Édition du 22 juin 2021

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Europe

Les pertes électorales de Die Linke et la situation particulière à Thüringen

« Die Linke » à Thüringen (Allemagne) : Payer cher pour co-gouverner

Les résultats des élections régionales dans les Länder de Thüringen et de Brandenburg du 14 septembre confirment certaines tendances qui avaient déjà été visibles dans les résultats des élections en Saxe le 31 août. Tout d’abord, la participation aux élections est en baisse : à peu près la moitié des électeurs boudent les urnes – en Saxe, seulement 49,2% avaient trouvé le chemin vers les urnes, maintenant 52,7% en Thüringen et seulement 48% en Brandenburg. Cela traduit indubitablement une crise de légitimité de la politique établie et de ses institutions. Mais ce n’est pas réconfortant, puisqu’il ne s’agit pas d’une protestation consciente, active et collective – des millions de citoyennes et de citoyens se dépolitisent, se résignent individuellement et renoncent à peser un tant soit peu sur les décisions politiques.

L’autre fait qui saute aux yeux, c’est la confirmation de la percée électorale de l’Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD) qui était entré dans le parlement de Saxe avec 9,8% et 160.000 voix, et qui a eu encore plus de succès en obtenant 10,6% et presque 100.000 voix en Thüringen et 12,2% ou 120.000 voix dans le Land de Brandenburg. Dans tous les trois Länder, le FDP libéral n’a pas pu franchir le seuil des 5%, ce qui confirme sa crise existentielle – au niveau fédéral, dans les sondages, le FDP se trouve également significativement en-dessous de 5% et le AfD au niveau de 7% des voix. Il est vrai que les formations d’extrême droite classique comme le NPD et d’autres ont perdu des voix au profit de l’AfD, mais ils ont quand-même obtenu presque 87.000 voix en Saxe, 35.000 en Thüringen et 24.000 en Brandenburg. En somme, avec l’essor de l’AfD, l’échiquier politique en Allemagne évolue vers la droite.

Evolution vers la droite

L’AfD combine en son profil un néolibéralisme radical et une démagogie plébiscitaire pseudo-démocratique avec des propos ultra-conservateurs sur les thèmes de société et un langage xénophobe et raciste. Il mise sur la désolidarisation systématique – contre les immigrés qui veulent « seulement profiter de nos acquis sociaux », contre les populations pauvres au sein de l’UE, pour lesquels « les Allemands ne doivent pas payer », contre les « excès du social et de l’écologie » qui empêchent les « hommes de la pratique » (les patrons, les industriels, les gens des professions libérales, le personnel dirigeant de l’Economie…) à bien faire leur métier et à surpasser leurs concurrents et l’Allemagne à s’imposer comme gagnant au niveau de l’Economie globale. Il est bien clair que la montée électorale de ce parti traduit une radicalisation vers la droite d’une partie de la bourgeoisie allemande (surtout de la petite bourgeoisie et d’une partie de de la bourgeoisie moyenne), qu’elle exprime un chauvinisme de privilégiés craignant de perdre leurs privilèges relatifs et qu’elle encourage les éléments d’extrême droite prêts à la violence contre les réfugiés, les immigrés, les minorités et les militants de la gauche radicale. Il faut ajouter que dans les Länder de l’est de l’Allemagne, le AfD joue même la carte de la nostalgie de la RDA pour prendre des voix au parti Die Linke – en disant qu’en RDA beaucoup était mieux, qu’il y avait par exemple moins de criminalité et plus de sécurité existentielle…

Une autre donnée confirmée, c’est le déclin des voix pour le parti Die Linke (La Gauche), même si cette tendance n’est pas linéaire. En Saxe, Die Linke est tombé à 18,9% ou 309.581 voix – en 2009, elle avait encore obtenu 370.359 voix (son précurseur, le PDS en 2004 même encore 490.488 voix). Mais dans les élections fédérales il y a un an, Die Linke a eu 467.045 voix – donc le déclin en question se manifeste surtout en deçà du niveau fédéral. Cette tendance semble être liée en premier lieu au profil du parti dans les Länder de l’est de l’Allemagne, son bastion traditionnel. Dans le Land de Brandenburg, où Die Linke avait co-gouverné comme partenaire-junior du SPD, les pertes du parti sont les plus spectaculaires et excèdent même largement les prévisions préalables dans les sondages d’opinion. En effet, à Brandenburg, Die Linke tombe à 18,6% en perdant plus que la moitié de ses voix, soit 194.000 voix, dont 20.000 au profit de l’AfD ! En plus, 100.000 électeurs, qui avaient voté pour Die Linke en 2009, sont restés à la maison cette fois-ci. S’ajoutent à cela les pertes de mandats directs dans les conscriptions – en 2009, 21 candidats de Die Linke avaient été élu, et maintenant il n’en restent que 4 !

