Édition du 12 mars 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Deuxième intervention de Catherine Dorion à l'Assemblée nationale : « ...il faut surtout rester fidèle à ses rêves de jeunesse : ce sont les seuls. »

Prendre au sérieux un discours, c’est dire l’importance de le discuter collectivement tant pour identifier ces fulgurances que ses points aveugles. Et ce discours de Catherine Dorion mérite d’être discuté largememt. Il faudra y revenir. (PTAG)

Mme Dorion : Mme la Présidente, je commence ma deuxième prise de parole dans cette Chambre en espérant que vous n’allez pas me trouver trop extraterrestre dans mes propos. Je ne voudrais pas vous créer plus d’embarras que je ne vous en ai créé cette semaine avec mes vêtements.

J’en profite pour rendre hommage, toujours avec mes vêtements, à l’un des plus grands poètes franco-ontariens — dans la situation que les Franco-Ontariens sont en train de vivre aujourd’hui, je trouvais ça important de le faire — Patrice Desbiens, qui nous a notamment écrit ce superbe poème : « Je suis d’un pays où le mot "engagé" veut dire que tu t’es trouvé une job. »

Ce que j’ai à répondre au discours d’ouverture du premier ministre, Mme la Présidente, me semblait trop important pour être mis de côté sous prétexte que ça ne fitte pas — pardonnez mon québécois — avec les thèmes dominants de l’époque et du Parlement qui sont les nôtres. Et donc, avant de vous parler de culture, de solitude, de vieillesse et de luttes, je voudrais vous parler de ce que je crois être le rôle d’un politicien. C’est évidemment une question que je me pose avec beaucoup de sérieux, puisque je suis en train d’en devenir une.

Vous savez peut-être que je suis d’abord artiste. Et, bon, c’était relativement facile, avant, le rôle de l’artiste. Je me disais : Les artistes sont la plaque sensible des émotions d’une société. C’est ça, leur rôle. Ils sont ceux qui sont capables de dire à travers leurs œuvres : Je sais que tu penses ça, mais regarde ici ce que tu ressens. Ici, il peut y avoir de la peur, il peut y avoir du désespoir, il peut y avoir du désir, il y a des aspirations.

Et là je me suis dit : Bon, le rôle d’un politicien, ce n’est pas si éloigné que ça de celui de l’artiste, au fond. Le politicien, c’est celui qui prend acte des désirs d’une société et qui cherche comment travailler à les concrétiser. C’est celui qui dit à son monde : Est-ce que vous vous reconnaissez dans le récit que je suis en train d’essayer de raconter pour nous et que je propose qu’on traduise en actions ? Et là, quand je parle d’actions, je ne parle pas de petites mesures incohérentes entre elles et pensées en fonction d’accumuler les clientèles électorales pour être porté au pouvoir le plus facilement possible. Je parle d’actions qui s’articulent autour d’une vision du monde claire et profonde, qui plonge dans notre passé et qui se déploie dans l’imagination de ce que pourrait être une suite du monde qui nous donne envie et qui ne nous fasse pas honte face à nos enfants. Le politicien, c’est celui qui est en conversation constante avec les gens qui vivent autour de lui, travaille à sortir sa société des petites divisions, des petites batailles d’intérêt particulier et de l’acharnement insensé sur les boucs émissaires désignés par l’époque pour refondre le désir populaire dans un large mouvement, qui peut être coloré, qui peut être bariolé, mais qui est toujours cohérent, dans un large mouvement de libération et d’émancipation. Libération de quoi ? Libération des vieilles idées, des dogmes dépassés qui empêchent l’avenir de percer.

Bref, si les artistes sont en quelque sorte les lecteurs du désir, les politiciens, eux, imaginent des modes d’action concrète pour le réaliser. Ils sont les ouvriers créatifs du comment.

Et c’est sur ce comment que je vais terminer mon discours, mais je vais commencer par vous parler du problème qui, d’après moi, est la pierre angulaire de tous les autres, et j’ai nommé la solitude, qu’on pourrait aussi appeler la désintégration de la culture.

