Édition du 16 juin 2020

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Amérique centrale et du sud

Brésil : Jugement et destitution de Dilma Rousseff

Ce procès et ce jugement de destitution (impeachment) de Dilma Rousseff ont donné lieu à un étrange théâtre d’ombres. Avec des sénateurs transformés en juges pour une décision aussi importante. Tous les principaux acteurs de cette farce ont joué un rôle bien composé et appris, mais qui ne correspondait pas à leurs véritables intentions.

Un théâtre d’ombres

Ce procès et ce jugement de destitution (impeachment) de Dilma Rousseff ont donné lieu à un étrange théâtre d’ombres. Avec des sénateurs transformés en juges pour une décision aussi importante. Tous les principaux acteurs de cette farce ont joué un rôle bien composé et appris, mais qui ne correspondait pas à leurs véritables intentions.

Tout d’abord, la droite a donc obtenu la destitution de Dilma Rousseff et l’accession au poste de président de son vice-président, Michel Temer [76 ans, membre du Parti du mouvement démocratique brésilien-PMDB], accomplissant de la sorte une révolution de palais aux conséquences néfastes pour le peuple et pour le pays. Ses dirigeants proclament leur défense de la démocratie au moment où ils foulent aux pieds ses principes les plus élémentaires. Ils inventent un crime en responsabilité qu’elle n’a jamais commis [1]. Ils parlent de démocratie quand, en vérité, ils se préparent pour gouverner le pays en lançant une contre-révolution législative, en profitant de mettre en place un gouvernement indépendamment des électeurs, avec un programme qui ne fut jamais soumis à un vote populaire. Et des instigateurs de ce coup ne prétendent même pas se présenter aux élections en 2018.

Ensuite, le Parti des travailleurs (PT), qui a vociféré contre le coup depuis plusieurs mois, a déjà laissé tomber Dilma, trahissant son propre mot d’ordre : « Il n’y aura pas de coup ! » Il a eu lieu, oui. Car Dilma Rousseff au cours de la dernière année a perdu l’appui que lui avait apporté sa victoire électorale, en appliquant un programme se situant à l’opposé de celui sur lequel elle avait été élue. Et parce que le PT n’a pas voulu mobiliser le peuple contre Temer. Lula préféra, une fois de plus, les balcons des tribunes, arrivant dans cette séance du Sénat avec la sensation mélancolique de l’inévitable éloignement définitif de la présidente et de l’arrivée de Temer au poste présidentiel.

Le PT demandait des « élections maintenant », en aboutissant en même temps à réduire l’autorité de Dilma et de sa lettre ouverte – diffusée la semaine passée – dans laquelle elle s’engageait, si son impeachment n’était pas décidé, à organiser un plébiscite pour savoir si le peuple brésilien voulait des élections anticipées. L’exécutif du PT n’a ressenti aucune gêne pour voter contre cette proposition.

En vérité, au même titre que la droite, le PT préfère aussi que Temer reste au gouvernement, misant sur son usure pour revenir au pouvoir, avec Lula, à l’occasion des élections de 2018. De la sorte, il montre qu’il n’a pas tiré les leçons de sa politique passée. Rappelons-nous que Temer n’a pu former un nouveau gouvernement que parce qu’il avait été choisi comme vice-président de Dilma Rousseff lors des élections d’octobre 2014. Le serpent disposait d’un œuf fécondé par le gouvernement du PT.

En outre, le PT qui proteste contre le coup passe des alliances électorales avec les partis « golpistes » [les instigateurs du coup], dans le cadre des élections municipales d’octobre 2016, dans pas moins de 1600 municipalités. Le même PT, qui se présente comme une barricade contre les « golpistes », a soutenu pour la présidence de la Chambre des députés Rodrigo Maia [2].

Finalement, Dilma elle-même, qui accuse à juste titre ceux qui veulent l’écarter de vouloir mettre en pratique un programme qui n’a jamais été adopté par les électeurs, semble oublier qu’aussitôt les élections passées, elle s’est dédiée pleinement à appliquer des mesures de coupes budgétaires (le fameux ajustement budgétaire) qui n’avaient pas été proposées au cours de la campagne électorale. En réalité, ces mesures étaient mentionnées dans le programme de son adversaire battu, Aécio Neves [candidat du Parti de la social-démocratie brésilienne-PSDB].

