Édition du 20 août 2019

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Vénézuela

Entrevue avec Pascualina Curcio

« Une guerre non conventionnelle » au Venezuela

Professeure d’économie à l’université Simón Bolívar de Caracas, docteure en sciences politiques, ancienne consultante pour la Banque mondiale mais aussi « chaviste » convaincue, Pascualina Curcio est une observatrice attentive des pressions politiques et économiques exercées sur l’expérience bolivarienne. Blogeuse, auteure de plusieurs ouvrages en libre accès sur internet1, Mme Curcio nous a accordé un long entretien lors de sa venue au Palais des Nations pour dénoncer la « guerre économique » dont serait victime le pays.

La récession au Venezuela commence en 2014 et les principales sanctions datent de 2017. Comment peut-on faire un lien entre les deux ?

Pasqualina Curcio : Le pays est soumis à une guerre non conventionnelle qui dépasse les seules sanctions économiques internationales. Depuis que le Venezuela a commencé à changer de modèle économique, il est soumis à des tentatives de déstabilisation soutenues depuis l’étranger. Souvenez-vous du coup d’Etat manqué de 2002 et du lockout pétrolier qui avait suivi. Après la mort de Hugo Chávez et l’élection de Nicolás Maduro en 2013, une première phase de « guerre économique » a démarré, qui s’est traduite par l’organisation de pénuries. Le but était de démoraliser la population et d’affaiblir le gouvernement en accusant ses politiques économiques interventionnistes d’avoir échoué. Les sanctions financières et commerciales internationales ont progressivement aggravé la situation. Au total, nous calculons que cette attaque – sanctions externes et sabotages réalisés à l’interne – a coûté 114 milliards de dollars au Venezuela en six ans. Une somme colossale qui correspond environ à la dette externe (ou à plus de la moitié du PIB de 2017, ndlr). Les sanctions proprement dites pèsent, elles, pour 21 milliards, soit moins du cinquième.

Vous dites que les pénuries sont provoquées. Mais ne sont-elles pas simplement dues au fait que l’Etat, qui pratique le contrôle des changes et qui est presque le seul exportateur national, n’a pu fournir assez de devises pour les importations ?

Non, si cela avait été le cas, les pénuries auraient dû frapper l’ensemble de l’assortiment ! Or, la pénurie touche principalement des produits d’hygiène et les médicaments, des secteurs en mains d’entreprises multinationales. Et s’ils sont absents des marchés officiels, on les trouve sur les circuits parallèles, ce qui signifie qu’ils sont bel et bien importés ou produits mais détournés. A contrario, les produits dépendants de circuits locaux ou de petites entreprises n’ont jamais fait défaut. Ces pratiques occultes ne sont pas nouvelles, le Chili des années 1970 et le Nicaragua des années 1980 les ont subies avant le Venezuela. Aux pénuries de biens, il faut ajouter des « grèves » patronales du transport ou des sabotages. Rappelons que le Chili avait connu une grève des transports financée par la CIA – des documents déclassifiés l’attestent – et une grande panne électrique peu avant le coup d’Etat de Pinochet…

Outre la distribution, n’y a-t-il pas aussi un problème de production de biens de consommation ?

Contrairement à ce que certains disent sur l’échec du « modèle socialiste », la production est demeurée à 98% aux mains des privés. C’est en 2016, lorsque l’Etat décide d’organiser la distribution, grâce à la mobilisation des Comités locaux de distribution et de production (CLAP) que le volume des produits tombe soudain ! Malgré cela, les CLAP sont parvenus à assurer l’approvisionnement de millions de familles.

Face à cet effondrement de l’activité, comment a réagi le gouvernement ?
D’abord, il a tenté de maintenir le pouvoir d’achat en ajustant les salaires par exemple. Ensuite, il a concentré ses investissements dans des secteurs dits multiplicateurs, tels que la construction de logements. Non seulement cela a permis de poursuivre le rattrapage de la dette sociale – la Mission Logement – mais cela a contribué à maintenir l’emploi. La santé et l’éducation ont aussi capté une grande part du budget.

Pourquoi l’Etat n’a-t-il pas nationalisé les entreprises qui ne jouaient pas le jeu ?

C’est une bonne question… Il aurait pu exproprier les sociétés. Il a préféré prendre le contrôle des importations.

Vous dites que l’hyperinflation a été déclenchée par la manipulation des taux de change grâce au site dolartoday. Comment est-ce possible ?

En l’absence de taux officiel sur le marché noir, les gens qui veulent commercialiser un produit importé recherchent une référence. Et ont tendance à prendre la plus haute, afin de rentabiliser leur investissement. Or dolartoday a toujours sous-évalué le bolivar.

Pour en avoir le cœur net, nous avons comparé la courbe de son taux de change avec les indicateurs habituels de l’inflation : elle ne correspond à aucune logique. La dépréciation du bolivar a été brutale. De 1 dollar pour 8 bolivars, on est passé à 1 dollar pour 3 milliards.

Quel désastre peut expliquer cela ?

Durant les dix jours qui ont précédé l’assermentation du président au début de 2019 le bolivar a perdu 300% de sa valeur !

Qu’y a-t-il eu comme événement macro-économique ?

Aucun. Par contre, on observe que la baisse du taux de change s’accentue avant chaque événement politique… Ce processus est, avec la chute des prix internationaux du pétrole, le principal facteur de la crise, car en réduisant le pouvoir d’achat, il a déprimé la consommation. Selon nos calculs, 40% de la contraction du PIB est conséquence de cette inflation artificiellement induite. Elle est de loin la plus couteuse des attaques.

Face à la chute du bolivar, une solution aurait pu être de « dollariser » l’économie à l’instar de l’Equateur.

L’hypothèse a été avancée par l’opposition. Mais cela signifierait renoncer à un élément essentiel de la souveraineté. C’est incompatible avec le projet politique bolivarien.

PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ
https://pasqualinacurcio.wixsite.com/ pasqualinacurcio

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