous passe en boucle les images catastrophes d’un Paris dévoré par les flammes, les champs Elysées détruits, les commerces pillés … Sur place, les manifestants s’étonnent ; malgré un très grand nombre de policiers pour encadrer la manif, les casseurs passent les cordons de sécurité, malgré un armement répressif qui a largement fait ses preuves, le saccage semble facile …

Les images de kiosques à journaux incendiés, de vitrines cassées, d’immeubles en feu, sont du pain béni pour des journalistes avides de sensations fortes. Une violence matérielle qui, à l’antenne, supplante les violences physiques infligées au peuple de France depuis plusieurs mois. On nous parle de factieux motivés par le goût du sang, des anarchistes meurtriers sans autre revendication que la violence. C’est un point sur lequel le président et ses ministres insistent beaucoup : « Tout ce qui motive ces gens, c’est la violence gratuite. » Quid des revendications ? La justice fiscale ? Le RIC ? Le casier judiciaire vierge pour les élus ? Disparues des écrans, remplacées par des interviews larmoyantes de commerçants victimes de ce cercle vicieux. Les pauvres vont devoir faire appel à leurs assurances … quelle tragédie !

Mais pas un seul de ces intellectuels supérieurs ne se posera la question de base : Pourquoi ? Qu’est-ce qui pousse des retraités, des étudiants, des mères de famille, des chômeurs, à marcher à coté des black blocks ? Qu’est-ce qui pousse des citoyens jusque là obéissants à se rebeller, à risquer leur vie pour réclamer justice … puis vengeance ? Qu’est-ce qui anime une foule pour qu’elle laisse de tels dégâts sur son passage ? Ces questions sont tabous … là haut, on refuse de les poser, on refuse même d’y penser car la réponse est bien trop évidente.

Toute violence a sa part de raison, elle nait dans la douleur, la douleur de « ceux qui ne sont rien » (dixit E. Macron), de ceux qui se sont réveillés pour défendre leur droit de vivre dignement et à qui l’on a dit « rendors toi, on ne veut pas de toi ici ». Ceux qui ont dit « Je veux manger à ma faim, je veux vivre de mon salaire » et à qui le gouvernement a répondu : « Taisez vous. ça ne nous intéresse pas ». Pendant 18 semaines ces gens sont sortis de chez eux, ils ont bravé le froid et les matraques, pour réclamer justice, et on les a gazés, mutilés, rejetés.

On a ouvert un grand débat national dont on les a exclus en déclarant dès le début que leurs principales revendications ne seraient pas étudiées. À peine conclu, les premières propositions qui émergent de ce débat sont d’ailleurs en totale contradiction avec les demandes des gilets jaunes ; décalage de l’age de la retraite, sanction pour les chômeurs, remplacer des maternités par des hotels et des taxis (et oui, à ce point !). Le président a été clair : « Jojo le gilet jaune » n’a pas à être entendu par la presse, on ne veut pas de lui dans l’espace médiatique. Il ne doit plus manifester, on ne veut pas de lui dans les rues, ni sur les ronds points. Alors où est sa place ?

C’est un gouvernement qui dit à son peuple : « On ne veut pas de vous ». Mais pourtant ce sont eux, les travailleurs, les petites mains aux petits salaires, qui font vivre ce pays ! Ce sont eux qui nettoient nos villes, qui trient nos déchets, qui cultivent notre nourriture, qui font tourner les machines de notre confort. Sans eux, la France n’est rien. Alors comment ne pas comprendre, et même excuser, cette colère devenue sourde, cette violence vindicative ? Comment peut-on croire que des vitrines brisées ont plus d’importance que des vies détruites ?!

« Quoi de plus triste qu’un kiosque à journaux incendié ? » titre le Figaro. Effarés, les français répondent sur twitter : Plus de 2260 réfugiés morts en Méditerranée sur l’année 2018 ? Une femme qui meurt tous les 3 jours sous les coups de son compagnon ? 3 millions d’enfants sous le seuil de pauvreté en France ? etc … Dans quel monde vit-on pour se poser une telle question ?! Il faut être sacrément déconnecté ! Et plus l’écart de réalité se creuse entre le monde du haut et le monde du bas, plus la violence remplit ce vide. Mais l’image qui a valu tous les 20H aux manifestants, c’est le Fouquet’s livré aux flammes.

Pour information, le Fouquet’s est un café des champs Elysées, repaire de l’élite économique française, QG des millionaires parisiens, anti chambre des maitres du monde … Le Fouquet’s c’est un capuccino à 12 € (18$ CA), un sandwich à 30€ (45 $ CA) Tout un symbole pour l’élite parisienne autant que pour les démunis … Moi qui ne suis pas une adepte de la violence, je n’ai pas pu m’empêcher d’esquisser un sourire en voyant flamber ce squat de capitalistes accros à la croissance et en imaginant la réaction indignée des médias. Ça n’a pas loupé ! Une indignation bourgeoise collective, ceux qui restent froids devant des milliers de blessés s’insurgent quand des biens matériels sont détruits. Pour la petite blague, des photos et vidéos du crime montreront plus tard que se sont les grenades lacrymogènes lancées par les CRS qui sont à l’origine du feu … Mieux vaut en rire …

On oublie de se rappeler qu’après la victoire de la France lors de la coupe du monde de football, les champs Elysées avaient aussi été saccagés par des supporters avinés. Mais en méritocratie, les gagnants ont droit à l’indulgence … Quoi qu’il en soit, dans ce pays, détruire un café bourgeois est plus grave que de détruire des vies humaines. Notre boussole morale est elle à ce point désaxée ? Oui. P

our ne pas avoir à affronter cette terrible réalité, les médias ont choisi de prétendre que des citoyens se sont réveillés un matin contaminés par un étrange virus, écumant de haine et déambulant comme des zombies sans âme en détruisant sur leur passage les biens publics et privés. Comment peut-on croire ça ? À moins d’être fou il faut être bien hypocrite … Pour moi, tous ceux qui refusent sciemment de se poser ces questions fondamentales seront responsables de ce qui suivra, des blessés, des morts, des stigmates infligés à notre démocratie et surtout, des réformes politiques radicales qui s’annoncent.

B. personne correspondante France pour PTAG

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