Dilma assure qu’elle ne fut pas complice des improbités et de ce « qu’il y a de pire dans la politique brésilienne ».

Mais Paulo Maluf ne fait-il pas partie de « ce qu’il y a de pire au Brésil », en tant que dernier candidat à la présidence de la dictature [3], ou encore Fernando Collor, le président qui fut destitué en 1992 [redevenu sénateur de l’Etat de l’Alagoas dès 2006 et qui a voté la destitution de Dilma] ? Et ils devinrent ses alliés.

N’est-ce pas le « pire de la politique », les partis « physiologiques » [4], les évangélistes de l’Eglise Universelle ? Tous ont aussi été ses alliés. Et surtout le PMDB, ancien associé qui reçut comme cadeau la vice-présidence ? N’est-ce pas être partie prenante de « la pire politique » de constater qu’un bataillon de dirigeants du PT sont condamnés pour corruption, pour le « mensalao » [5] et pour le « petrolao » [6] ?

En approuvant l’impeachment, le gouvernement Temer, qui tient à garder la bourgeoisie unie pour le défendre (déjà la Fohla de Sao Paulo ne continue plus de parler d’élections anticipées), va faire le sale travail que ni le PT ni le PSDB n’auraient aimé mettre en œuvre. Il va enlever des droits aux salarié·e·s et précariser encore plus les rapports de travail ; il va approuver un amendement constitutionnel qui limite l’augmentation des dépenses au niveau du taux d’inflation de l’année antérieure [durant 20 ans], avec des répercussions énormes sur la santé et l’éducation, secteurs qui ne disposeront plus d’une tranche budgétaire fixe ; il va augmenter l’âge donnant droit à la retraite (on parle de passer à 65 ans maintenant et à 70 ans dans un délai de 20 ans) ; il va promouvoir les privatisations, à commencer par le « joyau de la couronne », Petrobras [7].

Reste à savoir si les travailleurs et travailleuses du Brésil vont réussir à ce que ces contre-réformes ne se concrétisent pas, et cela grâce à leur mobilisation [8]. Et, aussi, à l’occasion des élections municipales du mois d’octobre, une alternative à gauche va-t-elle surgir, qui tire des leçons de l’histoire ?

Luis Leiria

* Article paru dans Correio da Cidadania le 31 août 2016 ; traduction A l’Encontre :
http://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/le-jugement-de-dilma-rousseff-un-theatre-dombres.html


Les derniers instants

Après des mois, la mise en accusation (pour destitution : impeachment) prend fin. Dilma Rousseff, dans son discours devant le Sénat, a réfuté d’un point de vue juridique l’absence totale de légitimité des allégations portant sur un « maquillage » des comptes du budget [avant l’élection pour son deuxième mandat].

Cependant, en affirmant qu’elle n’a pas été complice du pire de la politique au Brésil, elle n’a pas dit la vérité. Ce sont ses propres anciens alliés qui vont maintenant voter pour mettre fin à son mandat, parmi lesquels se trouvent d’anciens ministres.

Oui, elle s’allia avec le pire de la politique au Brésil, de Paulo Maluf [9] à Fernando Collor de Melo [10], en passant par les partis physiologiques [11] et les partis fondamentalistes évangéliques, et surtout avec le PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien), son partenaire de longue date.
Pourquoi ne pouvait-elle pas faire une autocritique portant sur ces alliances ? Parce que ces alliances continuent !

Même face à l’impeachment, le Parti des Travailleurs (PT) perpétue son alliance avec les partis comploteurs ! Dilma Rousseff ne s’est pas enrichie personnellement, ce qui la distingue réellement de la vénalité explicite de la plupart de ceux qui la condamnent.

Mais elle n’a pas rompu ses alliances avec le pire de la politique brésilienne, avec les plus effrontés des corrompus, avec les oligarques les plus anciens, avec le système politique auquel elle s’est adaptée.

La chose la plus triste est que le rôle majeur du PT consista à neutraliser la mobilisation populaire, et à réduire le mouvement social à la fonction d’une simple base électorale.

