Édition du 19 septembre 2023

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Sur Le contrat racial de Charles W. Mill : un retour bien préoccupant au concept de race !

Le contrat racial, l’ouvrage de Charles W. Mill, on en parle au Québec comme d’un « livre monument », un livre qui exposerait les failles du « contrat social » derrière lequel se cacherait un « contrat racial » particulièrement odieux. Traduit pour la première fois en français par Aly Ndiaye alias Webster, il date de 1997 et vient à grand bruit d’être publié, 25 ans plus tard, à Mémoire d’encrier de Montréal. Mais de quoi s’agit-il ? Propose-t-il une conception renouvelée du racisme et des façons de le combattre ? Ou ne correspond-t-il pas plutôt à une manière bien étrange de ramener le concept de race sur le devant de la scène ? Tentative d’y voir clair !

Le point de départ de la réflexion de Charles W. Mill, c’est en fait le contrat social, tel que défini par les philosophes européens des 17-18-19 ièmes siècles (Locke, Hume, Rousseau, Kant, Stuart Mill, etc.) ; un contrat social qui, au-delà des particularités de leurs points de vue respectifs et des débats qu’ils purent avoir entre eux au fil des siècles, était censé permettre à des individus libres et égaux en droits, de pouvoir faire société dans un cadre formellement démocratique.

Or, comme on le sait, cette vision libérale du monde –on pourrait dire aussi « bourgeoise »– a été l’objet de nombreuses critiques d’ordre philosophique au cours des 3 derniers siècles. Et même si elle continue à être largement hégémonique en particulier en Occident, n’en ont pas moins été mises à jour, depuis au moins la fin du 19ième siècle, quelques-unes de ses limitations et illusions mystificatrices les plus caractéristiques. Notamment à travers la démarche critique de ces philosophes du soupçon que furent Marx, Nietzsche et Freud ainsi que de leurs héritiers contemporains, particulièrement au sein de l’École philosophique de Francfort. Chacun à leur manière, ils ont su dénoncer la supercherie de cet « idéalisme philosophique » si propre à la vision libérale du contrat et qui fait que jamais ne peuvent être pensées rigoureusement les conditions historiques, pratiques et matérielles, mais aussi culturelles et psychologiques qui rendraient cette vision égalitaire concrètement réalisable. Faisant ainsi bien voir comment les principes de liberté et d’égalité formelles finissent par n’être que les cache-sexes de dominations dévastatrices.

L’oubli de l’histoire

Aussi est-ce là un premier étonnement quand on se lance dans Le contrat racial de Charles W. Mill. Il se présente au point de départ comme une critique radicale de ces penseurs libéraux et de leur idéalisme notoire, mais en faisant ni plus ni moins l’impasse sur tout ce corpus théorique, historique et critique, sur lequel néanmoins des gens comme Frantz Fanon et Aimé Césaire –ces afro-descendants anti-racistes reconnus- ou encore Jean-Paul Sartre, n’ont cessé de s’appuyer toute leur vie. Comme si l’histoire de tous ces débats passés n’avait pas vraiment existé pour Charles W. Mills, ou plutôt, puisque de toute évidence il semble connaître ces auteurs, comme s’il préférait ignorer superbement certains aspects de leurs œuvres, et avait choisi d’élaborer une thèse « à côté » qui par ses seules mérites pourrait transcender tous ces efforts historiques passés. Une thèse au demeurant à la fois très simple et très radicale et qu’on pourrait résumer ainsi : derrière le contrat social élaboré par les philosophes européens, se cache un contrat « racial » qui ne dit pas son nom, mais qui dans les faits a séparé et continue de séparer structurellement « blancs » et « non-blancs », personnes et sous-personnes, installant « la suprématie blanche » et consacrant l’assujettissement des personnes « non-blanches » ; faisant ainsi du contrat social « un contrat de domination ».

