Édition du 6 décembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Chine

Quelques aspects d'une société en effervescence

La Chine occupe une place importante et spécifique dans le dispositif mondial de domination du Capital. En cette période de crise affectant le monde entier, de nombreux observateurs s’interrogent sur l’orientation que les dirigeants chinois sont susceptibles d’adopter au plan national comme au plan international. Pour cerner cette question, il semble nécessaire d’essayer de comprendre quelques aspects du fonctionnement de la société chinoise, des rapports entre les classes, les couches sociales et les différents organes de pouvoir. Cela conditionne les décisions à venir des dirigeants à la tête de l’État qui sont d’une extrême sensibilité aux pressions sociales et aux risques de mouvements explosifs pouvant survenir.

Deux données historiques majeures

Deux données historiques majeures sont à avoir à l’esprit pour comprendre la situation actuelle de la Chine qui est effervescente à plusieurs titres. La première concerne l’ensemble du vingtième siècle au cours duquel ce pays a connu un grand nombre de soulèvements révolutionnaires, d’émeutes, de mouvements de protestation et d’enthousiasme qui ont été en règle générale dévoyés ou réprimés férocement. En dépit des vagues de répression récurrentes et de longue durée, le corps social chinois n’est toujours pas apathique.



Les mouvements n’ont pas été seulement contre les injustices sociales mais aussi pour la démocratie. Les mobilisations visant à la démocratie et à la modernisation de la Chine depuis le XIXe siècle jusqu’au mouvement de 1989 ont été systématiquement brisées, trahies ou délaissées par ces États occidentaux qui se targuent d’adorer la démocratie et les droits de l’homme. Ce qui n’a pas empêché bien des commentateurs occidentaux de déplorer le caractère soumis du peuple chinois qui serait censé avoir un penchant invétéré à subir des régimes dictatoriaux et totalitaires.

Certains du reste, parfois les mêmes, prétendent que la démocratie serait grosse de dangers pour la Chine. Cette opinion est une forme d’aveu cynique qu’on a affaire à une population turbulente et potentiellement dangereuse pour la bonne marche des affaires des capitalistes et même du monde.

La deuxième donnée historique majeure concerne les trente dernières années au cours desquelles la société chinoise a subi les transformations les plus radicales et les plus massives de son histoire dans un pays qui a pourtant connu toutes sortes de mutations et de traitements de choc en particulier depuis l’incursion des puissances européennes au XIXe siècle. De 1978 à 2008 une population qui représente un cinquième de l’humanité a été contrainte de gré ou de force à s’intégrer au capitalisme global et à y jouer un rôle stratégique comme « usine du monde ». Le taux d’urbanisation qui était de 17,92 % en 1978 est passé à 43,9 % en 2006 ! Il faut rappeler très rapidement comment le processus s’est fait en deux temps car il explique les conditions dans lesquelles vivent actuellement un milliard trois cents millions de Chinois.

Sans pouvoir ici revenir sur la période qui va de 1949 à la mort de Mao en 1976, il faut signaler quelques atouts et opportunités qui ont rendu la Chine attractive pour les grandes firmes capitalistes dans les années quatre-vingts : des infrastructures fondamentales suffisamment développées, des traditions de commerce très ancrées et persistantes dans certaines couches sociales et surtout une main d’œuvre surabondante et alphabétisée pour un coût salarial faible grâce à la complaisance d’un régime lui imposant une discipline sévère.

Premières réformes vers la marchandisation généralisée (1978-1991)

La politique d’ « ouverture et réforme » a été initiée par Deng Xiaoping en 1978. La première réforme qui s’achèvera en 1984 vise à en finir avec la collectivisation rurale. Les communes populaires sont démantelées. On retourne à des exploitations familiales en leur accordant le droit de commercialiser une partie de leur production qui va d’ailleurs fortement progresser. La main d’œuvre rurale en surnombre est absorbée en grande partie dans les petites manufactures créées dans les bourgs dont le nombre se multiplie très vite après 1985.

De 52,08 millions de salariés employés dans ces manufactures en 1985, on est passé à 95,46 millions en 1988.

