Édition du 22 juin 2021

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Europe

Catalogne. Après le 14F, un nécessaire changement de politique

Le triomphe électoral du mouvement indépendantiste le 14 février 2021, avec une majorité absolue des députés et plus de 50% des voix, ne doit pas être interprété comme un chèque en blanc pour continuer à faire la même chose, avec des ajustements mineurs et un changement de président. L’analyse des résultats montre la nécessité d’un changement de politique afin de progresser dans deux domaines profondément imbriqués : le national et le social.

Alencontre
24 février 2021 Alencontre

Par Martí Caussa

Le PSC (Parti des socialistes de Catalogne) a été le parti le plus voté avec 23% des voix. Il a égalé le nombre de députés (33) avec l’ERC (Gauche républicaine de Catalogne). Mais le PSC n’a pas assez d’alliés pour former un gouvernement. En ce sens, l’effet Salvador Illa [qui a quitté sa fonction de ministre de la Santé dans le gouvernement de Pedro Sanchez pour emmener les socialistes en Catalogne] n’a pas été plus fort que l’effet d’Inés Arrimadas [cheffe de file de Ciudadanos ; elle fut de janvier 2016 à mai 2019 la leader de l’opposition dans le Parlement de Catalogne] : Salvador Illa ne sera pas président et se limitera à être le chef de l’opposition.

Le mouvement indépendantiste a étendu sa majorité absolue au Parlement (de 70 à 74 sièges) en recueillant 48% des voix et en dépassant 50% si l’on ajoute les voix du PDeCAT (2,72% – Parti démocrate européen catalan), qui n’a pas obtenu de représentation parlementaire. Au sein de ce bloc, l’ERC maintient son pourcentage de voix (21%) et obtient un député de plus que Junts per Catalunya-JxCat (33 à 32). Le pourcentage du parti de Carles Puigdemont a légèrement baissé (-1,62%), en grande partie en raison de la concurrence du PDeCAT et d’autres candidats nationalistes. La CUP (Candidature d’Unité Populaire) est la seule candidature qui augmente clairement en nombre de voix (plus de 2%) et de députés (de 4 à 9). Dans l’ensemble, le vote pro-indépendance s’est déplacé un peu plus vers la gauche.

Les Comunes ont conservé leurs députés (8) et ont légèrement diminué leur pourcentage de voix (-0,59%). Près de 85% des voix et 7 des 8 députés ont été obtenus dans la circonscription de Barcelone ; et un député pour Tarragone.

Le PSC a augmenté son pourcentage de voix de plus de 9% et est devenu le parti majoritaire de l’unionisme (il détient à lui seul 57% des voix). Il a absorbé de nombreux électeurs de Ciutadans (Ciudadanos-C’s) et est redevenu le parti majoritaire dans la « ceinture rouge » de Barcelone, qu’il avait perdue lors des précédentes élections. Mais l’unionisme dans son ensemble a perdu 3,3% des voix.

La droite et l’extrême droite (C+PP+Vox) dans son ensemble ont perdu la moitié des députés (de 40 à 20) et sont passées de 29,6% des voix à 17,1%, notamment en raison de l’effondrement de C’s, qui est passé de 36 à 6 députés. Le parti majoritaire de la droite est maintenant Vox, un parti franquiste et néofasciste, qui avec plus de 7% des voix et 11 députés est devenu la quatrième force au Parlement.

Ces données nous permettent de développer trois remarques :

Malgré les condamnations pour sédition, la prison, l’exil et la répression contre près de 3000 militants, l’indépendantisme a remporté ces élections avec plus de marge que les précédentes. L’effet Salvador Illa n’a pas réussi à vaincre l’indépendantisme lors des élections, pas plus que l’effet Inés Arrimadas. La demande du Ministère public, au lendemain des élections, de suspendre le troisième degré [semi-liberté] des prisonniers politiques [les prisonniers du procès sont au nombre de 7] et de les renvoyer immédiatement en prison montre une fois de plus la contradiction entre le pouvoir judiciaire et la volonté démocratique.

En fait, ces constats ne signifient pas que le mouvement indépendantiste progresse, qu’il gagne en sympathie et qu’il est plus proche de la victoire. La majorité pro-indépendance s’est constituée lors d’élections atypiques, avec un million et demi d’électeurs en moins, et avec un taux d’abstention plus élevé dans les fiefs unionistes, ce qui rend difficile de savoir ce qui se passerait avec une participation plus élevée. Les partis pro-indépendance sont plus divisés que lors de toute autre élection. Le pourcentage de votes unioniste n’a pas été réduit de manière sensible, en partie parce que le parti hégémonique (PSC) est plus sensible à la situation de la société et fait preuve d’une attitude plus en faveur du dialogue sur la scène nationale (de facto, plus en paroles qu’en actes). D’autre part, le poids de l’extrême droite a été considérablement renforcé.

La victoire de l’ERC permettra que Pere Aragonés [de la Gauche républicaine de Catalogne-ERC] d’accéder à la présidence et d’aboutir à un changement de direction dans le gouvernement indépendantiste. Mais on ne sait pas si cela se traduira par un changement d’orientation politique, s’il sera ouvert aux exigences que la CUP ou les Comunes pourraient formuler, ou si les mains d’ERC seront liées par les conditions imposées par JxCat.

Quel gouvernement et quelle politique ?