Allié à la bourgeoisie et à ses représentants, le PT a de même rempli son rôle visant : à abaisser les attentes populaires, à promouvoir les profits des secteurs les plus prédateurs de l’agrobusiness, des mines et du capital financier ; à forger une législation répressive. Aujourd’hui, au moment où le PT a perdu son utilité en tant que partenaire du grand capital, il n’existe quasiment pas de mouvement de mobilisation pour sa défense.

Le gouvernement est tombé sous les coups d’une « révolution de palais », conçue par ses propres alliés et, pourtant, il continue lors des prochaines élections municipales à maintenir des alliances avec ces mêmes partis physiologiques et perfides, comme l’alliance de Fernando Haddad [PT, maire de São Paulo] à São Paulo avec le PR (Parti de la République) de Magno Malta [pasteur évangélique, sénateur] et Tiririca [selon son nom d’humoriste et député de l’Etat de São Paulo].

Il n’y a aucun moyen de défendre le PT qui perpétue les mêmes stratégies, physiologiques et conciliantes, ce qui le conduit à l’effondrement.

L’espoir est maintenant que le mouvement « Dehors Temer » [l’ex-vice-président, président par intérim, et devant occuper le poste de Dilma Rousseff] augmente et que lors des prochaines élections (municipales), le vote pour le PSOL (Parti du socialisme et de la liberté), pour le PSTU (Parti socialiste unifié des travailleurs) et pour le PCB (Parti communiste brésilien) indique une voie afin de surmonter les illusions dans le PT.

Henrique Carneiro

* Article publié sur le site Correio da Cidadania, le 29 août 2016 ; traduction A l’Encontre :
http://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-les-derniers-instants.html

* Henrique Carneiro est militant et professeur à l’USP (Université de São Paulo). Article publié sur Blog de Convergence socialiste et repris par Correio da Cidadania.


Vers la destitution de Dilma Rousseff

Pendant les jeux Olympiques, la population brésilienne a été en grande partie occupée par le soutien à ses athlètes...

En dépit des craintes, il n’y eut pas de catastrophe et les journaux n’ont plus abordé la question de la progression des cas de contamination dus au virus Zika. Certes, il y a eu des critiques concernant l’organisation des JO au Brésil, les dépenses et les déplacements de population pour permettre des travaux, mais, excepté le premier jour, il n’y a pas eu de grande manifestation populaire. Les seules manifestations furent celles contre la destitution de Dilma Rousseff et contre le président par intérim Michel Temer, et non contre les JO.

Les plus importantes manifestations ont donc eu pour objet l’opposition à Michel Temer. En raison du protocole, celui-ci a été obligé de participer à l’ouverture des JO... mais il ne voulait pas que sa présence soit annoncée ni même y faire de discours. Il n’a pas pu se dérober et a dû déclarer l’ouverture des Jeux. Il est alors arrivé ce qu’il craignait : il a été copieusement hué. Le Comité olympique a bien tenté d’interdire les pancartes et les tee-shirts portant des inscriptions politiques – comme « Dehors Temer ! » – mais ceux-ci furent finalement autorisés par décision judiciaire.

Une fois les JO terminés, le pays est entré en campagne électorale pour les élections municipales (premier tour le 2 octobre). C’est dans ce contexte qu’a commencé la phase finale du procès de destitution de la présidente Dilma Rousseff. Le vote définitif au Sénat était attendu pour le 29 ou le 30 août et tout indique que la majorité des deux tiers nécessaire pour la destitution de Dilma Rousseff sera atteinte. D’autant plus que, comme le rapporte la presse, le gouvernement par intérim a « convaincu » des sénateurs indécis... en leur attribuant des subventions leur permettant de réaliser leurs projets.

Lâchée par le PT...

On ne s’attend pas à ce qu’il y ait d’importantes manifestations dans les jours qui viennent, même s’il est certain qu’il y aura des protestations. La population suit ces événements avec une certaine indifférence. Des sondages indiquent qu’une majorité de plus de 60 % est favorable à la tenue de nouvelles élections, et ne veut ni de Rousseff ni de Temer. Cependant, cette majorité ne semble pas prête à se mobiliser. Même si plus de la moitié de la population est opposée au gouvernement Temer, le nombre de ceux qui ne veulent pas le retour de Dilma Rousseff est encore plus important.

