Édition du 22 septembre 2020

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Arts et culture

Électre de Sophocle

Un spectacle d’une rare qualité

Parfois, la polyvalence qui caractérise un artiste peut lui être défavorable. Dans le cas du metteur en scène Serge Denoncourt, on peut soutenir que son attitude de touche-à-tout, ses indéniables habiletés de communicant lui ont permis de se faire connaître du grand public québécois davantage que n’importe quel de ses pairs (y compris l’estimé René-Richard Cyr).

De Paul Beaucage

À l’inverse, les multiples participations de Denoncourt à des émissions de variétés et sa présence constante dans le domaine médiatique l’ont sans doute empêché, par moments, de s’engager de façon aussi prononcée qu’il l’aurait souhaité dans la création d’œuvres théâtrales qui lui tenaient à coeur. Toutefois, soyons équitables : lorsque ce chevronné metteur en scène traite de sujets qu’il juge pertinents et stimulants, il réussit fréquemment à donner la mesure de son talent. Dans cette perspective, les amateurs (trices) de théâtre étaient heureux (ses) d’apprendre qu’il mettrait en scène la réputée tragédie de Sophocle, Électre (2019), à l’Espace Go. En réalisant ce projet, Serge Denoncourt souhaitait manifestement rompre avec son image de metteur en scène attitré des œuvres du dramaturge Michel Marc Bouchard (Christine, la reine-garçon [2012], La divine illusion [2015]), pour renouer convenablement avec les origines de l’art dramatique occidental.

L’argument d’Électre

On peut résumer l’intrigue de la tragédie de Sophocle ainsi : après plusieurs années d’exil, Oreste se rend à Mycènes, en compagnie de son précepteur, pour y venger son père Agamemnon, qui a été assassiné par sa femme Clytemnestre et l’amant de celle-ci, Égisthe. À travers l’actualisation de son entreprise, Oreste sait qu’il pourra compter sur la collaboration de sa sœur aînée Électre, qui voue une haine sans borne aux meurtriers d’Agamemnon. Cependant, cette fille de monarque vit dans des conditions périlleuses, puisque ses ennemis, qui sont roi et reine de Mycènes, se méfient grandement d’elle et la traitent comme une mendiante. N’empêche qu’en ayant recours à une ruse très élaborée, Oreste et son précepteur informeront Électre de leurs intentions. Subséquemment, les deux hommes parviendront à mystifier Clytemnestre et Égisthe. Puis, ils les tueront successivement.

Une sombre histoire de vengeance

Sur le plan thématique, il faut souligner que la tragédie de Sophocle représente essentiellement une histoire de règlement de comptes comportant un aspect intrafamilial. Ainsi, Électre considère qu’elle a la responsabilité de venger l’outrage dont son père a été victime en punissant impitoyablement le tandem de meurtriers qui l’a assassiné. Sa volonté de revanche comporte une dimension affective et une dimension morale qu’elle revendique honnêtement. En d’autres termes, Électre adorait son père, Agamemnon, et elle considère que Clytemnestre a commis la pire des bassesses en poussant Égisthe à assassiner son époux. Évidemment, la jeune femme ne dispose pas des moyens nécessaires pour laver dans le sang le meurtre de l’auteur de ses jours. Dès lors, elle espère que le retour prochain d’Oreste lui permettra d’atteindre son objectif. Grâce au souvenir qu’elle garde de son frère, elle entretient la vive impression que son vœu sera exaucé. Pour sa part, Oreste tarde à revenir à Mycènes. N’empêche qu’en prenant connaissance d’un oracle qui lui annonce qu’il doit punir les assassins de son père, le jeune homme retourne dans sa ville natale afin de mettre un terme à l’existence de Clytemnestre et de son amant. Assurément, le message divin qu’Oreste a reçu lui a indiqué à quel moment et de quelle façon il devait agir. Toutefois, l’aspect moral de son orientation est attribuable à l’influence que sa sœur a exercée à ses dépens, avant qu’il ne quitte Mycènes. Comme on l’imagine, l’acte de matricide, pour les représentants de la civilisation grecque de l’époque, constituait une transgression de tabou particulièrement odieuse. Néanmoins, Électre et Oreste sont convaincus qu’ils n’enfreindront aucune règle morale légitime en punissant le duo d’assassins de leur père. Quoi qu’il en soit, rien ne nous indique que les autres membres de la société dans laquelle ils se meuvent interpréteront leur geste comme les enfants rebelles de Clytemnestre le souhaitent…

La finesse de l’écriture théâtrale de Denoncourt

Tout bien considéré, il importe de souligner que Serge Denoncourt a établi une mise en scène élégante et maîtrisée pour traduire son propos. Dès les premiers passages du spectacle, le public constate que l’axe spatiotemporel de la tragédie est fort bien défini. La scène où se déroule l’action représente, de manière générale, un espace extérieur restreint situé à proximité du palais royal. En revanche, le créateur a choisi de ne point nous dépeindre l’intérieur de la demeure dans laquelle vivent le roi et la reine. Ici, il faut louer le choix de Denoncourt, qui a évité de sombrer dans la facilité, en ne représentant pas banalement l’intérieur d’un palais à travers l’utilisation d’images de caméra vidéo ou à travers l’interruption de l’action tragique, de manière à implanter un décor artificiel. Le metteur en scène choisit plutôt de nous suggérer, avec habileté, ce qui se déroule à l’intérieur des murs de la résidence royale, alors qu’Électre se plaint du sort qui est le sien et qu’Oreste planifie le meurtre de Clytemnestre et d’Égisthe…