L’ouverture du pays aux marchandises, aux techniques et aux capitaux étrangers commence en 1979 par la création de quatre zones économiques spéciales dans les provinces côtières méridionales. Elles accueillent des capitaux étrangers ou de chinois d’outre-mer qui bénéficient d’exonérations fiscales, d’exemptions douanières et d’infrastructures offertes.

Elles accueillent une main d’œuvre de jeunes (en majorité de femmes) surexploités et confinés dans des dortoirs. Parallèlement les directions des entreprises d’État sont poussées à se rentabiliser en ayant la possibilité d’embaucher sous contrat et de licencier, en recourant au crédit bancaire et en n’étant pas obligé de reverser toutes leurs recettes à l’État. Il est du coup admis qu’elles peuvent tomber en faillite. Le régime devient très tolérant à l’égard de la création d’une multitude de micro-entreprises.

L’État-parti a confié aux gouvernements provinciaux et locaux des responsabilités fiscales, des droits de propriété sur les entreprises d’État et sur les terrains urbains. Les féodalités de bureaucrates affairistes se jettent avec avidité sur toutes les opportunités de s’enrichir aux dépens des paysans et des citadins. Ils ont le droit de traiter directement avec des investisseurs étrangers. Progressivement les gouvernements régionaux et municipaux s’adjugent la plupart des prérogatives d’un Etat local qui est aussi un entrepreneur incontournable.



A ce stade, à l’échelle de cet immense pays, le capitalisme dans ses formes évoluées n’a encore qu’un caractère marginal. Mais plusieurs facteurs vont nourrir les mécontentements aboutissant à la crise politique et sociale du printemps 1989. Les déséquilibres régionaux sautent aux yeux, de même que le développement de la corruption tous azimuts. De plus en plus d’ouvriers font l’expérience entièrement nouvelle qu’ils peuvent perdre leur emploi et les garanties sociales qui y étaient liées. Les paysans se plaignent d’être rançonnés par toutes les taxes inventées par les autorités locales pour s’enrichir sur leurs dos. Le pouvoir d’achat des classes populaires est rongé par une inflation importante.



La contradiction est béante entre le comportement de bureaucrates qui s’en mettent plein les poches et leur prétention à défendre avec rigueur les valeurs du « socialisme ». Devant les menaces émanant de la société, l’appareil central du Parti Communiste est divisé sur la conduite à tenir : mettre un frein à « l’ouverture et la réforme » ou l’accélérer ?

C’est dans ce contexte qu’éclate le mouvement contestataire des étudiants de Pékin le 17 avril 1989. Dans les jours qui suivent, il touchera également de nombreuses universités dans les villes de province et deviendra puissant notamment à Nankin, Wuhan et Shanghai. A Pékin quelques slogans dans les cortèges étudiants donnent la tonalité : « Vive la liberté ! Vive la démocratie ! A bas la corruption ! A bas la bureaucratie ! »



Le mouvement prend son essor le 27 avril. Ce jour-là le cortège des étudiants parvient à forcer une douzaine de barrages policiers sous les applaudissements d’un million de personnes massées sur les trottoirs. Ils escaladent les camions du 38e corps d’armée pour fraterniser avec les soldats. A la nuit tombée, 200 000 jeunes occupent la place Tienanmen. Le 13 mai, 3 000 étudiants entament une grève de la faim pour imposer un dialogue aux dirigeants. Plus que jamais les étudiants sont considérés par la population comme des héros. Au grand dam du pouvoir, la visite officielle de Gorbatchev est fortement perturbée.