Dilma Rousseff pensait obtenir le soutien de quelques sénateurs en proposant un référendum en vue de l’organisation de nouvelles élections, mais les probabilités d’y parvenir sont proches de zéro. Même le PT s’oppose à cette proposition. L’argument officiel est que le mandat de Dilma Rousseff est légitime et ne doit pas être écourté, mais tout indique qu’en réalité la majorité du PT a renoncé à lutter sérieusement pour barrer la route au gouvernement Temer. Le PT estime qu’en cas d’élections présidentielles anticipées le résultat serait désastreux pour lui. Il espère qu’en 2018, date prévue pour la prochaine élection présidentielle, son discrédit sera moindre et celui du gouvernement Temer croissant, permettant ainsi à Lula de gagner les élections... Si toutefois celui-ci n’est pas dans l’impossibilité de se présenter à cause des procès en cours pour corruption.

En fait, ce qui préoccupe actuellement le PT, ce sont les élections municipales, car ces dernières années, ses candidats font alliance dans la grande majorité des municipalités avec les partis de droite... y compris avec ceux qui ont demandé la destitution de Dilma Rousseff.

Si Michel Temer est confirmé comme président après la destitution de Dilma Rousseff, il espère, après les élections municipales, faire voter au Congrès ses projets les plus impopulaires. Par conséquent, des luttes et mobilisations de masse contre son gouvernement sont à venir. Le contexte n’est pas facile mais la lutte continue.

De São Paulo, João Machado

(Traduit par E.L. et A.S.)

* Hebdo L’Anticapitaliste - 348 (30/08/2016) :
https://npa2009.org/actualite/international/bresil-vers-la-destitution-de-dilma-rousseff

Notes

[1] En invoquant un « maquillage des comptes du budget », avant les élections d’octobre 2014 pour le deuxième mandat de Dilma Rousseff, une pratique généralisée à l’échelle des Etats du Brésil fédéral

[2] Maia a été élu à ce poste en juillet 2016, après la démission d’Eduardo Cunha pour corruption avouée ; sa trajectoire de droite est connue : il a changé le nom du Parti du Front Libéral (PFL) en Les Démocrates-DEM]. Il a voté en faveur de l’impeachment et du DEM, c’est-à-dire l’héritier direct du parti des dictateurs militaires qui ont fait le coup de 1964 [le PFL est un parmi les courants issus de l’ARENA, l’Alliance pour un renouveau national

[3] dans le cadre de l’ARENA, en 1972, avant d’être gouverneur de l’Etat de Sao Paulo en 1978

[4] formule, au Brésil, désignant les partis qui se structurent pour tirer le maximum de ressources financières de leurs fonctions institutionnelles

[5] versement de primes mensuelles à des partis alliés pour obtenir des majorités parlementaires »

[6] l’énorme système de corruption lié à l’entreprise étatique Petrobras

[7] L’ensemble de ces contre-réformes sont énumérées aussi dans le Financial Times daté du 1er septembre 2016. Citant des « analystes » brésiliens, Joe Leahy souligne que, d’une part, il faudra sortir de la récession – au deuxième trimestre 2016 le PIB a encore reculé, il s’agit du sixième recul trimestriel selon l’IBGE – et, d’autre part, Temer ne devra pas faire obstacle à l’enquête portant sur l’affaire de corruption liée à Petrobras, même si cela touche ses alliés au Congrès et qu’il n’est pas exonéré de diverses charges. (Rédaction A l’Encontre)

[8] Le jeudi 1er septembre, Dilma Rousseff par l’intermédiaire de son avocat, José Eduardo Cardozo, son ex-ministre de la Justice, a fait appel auprès du Tribunal Suprême fédéral pour demander un nouveau procès et l’annulation de la sentence la condamnant « pour crime de responsabilité ». (Rédaction A l’Encontre)

[9] leader du Parti progressiste, héritier de l’ARENA, le parti du « pouvoir » durant la Junte militaire et impliqué dans diverses affaires de corruption

[10] président de 1990 à 1992 et destitué pour corruption en septembre 1992

[11] au Brésil, l’expression renvoie aux partis qui se structurent et vivent de l’argent public provenant de leurs charges


Henrique Carneiro

Henrique Carneiro est militant et professeur à l’USP (Université de São Paulo). Article publié sur Blog de Convergence socialiste et repris par Correio da Cidadania.

Luís Leiria

Auteur pour Correio da Cidadania (Bresil).

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