Des catégories clairement racialisées

On le voit – et cela pourrait correspondre à un deuxième étonnement–, surgit ici, à propos de la domination européenne née dans le sillage du déploiement capitaliste, un nouveau vocabulaire, ou plutôt sont placées au cœur même de l’analyse, des catégories clairement « racialisées » évoquant d’abord et avant tout la couleur de la peau et opposant à tout jamais « la blanchité » des uns, aux couleurs ou à « la non-blanchité » des autres [1] .

Tout pourtant des savoirs contemporains les plus avancés d’aujourd’hui -notamment l’anthropologie, la génétique des populations, etc.— nous ont confirmé de multiples manières qu’il n’existe, bel et bien, qu’un seul genre humain et que les traits humains touchant à la couleur de la peau ou à la morphologie correspondent à des différences tout à fait mineures et non significatives, faisant par exemple qu’il peut y avoir, en termes de bagage génétique commun, plus de proximité entre un Japonais et un Français qu’entre deux Québécois « pure laine » et voisins de paliers. Pourquoi alors construire tout un savant argumentaire autour du seul phénotype de la couleur de la peau ? N’est-ce pas, bien maladroitement, remettre de l’avant ce que précisément les racistes s’emploient à stigmatiser pour installer divisions et hiérarchies au sein de l’espèce humaine ?

Le problème du noir, ce n’est pas le blanc (...)

Il est vrai que Charles W. Mills admet que la race est « socio-politique plutôt que biologique, mais elle est néanmoins réelle » (p. 189). Il va même jusqu’à souligner qu’« une autre vertu du contrat racial est qu’il reconnaît simultanément la centralité de la race (son pouvoir causal, sa centralité théorique) et la démystifie (la présentant comme une construction). » (p.189). Mais justement en parlant ainsi, il fait l’impasse complète sur tous ces travaux et réflexions critiques « sociales et politiques » qui ont tenté de rendre compte et de déconstruire, sur le mode de la complexité, les différentes formes et causes de domination coloniale que les élites européennes ont imposées au monde à partir des 15-16ième siècle. On y en insistait notamment sur le fait que, si cette domination avait d’indéniables couleurs racistes, elle obéissait en même temps à des logiques économiques de classes ayant permis –via les pillages de l’accumulation primitive et l’assujettissement des peuples du sud — le démarrage du capitalisme européen et son déploiement si inégalitaire à l’échelle du monde : en Amérique latine, en Afrique, en Asie ! C’est d’ailleurs ce qui faisait dire à Frantz Fanon [2] : « Le problème du noir, ce n’est pas le blanc, sinon une société capitaliste, colonialiste et accidentellement blanche ». « Accidentellement blanche » ! : il n’y a pas expression mieux choisie, même si cela n’exonère en rien les crimes et prédations commises au nom du colonialisme et de ses logiques de profit capitaliste, à commencer par la mise en esclavage des Africains à travers le si sordide commerce triangulaire qui a ainsi uni dans un pacte historique et sanglant Afrique, Amérique et Europe.

L’exception qui confirme la règle ?

Charles W. Mills se heurte d’ailleurs dans son livre à cette question quand il aborde le cas des Japonais qui tout en n’étant pas « blancs » –comme on le sait— ne se sont pas moins retrouvés à partir de la deuxième moitié du 19ième siècle, si l’on peut parler ainsi en reprenant ses métaphores corporelles, dans « la peau » d’impérialistes notoires, notamment en envahissant armes à la main la Chine en 1895 puis en 1937 et en bâtissant dès lors un véritable empire dans l’Asie du sud-est. Et il a beau expliquer que cela n’est que « l’exception qui confirme la règle » (p. 70), ou encore qu’on peut ainsi classer les Japonais en tant que « Blancs honoraires » » (p. 132), il ne convainc guère tant il évacue ainsi les facteurs non spécifiquement raciaux qui à l’évidence entrent en jeu dans les phénomènes de « la domination de l’homme par l’homme », et qui dans le cas du Japon ont permis à ce petit pays de s’imposer économiquement et de devenir une puissance capitaliste et impérialiste agressive capable de rivaliser en cela avec les Européens.