Le prix pour co-gouverner

Ce n’est pas la première fois que le parti Die Linke paie lourdement pour sa participation à des gouvernements régionaux en termes électoraux. Dans le passé, c’était déjà le cas à Berlin et à Mecklenburg-Vorpommern. L’explication n’en semble pas très difficile. La participation à des gouvernements régionaux menés par le SPD mène à l’érosion de la capacité du parti de récolter des voix de protestation, puisqu’il est de plus en plus identifié à la politique établie. Pourtant, le problème politique sous-jacent n’est pas aussi simple que cela. En effet, une grande partie de son électorat n’attend pas du parti une attitude d’opposition fondamentale, mais plutôt une politique capable de réaliser en pratique au moins une partie des revendications et propositions articulées dans le programme et dans les plates-formes électorales du parti.

Mais ceci n’était largement pas le cas à Brandenburg. Au centre des préoccupations de Die Linke dans ce Land en 2009 était la création d’un « secteur d’emplois public ». Certes, les 15.000 emplois revendiqués étaient déjà une proposition très modeste. Mais même ces 15.000 emplois n’ont pas été créés. Ils étaient vite victime de la politique d’austérité du SPD – et Die Linke a pris sur elle la coresponsabilité pour la dite politique. Et les quelques réformes progressistes réalisées par le gouvernement dans des domaines culturels et dans l’éducation ont plutôt été attribuées au SPD comme parti dirigeant de la coalition qu’au parti Die Linke par l’électorat.


Un autre exemple est la perte de crédibilité presque totale du parti Die Linke à Brandenburg en matière d’écologie. Le parti ne s’est en aucune manière opposé à l’extraction du lignite qui est une des causes les plus notoires pour les changements climatiques dangereux. En conséquence, dans la circonscription 41 (Forst, Guben, Schenkendöbern, Peitz), zone d’extraction du lignite, la candidate du parti particulièrement favorable à l’exploitation du lignite, Anke Schwarzenberg, n’a obtenu qu’11,6% des voix – un résultat encore beaucoup plus mauvais que celui de 18.6% au niveau du Land. Et dans cette circonscription, le parti des Verts a eu un résultat relativement très bon – et on savait que l’obstacle principal pour co-gouverner avec le CDU en Saxe, c’était justement l’attitude critique des Verts quant à l’exploitation du lignite !

En Saxe comme à Brandenburg, la variante la plus probable est maintenant une « grande coalition ». De toute façon, la possibilité du parti Die Linke de co-gouverner encore avec le SPD n’est soit pas possible par manque de majorité « rouge-rouge-verte »(Saxe) soit rejeté par le SPD et les Verts (Brandenburg). Mais à Thüringen, la situation se présente autrement. Même si Die Linke a perdu 23,500 votes en chiffres absolus là aussi, il a quand-même gagné 0,8% de points de pourcentage et un siège de plus au parlement à cause de la basse participation aux élections. Le CDU sort comme parti le plus fort avec 33,5% des voix, Die Linke vient en deuxième place avec 28,2%, le SPD est le grand perdant dans ce Land avec 12, 4%. L’AfD récolte 10,6% et le parti des Verts obtient 5,7%.

Chef de gouvernement de gauche à Thüringen ?

Puisque le CDU exclut une coalition avec l’AfD jusqu’à nouvel ordre, la répartition des sièges au nouveau parlement de Thüringen ne laisse que deux possibilités : Soit une « grande coalition » du CDU (34 sièges) avec le SPD (12 sièges), soit une coalition du parti Die Linke (28 sièges) avec le SPD (12 sièges) et les Verts (6 sièges). Dans les deux cas, le nouveau gouvernement ne pourrait s’appuyer que sur l’infime majorité de 46 députés contre 45 !

La décision n’est pas facile, et ça vaut pour tout le monde. Le CDU devrait, pour réaliser une « grande coalition », s’allier avec le grand perdant des élections. Le SPD, comme partenaire junior du CDU, devrait probablement faire face à une érosion prolongée de son électorat. D’autre part, s’il choisit la coalition avec le parti Die Linke et les Verts, il ne serait pas le parti dirigeant de cette coalition. Il devrait alors jouer le rôle du partenaire junior du parti Die Linke. Il ne semble pas très probable que la direction du SPD au niveau fédéral pourrait accepter une telle variante. On s’imagine mal Sigmar Gabriel, chef du SPD, expliquer à la chancelière Angela Merkel, pourquoi son parti peut co-gouverner comme partenaire junior du CDU/CSU au niveau fédéral, et en même-temps comme partenaire junior du parti Die Linke dans le Land de Thüringen, rendant possible un gouvernement régional qui s’abstiendrait peut-être au Bundesrat (deuxième chambre représentant les Länder au niveau fédéral) sur des motions de la grande coalition de Merkel en matière d’interventions guerrières…

