Édition du 19 octobre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

Travailler moins pour construire un avenir féministe

Pour célébrer la Journée internationale des droits des femmes, Greenpeace Canada est fière de mettre en lumière les femmes qui font bouger la machine ! Chaque jour, elles vous partageront leurs perspectives sur leurs rôles et leur vécu au sein du mouvement environnemental !

Tiré de Greenpeace Canada.

Des mois après le début de la pandémie, épuisée physiquement et émotionnellement à tenter de diriger une organisation tout en s’occupant à plein temps d’un enfant en bas âge, un sujet m’a vraiment interpellée : le soin que l’on porte à soi même. Il est difficile de décrire le sentiment que j’ai ressenti lorsqu’on m’a dit que je devrais aller faire une promenade, dormir un peu plus, prendre du temps « juste pour moi ». Comment des mots aussi gentils et bien intentionnés pouvaient générer un tel sentiment de rage, en raison de l’incompréhension totale qu’ils mettaient en lumière. Et je sais que ce n’est pas seulement moi : le New York Times a récemment créé une ligne d’appel spécialement pour que les mères qui travaillent puissent crier au téléphone. Croyez-moi : si nous pouvions nous détendre un peu, nous le ferions. La culture et le système dans lesquels nous vivons ne le permettent tout simplement pas.

Comme tant d’autres enjeux, la pandémie n’a pas créé les problèmes, mais elle a attiré l’attention en les exacerbant. Comme l’explique Pooja Lakshmin, une partie de ce qui a été révélé est une trahison de la société envers les mères qui travaillent : « Alors que l’épuisement professionnel fait porter le blâme (et donc la responsabilité) sur l’individu et indique aux mères qui travaillent qu’elles ne sont pas assez résistantes, la trahison pointe directement vers les structures brisées qui les entourent” (traduction libre).

Mais qu’en serait-il si les choses étaient différentes ? Si en tant que militant·es, nous pouvons imaginer un système énergétique mondial entièrement différent, une relation radicalement différente entre les humains et la nature ou encore la fin du capitalisme d’exploitation, alors nous pouvons certainement imaginer un monde dans lequel passer moins de temps au bureau (virtuel), donner la priorité à la vie personnelle et familiale, et se présenter au travail rafraîchi·e et énergisé·e devient la norme.

En cette journée internationale de la femme, j’ai envie d’explorer comment le rejet de la culture toxique du surmenage est un acte féministe – et comment une vision totalement différente de la vie professionnelle permettrait à davantage de femmes d’assumer des rôles de direction, et d’enrichir nos organisations avec tant d’autres idées et perspectives.

Le coût de la culture toxique du surmenage

Dans une culture toxique de surcharge de travail, travailler de longues heures, être constamment disponible et mettre sa famille de côté pour répondre aux demandes sont la norme. Et je suis désolée de vous dire que cette culture est aussi forte dans les ONG orientées vers un but précis comme Greenpeace que partout ailleurs — après tout, comment peut-on justifier le fait de travailler moins d’heures alors que notre travail a pour but de faire avancer les droits humains ou encore de contrer les changements climatiques ? En tant que militant·es passionné·es, les sacrifices personnels que nous faisons pour notre travail peuvent devenir des médailles, souvent même s’ancrer profondément dans notre identité.

Et lorsque cette culture toxique du surmenage se heurte à un sentiment d’urgence extrême autour du travail lui-même, la pression peut être écrasante. Et cela exclut beaucoup de gens. De nombreuses personnes, y compris des femmes ayant d’importantes responsabilités en matière de soins, ne peuvent tout simplement pas s’épanouir dans ces environnements de travail sans faire des sacrifices personnels extrêmes. Lorsque nous continuons à travailler de cette manière malgré cela, nous dévalorisons ces femmes en tant que personnes, nous dévalorisons leurs contributions et nous sommes perdant·es. Au final, c’est une des multiples raisons qui ont encouragé de nombreux organismes à but non lucratif à croire que nous ne pouvions “pas nous permettre d’être plus incusif·ves”.

En tant que mère célibataire d’un jeune enfant, je sais à quel point ce type de culture de travail est incompatible avec le fait d’être la principale personne à s’occuper d’un enfant. Je travaille pour Greenpeace depuis longtemps et, pendant de nombreuses années, j’ai simplement supposé que si j’avais un enfant, je devrais quitter mon travail de responsable de campagne. Car en effet, lorsque je regardais autour de moi ceux et celles qui occupaient des fonctions similaires aux miennes, je ne voyais presque pas de femmes avec des enfants. Je voyais des pères, mais pas des mères. Il y avait quelques exceptions, des femmes époustouflantes qui faisaient en sorte que ça marche – mais la pression sur elles était immense, et finalement, elles finissaient souvent par quitter leur poste. Il ne fait aucun doute pour moi qu’en tant qu’organisation et mouvement, nous avons perdu et continuons de perdre des femmes brillantes à cause d’une culture du travail intolérable et non inclusive qui valorise une notion dépassée de la productivité au détriment des idées et des contributions des femmes.

