Édition du 12 novembre 2019

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Arts culture et société

Et l'amitié ?

Platon. 2004. Charmide : Lysis. Paris : GF Flammarion, 313 p.

Nietzsche a fortement contesté l’idéalisme platonisme. J’ai voulu vérifier par moi-même jusqu’à quel point le philosophe allemand avait tort ou raison de dénoncer la méthode analytique de Socrate et de Platon. J’ai lu, cet été, plusieurs ouvrages de celui qu’on nous présente comme étant le grand maître à penser de la philosophie occidentale : Platon. Voici un premier compte-rendu de lecture.

L’ouvrage dont il sera question dans les prochaines lignes est intitulé Lysis. Ce livre est consacré à la notion d’Amitié (philia[1]) chez les Grecs de l’Antiquité. Il aurait été écrit entre 390 et 385 avant notre ère, c’est-à-dire durant la période dite de transition. Dans ce texte, le personnage Lysis est l’interlocuteur privilégié de Socrate. Lysis est originaire d’une riche et célèbre famille d’Athènes. Il est un jeune garçon qui est au début de la puberté (entre 12 et 14 ans). Il a pour principal ami Ménexène. Ces deux jeunes garçons, en raison de leur très jeune âge, sont incapables de répondre aux questions fondamentales que Socrate leur adresse au sujet de l’Amitié. Ce premier ouvrage de Platon consacré à la notion de phila est habituellement considéré comme un dialogue aporétique (c’est-à-dire sans conclusion ferme). De fait, on n’y retrouve aucune définition précise de ce à quoi correspond l’Amitié. En résumé, dans ce très court dialogue, Socrate (qui tient l’Amitié pour le bien le plus cher) est informé des liens unissant Lysis et Ménexène. Il entend leur faire définir le sentiment qu’ils éprouvent l’un envers l’autre. Ce sera bien en vain puisque le dialogue se clôt sur une impasse (une aporie). Dans ce texte, Socrate, le réputé grand maître à penser de Platon, réfute une à la suite de l’autre toutes les fausses théories qui ont été soutenues avant lui sur ce concept d’Amitié.

En se dirigeant de l’Académie au Lycée, Socrate croise sur son chemin, près d’une palestre nouvellement érigée aux portes de la ville, un groupe de jeunes Athéniens parmi lesquels Hippothalès (ami de Lysis) et Ctésippe (cousin et ami de Ménexène). Socrate est invité à prendre part à une discussion qu’il engage rapidement avec le jeune Lysis qu’Hippothalès convoite à titre d’amant. Hippothalès encense Lysis de nombreuses flatteries en vers et en prose. Il cherche à savoir de Socrate de quelle autre façon il conviendrait de s’entretenir avec l’être aimé ? Socrate fera sortir de la bouche de son jeune interlocuteur Lysis des vérités morales qui ont la particularité de démontrer hors de tout doute le caractère étouffant de la démarche d’Hippothalès. Ses enflures verbales ont pour effet d’étouffer maladroitement le naturel admirable qu’il observe chez le très jeune et beau Lysis et qui l’attire tellement, au lieu de le développer. Il ressort de ce préambule que la vraie beauté, celle que l’on recherche pour elle-même, celle que l’on aime, ce n’est pas celle du corps, mais celle de l’âme. Beauté de l’âme dont le culte élève moralement à la fois l’amant (le plus âgé « éraste ») et l’ami (le jeune « éromène »).

Socrate s’adresse à Ménexène, le compagnon de Lysis, et l’invite à lui expliquer ce qu’est un ami. Est-ce celui qui est aimé ou celui qui aime ? Il se dégage de ce premier échange qu’en vertu du sens commun, l’ami est celui qui aime et aussi celui qui est aimé. Socrate fait ressortir la lacune de cette définition. Dire que l’ami est celui qui aime revient à affirmer qu’il suffit d’aimer quelqu’un pour être son ami. Mais, celui qui aime quelqu’un peut ne pas être aimé en retour, il peut même être détesté. Il peut même paraître odieux aux yeux de celui qu’il aime. Peut-il y avoir amitié entre deux hommes dont l’attirance et l’attachement ne sont pas réciproques ? Sans un échange véritable entre deux personnes, il n’y a aucune relation d’amitié. L’ami ne peut pas être uniquement celui qui aime. Tombe par le fait même ici l’autre définition selon laquelle l’ami est celui qui est aimé, car « être aimé » ne constitue pas l’amitié si l’on n’aime pas en retour.

Socrate poursuit sa réflexion en scrutant d’un peu plus près un vers du poète Empédocle : « Un Dieu veut que le semblable rencontre et aime son semblable. » Selon cette strophe, l’amitié reposerait sur la ressemblance. Socrate se demande est-ce que le semblable est réellement l’ami du semblable ? Peut-il y avoir réellement amitié entre le méchant et son semblable ? Socrate conclut que non. Alors, est-ce que le contraire du mal, c’est-à-dire le bien peut suffire comme condition pour générer de l’amitié entre deux semblables, c’est-à-dire deux personnes dites « bien » ? Socrate postule que non en raison du fait qu’un ami doit être utile à un autre. Or, un homme de bien ne peut en aucun cas être utile à un autre homme de bien en raison du fait qu’ils sont réputés, à tous égards, semblables. Il se dégage ici que la ressemblance n’engendre pas et empêche l’Amitié.