Depuis toujours, le Québécois est un animal social. Autant chez les autochtones que chez ceux qui sont arrivés après, la richesse de la communauté a toujours marqué le ton sur notre territoire. Mais les choses, sur ce plan, ont radicalement changé dans les dernières décennies avec l’avènement partout dans le monde d’un système politique et économique que je vais appeler, pour les besoins de ce discours-là, ce discours-ci, l’obsession de la croissance à tout prix.

On entend beaucoup, pour parler des conséquences de ce système-là, les mots « individualisme » ou « atomisation des sociétés ». Mais ça veut dire quoi, ça, concrètement ? C’est quoi, l’individualisme ? C’est quoi, l’atomisation vécue par les humains ? Comment ça s’exprime ?

Et c’est là qu’il faut parler de culture. C’est quoi, la culture ? Dans cette Chambre, on en parle très souvent comme s’il ne s’agissait que de spectacles, de Télé-Québec, de musées, de découvertes archéologiques. Et ces institutions et ces découvertes sont extrêmement importantes, et je vais, rassurez-vous, régulièrement achaler le gouvernement pour qu’elles reçoivent leur dû, mais je veux aujourd’hui vous parler non pas d’institutions mais de culture.

Dans un film de Pierre Perrault, un de nos plus grands documentaristes, un des beaux humains qui ont vécu au Québec, on voit une scène de party populaire des années 60, je pense, en région, et le party est complètement autonome, des gens jouent leur propre musique, d’autres gens dansent sur cette musique-là, ils sont en relation. Plus les musiciens jouent vite, plus les danseurs doivent danser vite. Ils rient ensemble de ce jeu-là. Il y en a d’autres qui palabrent, qui racontent. Le party est complètement autonome, ces gens-là se rassemblent et se suffisent
complètement pour créer la fête. Et on a tous jasé avec nos parents, avec nos grands-parents de choses qui ont pratiquement disparu de la vie d’aujourd’hui et qui autrefois venaient toutes seules, se mettre à jouer de la musique en famille, à danser, à jouer aux cartes, à débarquer chez le voisin sans s’être annoncé, sans avoir peur de le déranger ou de déstabiliser sa journée, parce que le temps n’était pas pris en otage comme aujourd’hui. Et la culture, c’est tout ça. C’est toutes ces façons d’entrer en contact, toutes ces façons très diversifiées d’être ensemble qu’on invente sur le tas, qu’on perfectionne en passant du temps ensemble et qu’on adapte sans arrêt pour mettre à notre main à mesure qu’on change.

Les gens de la culture ont souvent eu à se défendre de ne pas créer de la richesse en termes d’argent, ce qui est faux. Les gens de la culture créent de la richesse en termes d’argent, mais ce n’est pas ça, le plus important. La culture, c’est la richesse la plus belle qui soit parce que, contrairement aux millions de dollars, si elle n’est pas partagée, elle ne vaut plus rien. Elle est l’anticorps naturel contre la solitude.

Malheureusement, depuis quelques décennies, le dogme productiviste, avec tous ses curés qui nous disent comment mener nos vies, a pris la place écrasante qu’ont déjà prise d’autres dogmes autrefois dans notre histoire. Et ce dogme contemporain, avec sa pression de performance, sa pression de rendement, avec son injonction à travailler toujours plus et toujours plus à la course non seulement nous rend malades — ce n’est pas pour rien qu’à Québec solidaire on a déjà déposé, dans le passé, un projet de loi anti-burn-out, entre autres — mais nous a enlevé la plupart de notre temps libre, ce temps libre là pendant lequel, depuis toujours, les humains ont pratiqué leur savoir-faire d’être ensemble et de s’exprimer pas seulement en paroles autour d’une bière, mais de toutes sortes de manières riches et créatives, avec tout ce tissu imaginatif de choses à faire et à exprimer ensemble. Ce tissu-là, c’est ça, la culture.