Et le pire, c’est que cette culture n’est même pas productive. Lorsque nous adhérons à l’idée que le travail acharné est ce qui nous permettra d’atteindre nos objectifs, nous nous mentons à nous-mêmes. Être la personne qui fait le plus de choses ça ne veut pas dire être la personne la plus efficace. Être la personne qui a le plus de réunions ça ne veut pas dire être la personne qui a le plus de relations. Nous savons ces choses – et pourtant, quiconque a été assez longtemps sur la scène des ONG connaît beaucoup de gens qui ont souffert d’un grave épuisement professionnel, connaît beaucoup de gens qui ont eu de graves problèmes de santé liés au stress, et peut penser à beaucoup d’esprits brillants qui ont quitté leur organisation ou le mouvement parce qu’ils ou elles ne pouvaient tout simplement pas continuer. D’ailleurs, petite question pour quiconque cite des noms dans sa tête en ce moment : combien de ces personnes étaient des femmes ? Combien étaient des femmes racisées ? Et en quoi cela aide-t-il à résoudre la crise climatique ?

Contrairement au discours que l’on nous sert si régulièrement, la réponse à ce problème n’est pas le soin que l’on se porte ou le bien-être personnel – qui finit souvent comme une chose de plus à ajouter à nos listes de choses à faire qui ne cessent de s’allonger. Le fait est que sans un changement de culture massif et une direction qui donne le La, les personnes qui se fixent des limites et donnent la priorité à leur vie et à leur famille plutôt qu’à leur travail, seront très souvent punies d’une manière ou d’une autre. Il est certain qu’ils et elles ne seront pas souvent considéré·es comme des candidat·es sérieux·ses pour des postes de direction.

La pression pour continuer dans cette voie est encore plus intense pour les femmes et les PANDC, qui doivent travailler plus dur, faire davantage leurs preuves, démontrer leur intelligence, sérieux et légitimité dans de nombreux espaces de travail. J’y ai certainement adhéré moi-même pendant de nombreuses années et je regrette profondément la pression que j’ai exercée sur ces personnes. Et pour être honnête, je ne pense pas que j’occuperais ce poste si je ne m’étais pas poussée moi-même ainsi que mes pairs au-delà de nos limites pendant tant d’années, et si je n’avais pas sacrifié tant d’autres choses pour faire ce travail. Mais ce n’est pas ce que je veux pour ceux et celles qui viendront ensuite.

Une autre voie est possible

C’est l’une des raisons pour lesquelles Greenpeace Canada tente quelque chose de différent : une semaine de travail de quatre jours. Non pas une semaine de travail comprimée où cinq jours sont entassés en quatre jours plus longs, mais une réduction de 20% des heures, au même salaire. Notre évaluation après dix mois ? Que du positif.

Notre travail a plus d’impact que jamais. Notre personnel se sent plus valorisé. Les employé·es sont en meilleure santé, plus énergiques et plus créatifs·ves au travail. Ils et elles ressentent moins que le fait de réussir professionnellement est incompatible avec le fait d’être heureux·se et de réussir personnellement. Cette flexibilité a permis à un plus grand nombre de parents de continuer à travailler pendant la pandémie. Et en tant qu’organisation, nous avons l’impression de mieux vivre nos valeurs en travaillant à créer une culture et un monde différents de ceux qui nous ont été transmis.

Ce n’est pas parfait, et nous avons encore du chemin à parcourir. Nos façons de penser et de travailler sont tellement ancrées que nous avons encore beaucoup trop de réunions, et que nous exerçons beaucoup trop de pression sur nous-mêmes et sur nos collègues. Notre vision d’une culture organisationnelle vraiment saine est encore une aspiration. Et c’est totalement compréhensible : notre volonté d’atteindre nos objectifs reste aussi féroce qu’elle l’a toujours été, et nous n’avons jamais vraiment vu ou expérimenté une autre façon de faire les choses.

Mais nous sommes des gens créatifs qui aiment envisager un avenir différent. Alors, en cette journée internationale de la femme, réimaginons le travail. Créons des organisations et des mouvements qui valorisent les personnes en tant qu’êtres humains, et pas seulement en tant que travailleurs·euses ; qui accueillent les perspectives et les contributions de toutes les personnes qui sont prêtes à contribuer, et pas seulement de celles qui ont un temps illimité et une volonté de se sacrifier. Et soyons heureux·ses en faisant du bon travail.

Christy Ferguson

Directrice Exécutive de Greenpeace Canada.

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