Édition du 24 janvier 2023

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

La transition vers les énergies renouvelables est mal partie

Les énergies renouvelables ne remplacent pas les énergies fossiles, elles s’y ajoutent. Malgré tous les investissements dans les énergies renouvelables et les installations construites pour les exploiter, les émissions réelles de gaz à effet de serre dans le monde continuent d’augmenter. Cela est en grande partie dû à la croissance économique.

Tiré de Canadian Dimension
Jeudi 22 novembre 2022 / PAR RICHARD HEINBERG
Traduction Johan Wallengren

Alors que l’offre d’énergie renouvelable s’est développée ces dernières années, la consommation mondiale d’énergie a connu une expansion bien plus importante, la différence étant comblée par les combustibles fossiles. Plus l’économie mondiale croît, plus il est difficile pour les ajouts d’énergie renouvelable d’inverser la tendance en remplaçant réellement l’énergie provenant des combustibles fossiles, au lieu de simplement s’y ajouter.

L’idée de volontairement mettre un frein à la croissance économique afin de minimiser le changement climatique et de faciliter le remplacement des combustibles fossiles est un anathème politique, non seulement dans les pays riches, dont la population s’est habituée à une consommation débridée, mais plus encore dans les pays plus pauvres, auxquels on a promis la possibilité de se « développer ».

Après tout, ce sont les pays riches qui sont à l’origine de la grande majorité des émissions passées (qui ont généré le changement climatique actuel) ; en effet, ces pays se sont enrichis en grande partie grâce à l’activité industrielle, dont les émissions de carbone étaient un sous-produit. Aujourd’hui, ce sont les nations les plus pauvres du monde qui subissent de plein fouet les conséquences du changement climatique provoqué par les plus riches de ce monde. Il n’est ni durable ni juste de perpétuer l’exploitation des terres, des ressources et de la main-d’œuvre dans les pays moins industrialisés et celle des communautés dont ont historiquement profité les pays riches pour maintenir à la fois les modes de vie et les attentes élevées en matière de croissance de la minorité riche.

Du point de vue des habitants des pays moins industrialisés, il est naturel de vouloir consommer davantage, ce qui ne serait qu’un juste retour des choses. Or, cela dope la croissance économique mondiale, ce qui signifie qu’on aura plus de mal à remplacer des combustibles fossiles par des énergies renouvelables à l’échelle de la planète. Le cas de la Chine est un épitome du phénomène : au cours des trois dernières décennies, la nation la plus peuplée au monde a sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté, mais elle est du même coup devenue le plus grand producteur et consommateur de charbon au monde.

Le dilemme des matériaux

En outre, nos besoins croissants en matières minérales et métalliques compliquent énormément la situation pour ce qui est de passer d’une société dépendante des combustibles fossiles à un monde où s’imposent les sources d’énergie renouvelables. Ces deux dernières années, la Banque mondiale, l’AIE, le FMI et McKinsey and Company ont tous publié des rapports mettant en garde contre cette fuite en avant. Des quantités faramineuses de minéraux et de métaux seront nécessaires non seulement pour la fabrication des panneaux solaires et des éoliennes, mais aussi pour celle des batteries, des véhicules électriques et des nouveaux équipements industriels fonctionnant à l’électricité plutôt qu’aux combustibles à base de carbone.

Certains de ces matériaux montrent déjà de plus en plus de signes de raréfaction : selon le Forum économique mondial, le coût moyen de production du cuivre a augmenté de plus de 300 % au cours des dernières années, tandis que la concentration de cuivre dans les gisements a diminué de 30 %.

Les évaluations optimistes du défi des matériaux suggèrent que les réserves mondiales sont suffisantes pour la fabrication et la mise en service initiales de tous les nouveaux dispositifs et infrastructures nécessaires (en supposant quelques substitutions, comme par exemple le remplacement à terme du lithium dans les batteries par des éléments de substitution plus abondants, comme le fer). Mais que fera la société lorsque cette première génération de dispositifs et d’infrastructures vieillira et devra être remplacée ?

L’économie circulaire : un mirage ?