Pour le parti Die Linke, lui, paraît émerger une chance presque inespérée. En dirigeant un gouvernement régional avec le SPD et les Verts, c’est lui qui pourrait désigner le ministre-président, le chef du gouvernement. Ce rôle serait joué par son chef de file, Bodo Ramelow. Mais même si le SPD ne joue pas le jeu, ce qui est fort probable, et que le rêve ne se réalise donc pas, quelle serait la perspective d’un tel gouvernement dirigé par le parti Die Linke ?

En premier lieu, ce serait un test de taille. Die Linke ne serait plus co-responsable, mais premier responsable de la politique menée par un tel gouvernement. On peut douter fortement qu’un tel gouvernement résisterait vraiment aux mesures d’austérité. Déjà en période de campagne électorale, Bodo Ramelow avait parlé de mesures de réajustement rendu nécessaires par une population trop réduite. Cela ne reviendrait-il pas à liquider des emplois publics ? De même, en politique économique, un gouvernement dirigé par Die Linke prendrait très probablement des mesures cherchant à attirer les investisseurs privés, etc. Une telle expérience, qui démontrerait définitivement que le parti Die Linke n’est ni près ni capable de mettre en œuvre une politique alternative à la politique pro-capitaliste tout en changeant les rapports de force sociaux en mobilisant le salariat, les précaires, les exclus et les mouvements sociaux progressistes, signifierait peut-être un pas qualitatif vers l’adaptation à la politique établie et mettrait à l’ordre du jour la construction d’une alternative partidaire à la gauche du parti Die Linke.

Mais c’est improbable que Die Linke pourra diriger le gouvernement à Thüringen. Il reste que les débats sur son orientation et sa stratégie s’intensifient sous l’influence des résultats des dernières élections régionales. La Sozialistische Linke (SL, Gauche Socialiste, réformiste de gauche incluant aussi le courant révolutionnaire Marx 21, proche du SWP britannique) et la Antikapitalistische Linke (AKL , Gauche Anticapitaliste ; en son sein militent également des membres du isl de la IVe Internationale) soulignent tous les deux le bilan négatif de l’expérience co-gouvernementaliste de Brandenburg. Ils le font à leurs manières respectives – la SL de manière plus nuancée et la AKL de manière plus tranchante. Pour les protagonistes du co-gouvernementalisme, qui visent également à co-gouverner au niveau fédéral en 2017, il est difficile à trouver des arguments, parce que le langage des chiffres est trop clair. En plus, pour co-gouverner sous le SPD au niveau fédéral, Die Linke devrait trahir toute son identité antimilitariste et accepter les interventions de la Bundeswehr de par le monde.

Mais l’aile co-gouvernemantaliste du parti peut dire qu’on se peut difficilement soustraire à des situations comme en Thüringen, ou le résultat des élections ne permet pas au parti Die Linke de se comporter en parti « d’opposition par principe ». Et elle peut reprocher aux représentants de l’aile gauche du parti de ne pas répondre aux aspirations de celles et ceux qui souhaitent que le parti Die Linke prenne de l’influence sur les décisions politique là où c’est possible, et qu’il montre une perspective gouvernementale alternative à celle de la « grande coalition » dirigée par Angela Merkel.

De toute façon, la réponse simpliste de ne pas se préoccuper de la question gouvernementale, ne résout aucun problème et tend à renforcer la dépolitisation et la résignation. Il faudra donc esquisser le programme et la manière d’agir d’un gouvernement au service du salariat et des dépossédés prêt à se dresser contre les intérêts du capital, tout en soulignant la nécessité de mobiliser les masses, de tout faire pour les encourager à s’immiscer dans leurs propres affaires. Non en proclament verbalement la soumission du SPD et des Verts aux intérêts du capital, mais en démontrant à chaque occasion son refus à collaborer avec Die Linke dans l’intérêt des salariés et des opprimés ainsi que de l’avenir vivable pour les jeunes générations, la gauche pourrait, coute que coute, créer de nouvelles majorités. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est dans cette direction qu’il faut mener la discussion.

* Article écrit pour la revue Viento Sur : http://www.vientosur.info/spip.php?article9448

* Manuel Kellner est membre de la isl (internationale sozialistische linke, gauche socialiste internationale), une des deux organisations de la IVe Internationale en Allemagne, et rédacteur de la SoZ – Sozialistische Zeitung (Journal Socialiste)

Manuel Kellner

Membre du syndicat allemand IG Metall.

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