C’est que sa thèse, dans sa simplicité même, son binarisme étroit, reste par trop mono-causale. Et s’il a sans aucun doute raison d’aller chercher derrière le contrat social des philosophes européens, un fondement caché qui n’a rien à voir avec les principes d’égalité et de liberté auxquels il semble renvoyer, il ne peut pas pour autant n’y situer que le seul « contrat racial » sans parler tout en même temps par exemple –pour reprendre une partie de son langage— de « contrat classiste » ou encore de « contrat patriarcal », et cela à moins de tomber dans un réductionnisme idéalisé qu’il reproche justement aux philosophes « contractualistes ».

Dans la longue note 29 de la page 44, il cherche d’ailleurs bien maladroitement à sortir de ce guêpier théorique. Tout en rappelant qu’il ne nie pas « l’existence de relations de domination et de subordination entre les sexes (... ) et les classes, il affirme néanmoins qu’« en l’absence de cette entité chimérique, une théorie unificatrice des oppressions de race, de classes et de genre, il me semble qu’il faille faire des généralisations qu’il serait lourd stylistiquement de nuancer à chaque fois ». D’autant plus, rajoute-t-il, que « l’identité raciale blanche a triomphé sur toutes les autres ; c’est la race (transgenre, transclasse) qui a généralement déterminé le monde social et les loyautés, le monde de la vie des blancs –que ce soit en tant que citoyens de la mère patrie colonisatrice, colons, non -esclaves ou bénéficiaire de la barrière de couleurs, de la ligne de couleurs. »

Bien sûr on comprendra l’intention de l’auteur : celle de montrer l’odieux du racisme, et d’autant plus si on la restitue dans le contexte états-unien d’aujourd’hui où comme l’a montré la mort de Georges Floyd, le racisme est loin d’avoir dit son dernier mot. Il n’en demeure pas moins qu’en ré-introduisant avec force des concepts « racialisés » et en faisant fi des acquis théoriques et historiques en la matière, il risque bien de donner du grain à moudre à tous ces courants « identitaristes » qui aujourd’hui tendent à penser la lutte sociale sur le mode du silo, et à ainsi déconsidérer les efforts de tous ceux et celles qui aspirent à s’engager dans un combat social et politique aux dimensions véritablement universelles.

À l’heure des crises démultipliées que nous connaissons et qui frappent l’humanité entière, n’est-ce pas à cela qu’il faudrait d’abord penser ?

Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
Québec, le 8 mars 2023


[1C’est là un élément central de toute sa démonstration. Par exemple page 47, il écrit : « Dès le départ, la race n’est en aucun cas « une réflexion après coup », une déviation des idéaux occidentaux ostensiblement non racistes, mais plutôt un élément central qui les façonne. »

[2Voir Piel negra, mascaras blancas, (Fanon, 2009 (1952) ; p. 170 (version espagnole de Peau noire, masques blancs : Fanon, Frantz, Piel negra, máscaras blancas [1952], Madrid, Akal, 2009. C’est là la force du point de vue de Frantz Fanon, enrichi tout autant de son savoir de psychiatre que de son expérience de militant tiers-mondiste : comprendre ce qu’il en est du statut des « sujets noirs colonisés », mais en dépassant le point de vue individualiste et pathologiste pour mettre en lumière les facteurs sociaux et économiques qui sont en jeu. C’est ainsi qu’il propose l’idée d’une désaliénation du sujet colonisé qui serait pensée à travers la libération du piège colonial ; piège qui impose une division dichotomique, essentialisée et inamovible, entre le « blanc » et le « noir », faisant que le colonisé n’a pas de caractéristiques qui lui soient vraiment propres puisqu’il n’existe face au colonisateur que pour lui ressembler ou s’en différencier : « (…) à partir du moment où le noir accepte la division imposée par l’européen, il ne connaît pas une restructuration du monde ». (Frantz Fanon, 2009, p. 91). À la différence de Charles W. Mills l’anticolonialisme de Fanon se fonde sur une universalité humaniste et libertaire unie au diagnostic marxiste de l’exploitation capitaliste.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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