La manifestation la plus importante à laquelle se joindra la population réunit deux millions de personnes le 18 mai. Une frange de travailleurs de Pékin commence à mettre sur pied un syndicat indépendant et à apporter un soutien actif au mouvement. Les bureaucrates préparent la répression. Le 19 mai la loi martiale est décrétée, ce qui ne fait que mettre toute la ville en ébullition. Le 21 mai les étudiants et la population bloquent les convois militaires qui convergent vers la ville. Au cours d’une nouvelle manifestation d’un million de personnes le 23 mai, les slogans se sont radicalisés : « Li Peng, démission ! », « Levez la loi martiale ! », « Deng Xiaoping, vieux con ! L’argent que tes fils ont volé, on te le donne, mais fous le camp ! »



Le journaliste Éric Meyer relève que la délinquance a baissé et que « gentillesse et bonne volonté règnent sur la ville » tandis qu’un ambassadeur jauge ainsi la situation : « Pékin donne l’impression d’une « anarchie joyeuse et raisonnée. »

Le pouvoir va profiter du déclin de la mobilisation les jours suivants. Dans la nuit du 3 au 4 juin, ce mouvement qui aura duré deux mois est noyé dans le sang par plusieurs corps d’armée place Tienanmen et aux alentours. Bien des étudiants et des travailleurs présents se battent avec une détermination farouche, dressent des barricades, escalades des tanks, brûlent des blindés. Bilan de la répression : probablement plusieurs milliers de morts (beaucoup de corps ont été éliminés) et plusieurs dizaines de milliers d’arrestations et de condamnations dans tout le pays. Plusieurs ouvriers seront condamnés à mort et exécutés. La terreur se poursuivra pendant deux ans qui seront par ailleurs mis à profit par le pouvoir pour créer les bourses de Shanghai et de Shenzhen.

Le grand bond dans le capitalisme global (1992-2008)

Deng Xiaoping et son équipe ont en fait renforcé les conditions favorables à l’accélération du processus capitaliste en écrasant ce mouvement. La jeunesse étudiante est durablement éliminée de la scène comme force pouvant exprimer et accompagner les mécontentements et revendications de toute la population.

En 1992 la relance du processus d’ouverture au capitalisme mondial et le concept « d’économie socialiste de marché » sont proclamés par Deng Xiaoping.

Les capitalistes étrangers sont rassurés par un régime qui tient la boutique d’une main de fer et qui va s’employer plus que jamais à lui fournir une main d’œuvre exploitable à merci. D’un autre côté l’oligarchie au pouvoir ne peut se maintenir durablement en place qu’en essayant de regagner une légitimité sur le terrain des succès économiques et donc d’une croissance forte.

A la suite de réformes administratives, les entreprises rurales patinent, disparaissent ou fusionnent ce qui pousse une première vague de migrants à chercher du travail dans les grandes villes et les zones côtières. Le système de planification est supprimé en 1993.

L’Etat se débarrasse des petites et moyennes entreprises déficitaires pour se concentrer sur les 10 000 plus grosses. Par le biais des faillites, des fusions et des privatisations, le nombre des entreprises d’État est passé de 127 000 en 1996 à 61 300 en 1999. Pour englober une plus grande période et saisir l’ampleur du choc pour les ouvriers dans les industries d’État, il faut relever que leur nombre est passé de 45 millions en 1992 à 21 millions en 2003.

La relance effective des réformes en 1993 s’accompagne d’une agitation ouvrière intense avec 6 320 grèves cette année-là mobilisant 320 000 personnes On relève 210 cas d’actes de rébellion dans les villes. Le district de Renshou dans le Sichuan est secoué par de grandes manifestations de paysans.



1994 est marqué par une grande vague de licenciements qui sera suivie par d’autres. En 1995 on compte 480 000 personnes ayant participé à 3 700 grèves. L’opération de grande ampleur consiste à se débarrasser d’une bonne partie du personnel des entreprises d’Etat qui fusionnent ou disparaissent. Très fréquemment les salaires des travailleurs encore en poste ne sont pas payés pendant des mois. Le séisme est d’autant plus brutal que la hausse des prix est de 85,3 % entre 1993 et 1996. Cette année-là, le ministre du Travail et de la Protection sociale (sic) annonce la fin de la pratique de l’emploi à vie.

En 1997 l’État-parti réussit à maîtriser l’inflation mais en même temps il décide de déréguler le montant des loyers, des frais médicaux et des frais de scolarité qui vont partir en flèche à la hausse. Le capitalisme à visage brutal se dévoile sur toutes ses facettes.