Et donc il est absurde de dire, dans un discours de premier ministre : La culture, c’est important, c’est l’âme d’un peuple, tout en soumettant la vie à la religion productiviste, qui, en plus de détruire l’environnement, pousse sans arrêt les gens dans le dos, leur met des pressions de performance, d’« overtime », leur laisse des pinottes de vacances par année, les enfonce dans une tension, dans un stress constant qui pollue l’ambiance sociale, et tout ça pour que supposément l’économie aille mieux et que les payeurs de taxes aient plus d’argent dans leurs poches.
On n’est pas contre l’argent, mais de l’argent pour quoi, si on n’a plus le temps de s’aimer, si on n’a plus le temps de prendre soin les uns des autres, si on passe notre vie sur le bord du burn-out, si on est de plus en plus isolés, atomisés, désorientés ? De l’argent pour quoi ?

Si le premier ministre pense que c’est parce qu’on n’a pas les moyens, que c’est parce que ça coûte trop cher de s’arrêter de produire sans arrêt comme des machines, je vais lui dire ce que la solitude nous coûte comme société.
Les études sur la santé réalisées à l’international ont démontré que l’isolement est plus dommageable pour la santé que le manque d’activité physique, plus dommageable que l’obésité, le tabagisme ou l’alcoolisme. Le Dr Martin Juneau, qui est cardiologue et directeur de la prévention à l’Institut de cardiologie de Montréal, nous le dit, toutes les études prouvent que l’interaction sociale est la pierre angulaire de l’espérance de vie et a plus d’impact sur la santé que la génétique, l’argent, le type d’emploi ou même le cholestérol.

Après avoir suivi des milliers d’individus depuis 75 ans, l’Université de Harvard conclut, elle aussi, que les liens sociaux sont de loin les facteurs les plus prédictifs de la santé d’une personne. Donc, en plus des effets psychologiques, la carence de contacts humains ou leur piètre qualité entraîne un état de stress qui perturbe les processus physiologiques, qui peut causer des maladies de coeur, etc.

Parlant de stress, j’aimerais rappeler au premier ministre, Mme la Présidente, que plus du tiers des étudiants au cégep souffrent d’anxiété, que le cinquième souffrent de détresse psychologique, qu’en seulement quatre ans les prescriptions d’antidépresseurs ont augmenté de 50 % chez les six à 20 ans et de 56 % chez les aînés. Saviez-vous que, chez les personnes de 65 ans et plus, une sur cinq déclare n’avoir aucun ami, aucune connaissance sur qui compter ?

Un résident de mon comté me racontait… Il travaille pour une agence du gouvernement. Il dit : J’ai dû appeler une vieille dame, une dame âgée, pour lui dire : Madame, vous avez oublié de réclamer tel truc, et c’est rétroactif. Vous allez recevoir 10 000 $, donc vous allez probablement passer un beau Noël. La dame lui a répondu : Si j’avais de l’amour, je passerais un beau Noël. Et la personne qui m’a raconté l’histoire m’a dit : J’aurais aimé passer une heure au téléphone avec elle, mais j’avais une pression au rendement, il fallait que je fasse tant d’appels par heure. J’ai raccroché.

Au Royaume-Uni, devant l’ampleur grandissante du problème, le gouvernement conservateur vient de créer un ministère consacré à la solitude. Et c’est un gouvernement conservateur qui a fait ça...

Aurait-on besoin d’autant de soins de santé si nous étions moins isolés ? Nos enfants auraient-ils de meilleurs résultats scolaires si leurs parents étaient moins stressés ? Nos grands-parents souffriraient-ils autant s’ils n’étaient plus considérés comme inutiles parce que toute la philosophie qu’ils portent en eux est tombée dans l’angle mort de l’histoire sous prétexte qu’elle ne rapporte rien à la croissance économique ? Si nous pouvions ralentir le rythme pour absorber cette philosophie, serait-on moins désorientés ?