D’où l’intérêt assez soudain et généralisé pour la création d’une économie circulaire dans laquelle tout est recyclé à l’infini. Malheureusement, comme l’a découvert l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen dans ses travaux novateurs sur l’entropie, le recyclage est toujours incomplet et coûte toujours de l’énergie. Les matériaux se dégradent généralement au cours de chaque cycle d’utilisation, et une partie de ceux-ci est gaspillée dans le processus de recyclage.

Une analyse préliminaire française de la transition énergétique supposant une maximisation du recyclage a montré que la crise de l’approvisionnement en matériaux pourrait être retardée de jusqu’à trois siècles. Mais l’économie circulaire (qui représente elle-même un défi énorme et un objectif lointain) arrivera-t-elle à temps pour que la civilisation industrielle puisse mettre à profit ces 300 années gagnées ? Ou bien nous trouverons-nous à court de matériaux essentiels dans les quelques décennies qui viennent, du fait de nos efforts frénétiques pour construire le plus grand nombre possible d’installations à énergie renouvelable dans les délais les plus courts possible ?

La dernière de ces éventualités est la plus probable si les estimations pessimistes en matière de ressources s’avèrent exactes. Simon Michaux, de la Commission géologique finlandaise, estime que « les réserves minérales ne sont pas assez importantes pour fournir suffisamment de métaux en vue de construire le système industriel renouvelable à base de combustibles non fossiles... La découverte de gisements minéraux a diminué pour de nombreux métaux. Le degré de pureté du minerai traité a décliné au fil du temps pour de nombreux métaux industriels, ce qui a entraîné une baisse du rendement des opérations de traitement. Cela induit une augmentation de la consommation d’énergie dans les processus miniers par unité de métal. »

Les prix de l’acier tendent déjà à la hausse et l’approvisionnement en lithium pourrait s’avérer un goulot d’étranglement pour la production de batteries, qui va en s’accélérant. Même le sable tend à se raréfier : seul un sable aux grains bien particuliers peut servir à produire du béton (qu’on utilise pour ancrer les éoliennes) ou du silicium (essentiel pour les panneaux solaires). La consommation annuelle de sable est plus importante que celle de toute autre matière, hormis l’eau, et certains climatologues considèrent que c’est là un défi critique pour la durabilité au cours de ce siècle. Comme on pouvait s’y attendre, à mesure que les gisements s’épuisent, le sable devient un enjeu géopolitique de plus en plus critique. La Chine a récemment interdit d’exporter du sable vers Taïwan dans l’intention de geler la capacité de ce pays de fabriquer des appareils à semi-conducteurs tels que des téléphones portables.

Pour réduire le risque, il faut réduire l’utilisation

Durant l’ère des combustibles fossiles, l’économie mondiale dépendait de l’augmentation constante des capacités d’extraction et de combustion du charbon, du pétrole et du gaz naturel. L’ère des énergies renouvelables (si elle se concrétise) sera fondée sur l’extraction à grande échelle de minéraux et de métaux pour les panneaux, turbines, batteries et autres infrastructures, qui devront être remplacés périodiquement.

Ces deux ères économiques sont caractérisées par des risques différents : l’ère des combustibles fossiles est associée à des risques d’épuisement et de pollution (notamment la pollution atmosphérique par le carbone, qui contribue au changement climatique) ; l’ère des énergies renouvelables comporte également des risques d’épuisement (liés à l’exploitation des minéraux et des métaux) et de pollution (liés à la mise au rebut des vieux panneaux, turbines et batteries, ainsi qu’à divers procédés de fabrication), mais avec une vulnérabilité moindre au changement climatique. La seule façon d’abaisser le niveau de risque serait de considérablement réduire l’ampleur de l’utilisation de l’énergie et des matériaux par la société – mais très peu de décideurs politiques ou d’organisations de défense du climat explorent cette possibilité.

Le changement climatique complique la lutte contre le changement climatique

Aussi impressionnants soient-ils, les défis financiers, politiques et matériels de la transition énergétique ne figurent pas seuls sur la liste des obstacles potentiels. Le changement climatique en lui-même compromet également la transition énergétique – dont le but est justement d’éviter le changement climatique.