A marche forcée, en respectant toutes les injonctions du FMI et de la Banque mondiale en faveur du Capital et en prenant toutes les mesures précarisant les travailleurs et réduisant la couverture sociale de la population en peau de chagrin, la Chine est admise en 2001 comme membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ; ce qui va offrir de nouvelles opportunités d’enrichissement à ses couches dirigeantes.

En 2004 la Chine est la troisième puissance commerciale du monde derrière les États-Unis et l’Allemagne.

Comme exemple parmi bien d’autres de l’intégration de la Chine au capitalisme mondial, on peut évoquer sa présence en Afrique. Elle y est actuellement le deuxième partenaire commercial derrière la France. Sur ce continent où ses entrepreneurs sont particulièrement actifs depuis le milieu des années 90, elle contrôle 900 entreprises et a investi dans le pétrole, les infrastructures, les télécoms, le textile, le tourisme, l’industrie alimentaire, etc. Sur les 500 000 à 750 000 Chinois se trouvant en Afrique, on retrouve la même disparité de conditions qu’en Chine, du milliardaire bichonnant les autorités locales pour avoir les passe-droits et une protection policière au simple ouvrier migrant mal payé, mal logé et aussi surexploité que dans son pays d’origine.

Des conflits de toutes sortes

La mise en orbite de la Chine dans le système capitaliste mondial a été accompagnée de mouvements de protestations qui n’ont pas cessé et qui n’ont pas diminué en intensité d’après la plupart des observateurs. Les statistiques officielles avaient relevé 87 000 manifestations et violences collectives en 2006. Depuis aucun chiffre n’a été publié mais divers reportages ont relaté nombre de manifestations contre toutes sortes d’injustices. Elles mobilisent des ouvriers, des paysans et aussi des citadins des couches moyennes qui créent de fait des espaces de protestation et parfois de négociation nouveaux.

Le recours des plaintes en justice auprès des administrations est de surcroît de plus en plus fréquent, comme le cas du lait contaminé pour enfant l’a montré encore dernièrement. Les mobilisations contre les diverses formes de pollution massives et catastrophiques sont le plus souvent le fait de paysans. A Dachuan, un village du Gansu, ils se sont insurgés contre la pollution de l’eau par une usine d’engrais. Ils ont exigé que les cadres boivent des bouteilles d’eau en provenance de la rivière contaminée. Des jeunes villageois ont réussi à les contraindre à prendre des mesures en déversant de l’eau contaminée pendant dix jours par-dessus le mur de l’usine.



En mai-juin 2007 de grandes manifestations ont eu lieu à Xiamen pour s’opposer à la construction d’un gigantesque complexe pétrochimique devant produire du paraxylène. Cela s’est accompagné d’une campagne d’un million de SMS. Le projet de construction a été suspendu par le vice-maire. Le 28 juin 2008, une manifestation de 30 000 personnes à Wengan (province du Guizhou au sud) s’est transformée en bataille de rue. Cent personnes ont été arrêtées. A l’origine il y avait la colère contre le fils d’un responsable local tenu pour responsable du viol et du meurtre d’une jeune fille de 17 ans, et protégé par la police.



Récemment pendant trois jours à partir du 17 novembre, des heurts violents avec la police anti-émeute se sont produits avec plus de 10 000 personnes dans la petite ville de Longnan dans le Gansu au Nord-Est. La cause de ce mouvement a été dans ce cas l’expropriation de paysans de leur terre pour construire un nouveau centre administratif. D’autres évènements du même ordre se sont produits dans le Yunnan et dans le Hunan. Ces jours derniers des grèves de chauffeurs de taxis ont paralysé certaines villes.

La Chine est un pays de turbulences sociales multiformes et permanentes, aussi bien dans les villes que dans les campagnes comme on va continuer à le voir.