Comme le faisait remarquer la poète innue Natasha Kanapé Fontaine, il faut se demander pourquoi ceux qui étaient là avant nous ont tenu si fort à nous transmettre ce qu’ils nous ont transmis. Il faut se demander pourquoi, en quelques générations seulement, en deux générations, toute cette sagesse-là qui a été gossée à la mitaine par une trâlée de gens avant nous, qui ont fait un oeuvre collective qui au fil du temps s’est améliorée comme un algorithme qui cherche le sens de la vie, le bien-être, pourquoi, en quelques générations, elle ne vaudrait plus rien ?
Moi, je pense que, cette oeuvre collective là, dans cette oeuvre-là se trouve tout ce dont on a besoin pour survivre à ce monde qui va trop vite. Si seulement on était capables de s’arrêter pour la retrouver, pour la remettre à notre main, pour la gosser à notre tour.

Dans la vitesse, nous nous sommes déconnectés de nos aînés, et il en découle de part et d’autre une énorme souffrance. Tout ça pour dire que nous avons besoin les uns des autres, et que, pour répondre à ce besoin, nous avons besoin de culture, et que, pour répondre à ce besoin, nous avons besoin de temps, et que, pour répondre à ce besoin, nous avons besoin de faire face aux injonctions de la croissance à tout prix comme nous avons fait face, lors de la Révolution tranquille, à un autre dogme qui pesait trop lourd sur nos aspirations et sur nos désirs collectifs.

Alors, pour en arriver au comment, comment faire, il ne s’agit pas que de programmes, il ne s’agit pas que de crédits d’impôt. Il s’agit de laisser aux Québecois le temps de se retrouver, il s’agit d’arrêter de leur pousser sans cesse dans le dos, de leur dire : Tu dois produire plus, tu dois aller plus vite, tu dois faire 58 appels en une heure, cinq jours-semaine ; plus de temps d’école pour les enfants, maternelle de quatre ans plutôt que des CPE. Il s’agit de s’attaquer à tout ce qui force les infirmières, les préposés, les professeurs à travailler comme sur une chaîne de montage, deux semaines de vacances par année, retraite repoussée à plus tard, toujours moins de temps pour toi, toujours moins de temps pour prendre soin de ceux que tu aimes, pour retisser ta culture avec eux autres. Et, si on n’accepte pas de redonner ce temps-là aux Québecois, alors ça va être aux Québécois de le reprendre.

L’expérience de la lutte, nous l’avons. Nous l’avons reçue de nos parents et de nos grands-parents qui ont lutté pour l’émancipation du Québec, qui ont réussi à se libérer de la domination du clergé sur leur vie, et ce n’était pas rien, à cette époque-là, qui se sont presque libérés de la domination du gouvernement fédéral, qui, encore aujourd’hui, prend notre argent, c’est-à-dire le fruit de notre temps, pour l’envoyer à des pétrolières, à des minières, à l’Arabie saoudite, à Netflix et compagnie, et qui, à travers des traités qu’on n’aurait jamais signés, laisse tomber nos producteurs de fromage, nos producteurs de lait, nos artistes. Nous pouvons continuer à nous libérer non seulement du pétro-État canadien, mais de la domination du clergé de la croissance à tout prix qui, à travers nos écrans, passe dans toutes les maisons pour nous dire de travailler plus, de performer plus et de consommer plus, et qui répète leur credo : le but, dans la vie, c’est d’avoir plus d’argent dans nos poches. Ce n’est pas ça, le but, dans la vie. Ce n’est pas vrai que c’est de ça dont on a le plus besoin.

Évidemment, le discours d’ouverture du premier ministre du Québec ne contenait rien de la sorte, ce qui me fait penser que la réponse la plus forte à faire au premier ministre, elle ne se fera peut-être pas seulement dans cette Chambre ; elle se fera peut-être aussi entendre dehors, de plus en plus et de plus en plus fort. Je ne vous cacherai pas, Mme la Présidente, que c’est l’un de mes souhaits les plus chers.

Et je voudrais terminer avec un petit clin d’oeil au passé indépendantiste de notre premier ministre. Je voudrais m’adresser au rêveur en lui, en quelque sorte, et lui citer Pierre Bourgault, qui disait, en l’an 2000 : « ...j’ai compris une chose à travers toutes ces années : il faut rêver, il faut rêver toujours, il faut surtout rester fidèle à ses rêves de jeunesse : ce sont les seuls. » Merci.

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