Bien davantage qu’à travers des mises en scène comme celles de Projet Andromaque (d’après une tragédie célèbre de Jean Racine [2011]) et des Trois mousquetaires (d’après le roman éponyme d’Alexandre Dumas père [2015]), Serge Denoncourt témoigne, par le biais de sa production d’Électre, d’un style et d’un sens de la narration remarquables. Sur le plan du décor, des éclairages et des effets visuels, il opte pour une démarche minimaliste. Par ailleurs, il faut reconnaître que Denoncourt a su choisir, avec acuité, des costumes particulièrement révélateurs pour identifier les différents personnages de la narration. Ainsi, on remarque sans peine que les vêtements que porte Électre sont semblables à ceux des mendiants, parce qu’elle est victime de l’opprobre que lui infligent sa mère et son « parâtre ». En ce qui a trait aux autres figures représentées, elles revêtent des tenues conformes à leurs statuts sociaux respectifs, qu’ils soient apocryphes ou réels. Dès lors, le (la) spectateur (trice) sera frappé (e) par l’élégance des vêtements que portent Égisthe et Clytemnestre : ceux-ci témoignent, avec ostentation, de leur position privilégiée, en termes sociopolitiques. Pour ce qui est d’Oreste, il se manifeste à travers une tenue qui le fait paraître nettement moins important qu’il ne l’est. Il en va de même pour le précepteur, qui a l’apparence d’un subalterne et donne l’impression de s’acquitter de responsabilités concrètes au sein d’une demeure respectable. Du reste, Denoncourt procède à un jeu astucieux portant sur l’être et le paraître, lequel nous dévoile la complexité des relations humaines.

L’interprétation magistrale de Magalie Lépine-Blondeau

Au sein du milieu du théâtre québécois, d’aucuns considèrent Serge Denoncourt comme un découvreur de talents et un directeur de comédiens exceptionnels, depuis longtemps. Or, selon nous, le metteur en scène mérite de jouir d’une telle réputation. Dans cet esprit, on peut soutenir que Denoncourt a fait un coup de maître en choisissant et guidant Magalie Lépine-Blondeau afin qu’elle incarne le rôle-titre de la grande tragédie de Sophocle. En effet, cette comédienne s’appuie sur une technique très sûre pour camper comme il se doit le personnage d’Électre. Cependant, elle sait également s’en remettre à son intuition pour nous suggérer des nuances émotionnelles très subtiles : celles-ci permettent au spectateur (ou à la spectatrice) de jauger adéquatement le comportement de la protagoniste de la narration, qui oscille constamment entre la volonté de révolte et le désespoir. Au demeurant, Lépine-Blondeau ne verse jamais dans le misérabilisme. Pour ce qui est des autres interprètes de la pièce de théâtre concernée, d’Alex Bisping à Vincent Leclerc, en passant par Violette Chauveau, Jean Fayolle fils, Marie-Pier Labrecque et Caranne Laurent, ils incarnent avec aplomb leurs personnages respectifs et offrent au public de l’Espace Go une performance irréprochable.

Un sommet dans la carrière de Serge Denoncourt

À nos yeux, l’Électre de Sophocle mise en scène par Serge Denoncourt s’impose comme une des plus brillantes réussites de la prestigieuse carrière de l’artiste québécois. Bien entendu, sa connaissance approfondie de l’œuvre classique de Sophocle et sa capacité à représenter la tragédie dans un contexte éminemment humain constituent les principaux atouts d’une production presque parfaite. En vérité, un seul hiatus du spectacle théâtral nous a quelque peu embêtés : il s’agit de celui qui survient lors de la scène décrivant le meurtre d’Égisthe. Dans ce cas, Serge Denoncourt a commis une petite erreur en introduisant un anachronisme qui nous laisse entendre qu’Oreste a abattu son beau-père en utilisant une rafale de mitraillette. Il va sans dire que l’intention de l’artiste consistant clairement à rapprocher la violence des temps anciens et celle d’aujourd’hui n’était pas dénuée de sens. Toutefois, attendu qu’il s’agit du seul anachronisme significatif que génère la mise en scène de Denoncourt, il apparaît comme étant intempestif. Quoi qu’il en soit, cette faiblesse s’avère assez anodine par rapport à un spectacle d’une rare qualité. De fait, il demeure incontestable, selon nous, que cette Électre de Sophocle restera longtemps gravée dans les mémoires des spectateurs (trices) avertis (es), qui ont eu le privilège de la voir. En somme, que pouvons-nous souhaiter maintenant à Serge Denoncourt ? De pouvoir monter d’autres pièces de théâtre exigeantes dans un avenir relativement rapproché. Pourquoi ? Parce que, selon nous, cet artiste est beaucoup plus instructif, plus évocateur lorsqu’il se penche sur des textes théâtraux ambitieux, anciens ou modernes, qui soulèvent des questions fondamentales au sujet de la nature humaine, que lorsqu’il fait du théâtre de divertissement. Finalement, c’est quand il fait preuve d’humilité par rapport à une œuvre littéraire importante que Serge Denoncourt nous montre vraiment de quel bois il se chauffe, en termes esthétiques.

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