Un prolétariat réactif mais fragmenté

Les travailleurs migrants issus de la campagne, les « nongmingong » (ouvriers-paysans), attirent parfois l’attention des journalistes occidentaux par leurs actions vigoureuses. En janvier 2005 des migrants furieux de ne pas avoir été payés ont saccagé un grand magasin Wall Mart. En juillet 2008 à Kanmen, au sud de Shanghai, un migrant a été battu par la police qui refusait de lui attribuer un permis de résident. Une centaine de ses camarades ont protesté. Le mouvement s’est amplifié et un millier de migrants se sont battus pendant trois jours avec la police. 23 émeutiers ont été arrêtés.

Ces épisodes sont significatifs de ce que ces travailleurs dépourvus de tous les droits peuvent se battre collectivement pour se faire respecter. Les dirigeants de l’Etat semblent envisager de leur accorder quelques droits et garanties salariales minimales. Reste à savoir si leurs intentions seront suivies d’effets car pour l’heure sur le terrain le système du « hukou », du permis de résidence, reste en vigueur.

Sa confiscation par la police est un moyen de pression très efficace. Ainsi des jeunes des campagnes et des villes ont été empêchés de se rendre à Pékin pour les Jeux Olympiques car on leur a confisqué leur « hukou ».

Le régime a sans doute voulu éviter que se combinent des oppositions multiples : celles de la fraction de la population de Pékin victime d’un hold-up de grande envergure par les promoteurs immobiliers et celles des jeunes qui n’attendent qu’une occasion pour en découdre avec les flics.

La société urbaine est dédoublée en résidents et non-résidents. Le permis de résidence dans une ville s’accompagne d’avantages sociaux divers même s’ils sont de plus en plus restreints. Des villes comme Shanghai embauchent prioritairement des travailleurs résidents. Les migrants sont confrontés à des discriminations et au harcèlement policier.

En même temps leur présence est souhaitée par les autorités locales car une foule d’entrepreneurs et de citadins aisés profitent de leur travail. Ils sont indispensables au fonctionnement d’une série de secteurs : le bâtiment, la collecte des déchets, les transports, le portage de charges lourdes, la garde d’enfants et divers services et petits commerces. Les migrants qui seraient actuellement près de 200 millions forment un tiers de la population urbaine. Ils peuvent être licenciés sur le champ et n’ont aucun droit en matière de frais médicaux, de retraite, d’allocation chômage ou de logement. Ce sont des sans-papiers de l’intérieur qui cherchent à être régularisés et à s’en sortir au prix d’une mobilité professionnelle et géographique leur donnant au passage une grande expérience sociale qu’ils mettent à profit à la longue pour se défendre de mieux en mieux. Des réseaux de solidarité se créent parmi eux, souvent à partir de l’origine régionale. Toute l’économie chinoise est donc irriguée par le travail des migrants, y compris celle des villages où nombre d’entre eux reviennent avec de l’argent à l’occasion du nouvel an chinois.

L’implication des travailleurs migrants dans des grèves et manifestations a été importante depuis cinq ans, particulièrement dans les usines du sud qui sont le plus souvent de véritables bagnes quant aux conditions de travail et d’habitat, et où les salaires sont misérables, les heures supplémentaires fréquemment non payées. L’exposition à des produits dangereux a aussi été à l’origine de certaines grèves. Quatre conflits ont été particulièrement âpres entre 2004 et 2006 chez Computime, Gold Peak, Stella et Uniden.

En novembre 2007, 1 500 travailleurs migrants de la compagnie Alco ont bloqué la principale route d’accès à la ville de Dongguan et réussi à obtenir l’annulation d’une augmentation de 75% du prix de la cantine.

La situation de nombreux travailleurs résidents n’est pas brillante pour autant. Il semble que le taux de chômage soit d’au moins 11 % en Chine. Les vagues de licenciements depuis quinze ans dans les industries d’Etat ont expédié des millions de gens en retraite anticipée ou au chômage avec des indemnités dérisoires qui ne sont pas toujours versées.