JxCat a montré sa disposition à accepter l’investiture de Pere Aragonés comme président. Il est possible qu’il retire sa proposition de rendre l’indépendance effective car, bien que le mouvement indépendantiste ait dépassé 50% des voix, il ne s’agit que de 1,44 million de voix sur un recensement de 5,6 millions. Ni l’ERC, ni la CUP, ni le PDeCAT n’ont partagé cette position et l’opinion de JxCat sur cette question est minoritaire au sein du mouvement indépendantiste, en termes de votes et d’élus.

La proposition de l’ERC d’un gouvernement avec la CUP, JxCat et les Comunes semble irréalisable car les deux derniers s’excluent mutuellement. De plus, il est presque certain que la CUP votera pour ou autorisera la présidence de Pere Aragonés (il suffit qu’elle s’abstienne lors du second vote). Mais il semble qu’il y aura des discussions internes sur la participation ou non au gouvernement.

Le débat tournera certainement autour de ce qui est le plus favorable pour avancer dans la conquête des droits nationaux et sociaux : participer au gouvernement si certaines exigences sont satisfaites ou conditionner le gouvernement de l’extérieur.

À mon avis, il n’est pas conseillé d’entrer au gouvernement, car la coalition d’ERC et de JuntsXcat aura de nombreuses limites et il est nécessaire qu’il y ait des forces souverainistes et de gauche qui conditionnent la politique du gouvernement (sans exclure des accords sur des questions spécifiques) et qui soutiennent les revendications des mouvements sociaux et proposent de construire une alternative.

La CUP me semble être une composante essentielle de cette alternative, mais je pense qu’elle devrait être ouverte à des alliances avec d’autres forces souverainistes et de gauche ; et que les Comunes ont également un rôle à jouer, surtout si elles cessent de considérer le PSC comme leur seul allié principal.

La lutte pour la construction d’une alternative souverainiste et de gauche ne peut pas avancer sans gagner en crédibilité et en force dans les secteurs sociaux qui ont voté pour le PSC, en particulier dans les ceintures industrielles de Barcelone, de Vallés, Baix Llobregat et Tarragone. Les mobilisations pour les revendications urgentes découlant de la crise sanitaire et économique peuvent faciliter cela si elles sont liées à des politiques d’unité face aux attaques du capital et de l’État, que l’on soit indépendantiste ou unioniste.

Combattre l’extrême droite

L’importante montée de Vox ne permet pas de retarder, même d’un jour de plus, l’action la plus solidaire possible pour arrêter le franquisme et le néofascisme que cette organisation représente.

Dès le moment de la constitution du Parlement, il est nécessaire de mettre en place l’isolement institutionnel de Vox, en ne lui permettant pas d’être à la table des négociations, en l’empêchant d’avoir des responsabilités au sein du Parlement et en limitant sa capacité d’initiative. Il est également nécessaire d’établir un cordon sanitaire par lequel les partis s’engagent à n’accepter aucun soutien de l’extrême droite et encore moins à de leur faire des louanges s’il en bénéficie (comme l’a fait Pedro Sánchez, en attribuant à Vox des responsabilités et un sens de l’État).

Mais ce ne sont là que les mesures les plus immédiates. Car avant de conquérir des sièges et de gagner du pouvoir, le néofascisme a conquis les esprits et a agi par l’intermédiaire d’autres agents. Olga Rodríguez l’explique très bien dans un article que je recommande : « Une partie de l’establishment politique et médiatique a embrassé directement ou indirectement les postulats de l’extrême droite, les défendant sans vergogne ou ne les attaquant pas, ni ne les ridiculisant…. Dans leur compétition pour gagner l’électorat Vox d’abord, puis en faisant un pacte avec le parti d’Abascal, le Parti Populaire et Ciudadanos ont assumé une partie de ses postulats, légitimant leurs positions, leur donnant de l’oxygène, nourrissant le monstre. Mais ils ne sont pas les seuls responsables de la montée en puissance de ce parti. Les médias qui s’acharnent à criminaliser les politiciens qui tentent de défendre les droits fondamentaux sont généralement les mêmes qui blanchissent systématiquement Vox, le présentant comme un parti constitutionnaliste, en supposant que leurs positions sont légitimes… ».

Cet article serait très amplifié si on répétait les exemples donnés par Olga Rodríguez et si l’on en ajoutait de nouveaux comme la participation de Salvador Illa à des manifestations avec l’extrême droite, comme Josep Borrell [commissaire européen] demandant la « désinfection » de la Catalogne, comme les gouvernements du PP et du PSOE empêchant la poursuite pour crimes contre l’humanité de personnages franquistes…

La lutte contre le fascisme ne peut être menée que dans le cadre de la lutte plus globale pour la démocratie en tant que pouvoir du peuple, pour l’égalité, la non-discrimination et des conditions de vie décentes. Ce combat plus global nécessite des luttes partagées entre la Catalogne et les autres peuples de l’État espagnol.

Ces initiatives sont également nécessaires pour faire pression sur le gouvernement PSOE-Unidas Podemos afin qu’il mette fin à la répression pour l’exercice des droits fondamentaux, à commencer par la libération immédiate de Pablo Hasel [de son Pablo Rivadulla i Duró, chanteur emprisonné au prétexte d’insultes contre la monarchie], l’amnistie pour toutes personnes condamnées suite au procés, le renforcement de la démocratie, l’acceptation d’un référendum d’autodétermination, l’extension des droits sociaux, l’amélioration des conditions de vie des classes populaires, l’engagement d’une transition écologique profonde, etc.

Ces initiatives peuvent également nous aider à construire des alternatives dans les différents peuples et à élargir une capacité d’action commune. (Article publié sur le site Viento Sur, le 16 février 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Marti Caussa

Militant de gauche anticapitaliste en Espagne.

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