Édition du 22 juin 2021

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Canada

Haro sur les sans-emplois !

À deux reprises la semaine dernière (celle du 1er au 5 mars), le billettiste de droite Mario Dumont a commis un texte dénonçant ce qu’il qualifie sans vergogne de "laxisme" gouvernemental fédéral en matière de PCU et d’assurance-emploi.

Ses lamentations agressives reprennent en gros les griefs rétrolibéraux contre une aide jugée par eux excessive de l’État aux sans-emplois ; d’après lui, les prochaines générations devront rembourser tout de fric "gaspillé", ces dépenses inconsidérées risquent d’amorcer une spirale inflationniste (la hantise de tous les rétrolibéraux du monde de la finance) qui entravera l’essor économique, menacera les revenus des retraités et poussera à la hausse les taux d’intérêt.

Trois bouts de phrase résument bien la position de Dumont et de ses semblables sur ces sujets :

"Le constat est clair : la PCU n’a pas seulement compensé les pertes de revenus, elle a fait pleuvoir l’argent."
Puis, peut-être la plus odieuse :
"Mais on ne devrait pas sortir gagnant d’une tragédie."
Enfin :
"Puisque les bénéficiaires ne sont pas riches, le laxisme serait tolérable.
Je ferai remarquer que d’autres personnes, qui ont des revenus modestes, ont accepté de travailler durant la même période."

Les deux textes de Dumont regorgent de ce genre de sophismes et de propos démagogiques. Il importe donc de les..."démonter".

Tout d’abord, les travailleurs et travailleuses ne sont pas responsables de la tragédie COVID-19. Si le cabinet Trudeau n’avait pas (tant pour des raisons électorales qu’idéologiques) mis en place des programmes de soutien au revenu substantiels, beaucoup de sans-emplois, en plus d’endurer les effets de la pandémie, auraient du affronter les affres d’une pauvreté aigue. Ils ne "profitent" donc pas de la situation, contrairement à ce qu’affirme Mario Dumont, mais ils maintiennent un niveau de vie somme toute convenable. Soit dit en passant, la spéculation immobilière effrénée qui pousse à la hausse le coût des loyers atténue certainement dans une mesure plus ou moins considérable les bienfaits des mesures de soutien gouvernementales. A-t-on déjà vu Mario Dumont s’en préoccuper ? Pas à ma connaissance.

On ne devrait certes pas sortir gagnant d’une tragédie, mais est-ce vraiment le cas de la plupart des sans-emplois ? Ils n’ont pas provoquée cette crise (la gestion gouvernementale, tant au plan provincial que fédéral explique en bonne partie la durée de la pandémie et ses effets sanitaires négatifs), mais qu’ils bénéficient par ailleurs de politiques de redistribution pour une fois positives n’est que normal. On ne devrait noter là aucun scandale.

Oui, plusieurs sans-emplois ont refusé ou se sont abstenus de postuler pour des boulots aux salaires moins attrayants que les grosses prestations actuellement en vigueur, mais il s’agissait là d’une attitude prévisible et légitime de leur part. Ce n’est pas une question d’opportunisme, mais d’intérêt bien compris.

Après tout, comme on le sait, le travail est connoté d’une matérialité bien palpable, mesurable : il faut une adéquation (même relative), des affinités entre les aptitudes et la formation du chômeur ou de la chômeuse d’une part et l’emploi disponible d’autre part. Il entre aussi en ligne de compte des questions de salaire, de conditions de travail et d’âge. Ce n’est pas parce que les sans-emplois ne se sont pas précipités d’un seul mouvement vers les rares boulots disponibles l’été et l’automne derniers qu’on a le droit pour autant de les traiter de profiteurs ou de parasites.

Beaucoup de secteurs économiques ont été durement touchés par les fermetures, partielles ou totales. Même si tous les chômeurs et chômeuses indistinctement s’étaient jetés sur les emplois demeurés offerts, la plupart de ces gens seraient revenu à la maison bredouilles.

Si je voulais tomber dans le cynisme, je dirais qu’en adoptant la ligne de conduite qu’ils et elles ont choisie, celle de préférer un meilleur revenu relié à la PCU et à l’assurance-emploi, plusieurs sans-emplois ont fait preuve d’un bon sens des affaires : ils ont misé sur des rentrées d’argent supérieures à celles qu’ils auraient touché avec un boulot mal rémunéré, ce qui maintient une possibilité de consommation (et à terme, dans certains cas, de placements et même d’investissements) bien meilleure que celle autorisée par un salaire modeste. Bref, ils ont imité à leur manière gens d’affaires et financiers. Mario Dumont devrait s’en réjouir.

Par ailleurs, sur un autre plan, mieux vaut en fin de compte payer plus d’impôts sur une certaine période et supporter un certain degré d’inflation que d’abandonner une masse de gens à la misère.

Depuis une quarantaine d’années, la lutte anti-inflationniste et des politiques de soutien forcenées en faveur du capitalisme financier ont destructuré le marché du travail et durement affecté le monde de l’emploi, ce qui a abouti à une dégringolade pour les travailleurs et travailleuses, glissement accentué par l’amoindrissement de l’accès aux programmes sociaux.

À ce que je sache, Mario Dumont et ses congénères idéologiques n’ont jamais dénoncé la profonde injustice de ces politiques restrictives. Par contre, ils s’indignent à hauts cris devant un certain rééquilibrage (sans doute temporaire) des politiques publiques fédérales au profit des sans-emplois.

Oui, Mario Dumont est prêt à respecter les sans-emplois...à condition qu’ils se laissent exploiter. Au total, ce que révèlent les textes de ce genre, c’est un mépris profond pour les travailleurs et travailleuses. Le véritable scandale réside là.

Jean-François Delisle

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