Des mobilisations parfois violentes et de grande ampleur ont éclaté de 1996 à 2004 à propos de fermetures d’entreprises, de malversations des directeurs, de non paiement des salaires ou d’indemnités de licenciement insuffisantes. Jean-Louis Rocca dans « La condition chinoise » relate une série de manifestations de masse violentes auxquelles il a parfois assisté. « A Mianyang (Sichuan), en juillet 1997, plus de 100 000 personnes se sont rassemblées pour manifester, on a dénombré 100 blessés et 80 arrestations. » Dans de nombreuses villes les manifestations ouvrières ont tourné à l’émeute, avec des bâtiments officiels et voitures de police incendiées. « A Yangjiazhan, la fermeture d’une mine en avril 2000 a déclenché une émeute impliquant 20 000 mineurs. Des policiers et soldats ont tiré en l’air.

Enfin, dans la première moitié de l’année 2002, de multiples manifestations ont éclaté à Liaoyang, rassemblant parfois jusqu’à 30 000 personnes. » En 2002 les manifestations de 80 000 ouvriers du pétrole à Daqing ont duré dix jours pour obtenir une meilleure indemnité de licenciement. La mobilisation la plus longue s’est produite en 2004 devant la fabrique textile de Xianyang Huarun où un piquet de grève a duré six semaines 24 heures sur 24.

Il est remarquable que de nombreux anciens ouvriers au chômage ou à la retraite continuent pendant longtemps après leur licenciement à mener des actions collectives, bloquant des voies ferrées, des axes routiers ou des bâtiments officiels pour arracher de meilleures prestations ou simplement obtenir une pension.



La combativité des travailleurs chinois est flagrante mais les liens entre les deux principaux segments de la classe ouvrière (migrants et résidents à demeure) sont faibles. La possibilité de s’organiser de façon autonome est interdite et donc fugitive, le temps d’un mouvement. La Fédération des Syndicats de Chine est un appendice du Parti au service des patrons.

Il ressort aussi de ces conflits souvent violents que le pouvoir central cherche plutôt à laisser les autorités locales se débrouiller pour trouver le cocktail adéquat dans chaque cas de figure de répression, négociations et concessions, quitte à intervenir s’il y a lieu en démissionnant des responsables ou en emprisonnant des directeurs véreux. Tant que le régime n’est pas contesté en tant que tel au nom de la démocratie, il sous-traite aux échelons régionaux et locaux les contestations sociales.

La paysannerie se défend contre ses prédateurs

C’est également le cas dans les campagnes où les paysans sont loin d’être passifs et fatalistes comme on l’a vu face à des problèmes de dégradation de leur environnement pouvant entraîner de graves maladies ou la ruine de leurs activités productives.

A cela s’ajoute les agressions contre leur niveau de vie. La colère collective est attisée en permanence par l’activité prédatrice des autorités locales qui inventent des taxes à foison qui appauvrissent les paysans et sont ressenties comme arbitraires.

La guérilla contre ce racket fiscal est d’autant plus vive que le revenu des campagnes a baissé ces dernières années sauf dans certaines régions à proximité de grandes villes où il y a eu parfois un enrichissement certain. Les autres raisons de mobilisations paysannes sont les expropriations faiblement indemnisées pour cause d’implantation d’usines, de construction d’équipements publics tels que le barrage des Trois gorges, ou pour des opérations immobilières très lucratives pour les promoteurs.

Parmi les centaines de manifestations et d’accrochages sévères qui ont lieu chaque années entre les paysans et la police, il est intéressant de citer celle de 2000 paysans du district de Ningguo (Anhui) en 1993 où l’on pouvait lire sur des pancartes « A bas les nouveaux propriétaires fonciers des années 1990 », « Tout le pouvoir aux paysans ».

En 2000 dans le district de Yandu (Jiangxi), 20 000 d’entre eux se sont battus contre le niveau des impôts. Trois paysans ont été tués mais des dirigeants locaux ont été destitués.

Les paysans utilisent les canaux des instances qu’ils ont le droit d’élire : les Comités villageois et les Réunions des représentants des villageois. On a observé que la tendance des acteurs des mobilisations était d’essayer d’étendre leur mouvement à d’autres villages avec le mot d’ordre de « réduire le fardeau paysan ».