Durant l’été 2022, la Chine a connu la vague de chaleur la plus intense depuis six décennies. Celle-ci a touché une vaste région allant de la province centrale du Sichuan à celle, côtière, du Jiangsu, avec des températures dépassant souvent les 40 degrés Celsius et atteignant un record de 113 degrés Farenheit (46 degrés Celsius) à Chongqing le 18 août. Dans le même temps, une crise de l’électricité provoquée par la sécheresse a contraint Contemporary Amperex Technology Co., le premier fabricant mondial de batteries, à fermer des usines de fabrication dans la province chinoise du Sichuan ; les livraisons de pièces essentielles à Tesla et à Toyota ont été temporairement interrompues.

L’Allemagne a aussi connu une très mauvaise période, avec une sécheresse record qui a réduit le débit du Rhin à des niveaux qui ont hypothéqué le commerce européen, interrompu les expéditions de diesel et de charbon et menacé le fonctionnement des centrales hydroélectriques et nucléaires.

Selon une étude publiée en février 2022 dans la revue Water, les sécheresses (qui deviennent plus fréquentes et dévastatrices avec le changement climatique) pourraient poser des problèmes à l’hydroélectricité américaine dans le Montana, le Nevada, le Texas, l’Arizona, la Californie, l’Arkansas et l’Oklahoma.

Pendant ce temps, les centrales nucléaires françaises, qui dépendent du Rhône pour leur eau de refroidissement, ont dû être arrêtées à plusieurs reprises. Si les réacteurs rejettent en aval une eau trop chaude, la vie aquatique s’en trouve anéantie. Dans ces conditions, au cours de l’été étouffant de 2022, Électricité de France (EDF) a mis à l’arrêt des réacteurs non seulement le long du Rhône, mais aussi sur un autre grand fleuve du sud, la Garonne. Au total, la production d’énergie nucléaire de la France s’est contractée de près de 50 % au cours de l’été 2022. Des arrêts similaires liés à la sécheresse et à la chaleur ont eu lieu en 2018 et 2019.

Les fortes pluies et les inondations peuvent également présenter des risques pour l’énergie hydroélectrique et l’énergie nucléaire – qui, ensemble, fournissent actuellement environ quatre fois plus d’électricité bas carbone dans le monde que l’éolien et le solaire réunis. En mars 2019, des inondations majeures en Afrique australe et occidentale, dues au passage du cyclone Idai, ont endommagé deux grandes centrales hydroélectriques au Malawi, privant certaines parties de ce pays d’électricité pendant plusieurs jours.

Les éoliennes et les panneaux solaires sont aussi tributaires des conditions météorologiques et donc également vulnérables aux extrêmes. Les journées froides et nuageuses avec pratiquement aucun vent sont synonymes de problèmes pour les régions qui sont étroitement dépendantes des énergies renouvelables. Les tempêtes violentes peuvent endommager les panneaux solaires, et les températures élevées réduisent leur efficacité. Les ouragans et les ondes de tempête peuvent paralyser les parcs éoliens offshore.

Le passage des combustibles fossiles aux énergies renouvelables n’est donc pas une mince affaire. Pourtant, cette transition est une solution qui s’impose pour que les réseaux électriques demeurent opérationnels, du moins à une échelle minimale, à mesure que la civilisation se détourne inévitablement du pétrole et du gaz, dont les réserves s’épuisent. Le monde est devenu tellement dépendant du réseau électrique pour les communications, les finances et la préservation des connaissances techniques, scientifiques et culturelles que si ces systèmes devaient s’arrêter définitivement dans un avenir rapproché, il est probable que des milliards de personnes mourraient et que les survivants seraient culturellement démunis. En substance, nous avons besoin des énergies renouvelables pour un atterrissage en douceur contrôlé. Mais la dure réalité est que, pour l’instant, et dans un avenir prévisible, la transition énergétique est compromise et ses perspectives sont sombres en général.

Nous avons besoin d’un plan réaliste de ralentissement de la consommation d’énergie, au lieu de rêves insensés d’une abondance éternelle alimentée par une consommation ne provenant pas des combustibles fossiles. Actuellement, l’insistance sur la poursuite de la croissance économique, qui a des causes politiques profondes, dissuade l’expression de la vérité et une planification sérieuse de la manière de vivre bien avec moins.

Richard Heinberg est chercheur principal du Post Carbon Institute et l’auteur de Power : Limits and Prospects for Human Survival.

Cet article a été produit par l’Independent Media Institute.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Planète

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...