Protestations timides mais croissantes dans les couches moyennes

Cai Chongguo a participé au mouvement de Tienanmen et il est correspondant à Paris de la revue « China Labour Bulletin » qui paraît à Hong Kong. Il explique aux auteurs de « China blues » : « Après 1989, la situation s’est complètement inversée et le pouvoir a compris qu’il fallait acheter les intellectuels. » Pour autant un certain nombre de gens des couches moyennes qui sont évaluées à environ 100 millions de personnes ne dédaignent pas de s’impliquer dans certains mouvements sur un problème écologique ou de santé publique, ou même aux côtés de citadins moins fortunés quand il s’agit de projet d’expulsion d’un immeuble ou de tout un quartier.

Certains avocats et étudiants en droit s’impliquent pour aider sur un plan juridique des travailleurs se battant pour leurs droits ou des victimes de scandales comme celui du lait pour enfant. Quelques intellectuels et journalistes ont une activité critique dans différents domaines et utilisent largement internet.

Dans « La société chinoise vue par ses sociologues », Chen Yingfang analyse en détail quatre mobilisations à Shanghai où l’on voit que les milieux intellectuels peuvent se mobiliser contre un projet immobilier, l’incurie ou les malversations d’une société régisseuse, en utilisant leur compétence juridique. Il ressort que lorsqu’il faut pousser plus loin la lutte, ce sont plutôt les retraités et les travailleurs indépendants qui sont les plus déterminés car ils sont plus à l’abri des pressions des autorités et des promoteurs sur les employeurs.

Certains scandales ont un caractère qui fédère le mécontentement de toutes les classes sociales. Au printemps 2008, lors du tremblement de terre au Sichuan, qui a fait 80 000 morts, toute la population était en colère contre les cadres locaux et les entrepreneurs qui avaient fait construire avec de mauvais matériaux des écoles qui se sont effondrées sur des centaines d’enfants ; alors que les écoles construites par une ONG de Hong Kong sont restées debout. Pour calmer leur colère, le chef d’État Hu Jintao et le premier ministre Wen Jiabao ont mobilisé de gros moyens humains et matériels pour secourir les victimes. Leur préoccupation est de ne pas laisser les régions pauvres de l’ouest ou de l’ancien nord sidérurgique à l’abandon, sous peine d’avoir à affronter des explosions sociales de grande ampleur.

La condition des femmes

Les « réformes » économiques ont particulièrement frappé les femmes des classes populaires. Cai Chongguo indiquait en 2007 : « China Labour Bulletin a réalisé une enquête en 2005 dans les provinces du centre. La plupart des jeunes salariés étaient des femmes de 14 à 16 ans, fabricant des jouets, des vêtements et des chaussures. Leurs salaires étaient moindres que ceux des hommes, même pour celles qui travaillaient plus que les hommes.

Le harcèlement sexuel est monnaie courante dans les entreprises. En Chine du Nord, les femmes sont parfois battues par leurs maris et les chômeuses sont souvent contraintes de se prostituer.

Il existe en Chine au moins 6 millions de prostituées. »

Dans les campagnes le poids de traditions tyranniques toujours vivaces à l’égard des filles explique leur fuite vers les villes et de nombreux suicides. Le taux de suicide en Chine est supérieur à la moyenne internationale. Dans une proportion avoisinant 60%, les suicidés sont des femmes (150 000 par an) et le pourcentage est encore plus élevé dans les zones rurales. Xinran, une ancienne animatrice radio à Nankin a publié des témoignages poignants sur le parcours de femmes qui révèlent une formidable combativité individuelle pour aider leurs proches et pour s’émanciper. Ces qualités se sont également exprimées avec vigueur dans diverses grèves dans le sud ou encore dans des mobilisations pour la défense de logements.

Avenir incertain

De ce tableau sommaire, on ne peut dégager aucune prévision quant à l’avenir des luttes sociales en Chine. Il est clair que la combativité reste à un haut niveau dans les classes sociales les plus durement exploitées et que progressivement, avec l’intervention aussi de salariés aisés ou des professions libérales, une pression forte s’exprime pour dégager des espaces d’expression et de contestation du régime qui joue de ses organes décentralisés pour esquiver les coups. Le pourra-t-il encore longtemps ?

Tout le monde s’en méfie. Le Parti communiste chinois est en lui-même un corps social de 70 millions de membres qui a intégré ces dernières années de plus en plus d’hommes d’affaires et de carriéristes issus des universités. Cela ne lui donne pas une grande assise sociale d’autant plus qu’il est divisé en une équipe centrale et une série de pouvoirs régionaux et locaux difficiles à contrôler.

Sur le plan de la manipulation des esprits, la seule carte du pouvoir est d’agiter de temps à autre les thèmes nationalistes à propos du Japon, de Taïwan ou de la Corée du Sud. Mais il ne peut pas pousser le bouchon trop loin dans cette direction car ce sont aussi des partenaires vitaux pour l’économie chinoise. Sa rhétorique confucéenne sur la nécessité de construire une « société harmonieuse » ne peut guère illusionner une population confrontée au quotidien à de terribles difficultés.

La seule légitimité de l’oligarchie bureaucratique et affairiste est d’apparaître comme garantissant un espoir de progrès grâce à la croissance. Les effets de la crise risquent d’éroder cette légitimité et d’accentuer les mécontentements. Injecter une petite dose de droits démocratiques et distribuer du revenu pour calmer les mécontentements risque d’être lent et compliqué, à supposer que le régime soit capable de s’arracher suffisamment à son bureaucratisme, à ses divisions internes et aux pressions affairistes pour s’engager dans cette voie. Certes les dirigeants ont décrété un grand plan de relance de 4 000 milliards de yuans (environ 455 milliards d’euros) pour contrer le ralentissement de l’économie qui a déjà mis sur le carreau des milliers de migrants obligés de rentrer dans leurs villages.

Cette somme inclut des investissements déjà programmés et en plus, on sait qu’en Chine près de 20% des capitaux investis par l’État dans des infrastructures s’évaporent en cours de réalisation dans les poches des entrepreneurs et des fonctionnaires. Les effets perceptibles de la relance pour la population risquent d’être faibles et d’arriver bien après ceux de la crise. L’exaspération populaire risque de prendre des formes et une dimension inédites. On imagine sans peine que les couches privilégiées peuvent alors avoir recours à une répression de grande ampleur, au cas par cas, avec le danger pour elles de mettre tout le pays en révolution.



Le 27 novembre 2008

Livres consultés :
Dossier Chine de l’Union syndicale Solidaires international, avril 2008.

Marie-Claire Bergère, Capitalismes et capitalistes en Chine, Perrin, 2007.

Jean-Luc Domenach, La Chine m’inquiète, Perrin, 2008.

Hsi hsuan-wou et Charles Reeve, China blues, Verticales, 2008.

Simon Leys, Essais sur la Chine, Robert Laffont, 2004.

Zhan Liang, Les archives de Tiananmen, Le félin, 2004.

Éric Meyer, Pékin Place Tian An Men, Actes Sud, 1989

Serge Michel et Michel Beuret, La Chinafrique, Pékin à la conquête du continent noir, Grasset, 2008.

Jean-Louis Rocca, La condition chinoise, La mise au travail capitaliste à l’âge des réformes (1978-2004), Karthala, 2008.

Sous la direction de Jean-Louis Rocca, La société chinoise vue par ses sociologues, Migrations, villes, classe moyenne, drogue, sida, Sciences Po. Les Presses, 2008.

Benoît Vermander, Chine brune ou Chine verte ? Les dilemmes de l’État-parti, Sciences Po. Les Presses, 2007.

Romans et témoignages :
Liu Qingbang, Le puits, Bleu de Chine, 2003.

Xinran, Chinoises, Picquier poche, 2005.

Les baguettes chinoises, roman, Picquier, 2008.

Marc Boulet, La vie en jaune, L’usage de la Chine, Denoël, 2008

Sites internet :
www.cefc.com.hk (articles de la revue Perspectives chinoises, avec notamment la recension du livre de Lucien Blanco, Jacqueries et révolution dans la Chine du XXe siècle)

www.monde-diplomatique.fr (notamment les articles de Jean-Louis Rocca de juillet 2008)

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