Héraclite était-il dans le vrai et le juste quand il affirmait que c’est plutôt le contraire qui est l’ami du contraire ? Voir à ce sujet le sec et l’humide, l’amer et le doux, le malade du médecin, le pauvre du riche. Socrate poursuit en se demandant si deux choses aussi contraires que la haine et l’amitié, le juste et l’injuste, le bon et le mauvais sont réellement « amis » ou « ennemis » ? Sur la base de ce nouveau raisonnement, il semble se dégager que ni la ressemblance ni l’opposé ne constituent les assises solides pour définir l’Amitié.

Se pose alors la possibilité que ni le bon, ni le mauvais ne puissent être l’ami du bon et, en même temps, l’ami du beau. Par conséquent, ce qui aime le bon et le beau ne doit être ni l’un, ni l’autre. Tous les humains entrent dans l’une ou l’autre des trois catégories suivantes : être bons, être mauvais ou être ni bons ni mauvais. Or, s’il est juste de supposer que ce qui est bon ne peut pas être l’ami du bon, son semblable, son contraire, le mauvais, pour sa part de par sa nature ne peut jamais exciter l’amitié. Seul, celui qui n’est ni bon ni mauvais semble se qualifier, s’il aime quelque chose, ne peut aimer que le bon. L’amitié, dès lors, consisterait dans l’attachement de ce qui n’est ni bon ni mauvais pour ce qui est bon. Sur la base de ce raisonnement, il s’ensuit que ce qui n’est ni bon ni mauvais aimerait ce qui est bon à cause de ce qui est mauvais. Raisonnement non fondé puisque qu’au départ il a été reconnu que l’ami du bon c’est aimer ce qui est utile, c’est-à-dire son semblable. Un bien ne peut être aimé qu’en vue d’un autre bien. Il existerait donc un bien suprême qui ne serait aimé en vue d’aucun autre.

Socrate effectue un retour-critique sur une proposition formulée préalablement mise à l’écart, à savoir que le bien serait aimé en prévision du mal et à cause du mal. Si c’est le mal qui engendre l’amitié pour le bien, ce dernier n’a d’existence que relativement au mal dont il est le remède. Le mal disparaissant, le bien perd sa raison d’être, il devient complètement inutile et disparaissant, il entraîne dans son effacement avec lui l’Amitié. Pour sauver à la fois le Bien et l’Amitié, il faut admettre que le Bien n’est pas aimé à cause du mal, mais pour ses qualités intrinsèques ; c’est-à-dire en-soi et pour-soi. Ce n’est pas l’absence du mal qui entraîne celle du bien et l’Amitié est toujours envisageable dans la mesure où avec le mal ne se dissipe pas tout appétit et tout désir, en l’absence de ces deux derniers termes, l’Amitié devient tout simplement inintelligible.

Le Désir, comme source première de l’Amitié, va amener Socrate à une dernière conclusion. Il se demande que désire une personne qui est habitée par un désir ? Ce dont il a besoin, ce dont il n’a pas, ce dont il est en manque, ce dont il est privé, donc ce qui lui convient. Un être trouve dans la nature d’un autre être quelque chose qui lui est approprié et lui convient. Le désir pousse ces deux êtres l’un vers l’autre. Un attrait mutuel les invite à un rapprochement. C’est ainsi que l’amour et l’amitié qui amène deux personnes à se lier l’une et l’autre naît. Socrate, refuse toutefois de trancher ici[2]. Il se contente d’une démarche qui consiste à uniquement réfuter les fausses théories au sujet de l’Amitié et non d’en établir une vraie à ce sujet.

Socrate a établi qu’il semble impossible pour les bons, des êtres réputés en mesure de s’autosuffire, de développer ou d’entretenir des liens amicaux. Pourquoi ? Parce qu’ils sont précisément « bons » et à ce titre ils n’ont besoin de personne. Mais, jusqu’à quel point l’être humain est-il réellement autarcique ? Puisque nous ne sommes pas des êtres totalement indépendants, nous devons nous demander ce qui nous unit les uns aux autres. Pourquoi entretenons-nous des liens privilégiés avec certaines personnes et pas d’autres ? Platon n’examine pas suffisamment, selon nous, la conséquence de sa proposition selon laquelle il y aurait une dimension éducative intrinsèque aux rapports amicaux. L’Amitié est un moyen à la portée des êtres humains à titre de moyen de satisfaire une soif (ou un désir) d’accéder au savoir de l’autre. Les êtres humains étant par définition des êtres incomplets sont nécessairement à la recherche d’amis. Sur cette base, phila (amour du bien) qui est le fondement des rapports amicaux, doit être vu et posé en tant qu’aspiration, sans garantie d’aboutissement ou de résultat.

Conclusion

Dans Lysis, le personnage Socrate apporte des réponses aux questions suivantes : qu’est-ce que l’Amitié ? Qui est l’ami de qui ? L’Amitié est-elle utile ? Si oui, l’est-elle pour tous ? Ici, Socrate soutient que les bons n’ont pas besoin d’amis. Le but ultime de l’amitié est l’atteinte de la sagesse. Ce que sont par définition les gens dits bons. Puisqu’ils sont bons, ils sont sages. Il y a une espèce de tautologie qui débouche sur une contradiction. Tautologie : Le but ultime de l’amitié est la sagesse et l’atteinte de celle-ci coïncide avec la résorption des liens amicaux. Mais, si l’amitié est la voie obligatoire pour la connaissance, quand une personne peut-elle prétendre qu’elle n’a plus besoin d’autrui en matière de savoir ? Comme le soutien Keith Richards : « On continue à apprendre et on n’arrêtera jamais. On ne peut pas tout savoir[3]. » Si l’amitié est la voie obligatoire pour accéder au savoir (ou à la connaissance) et si une personne ne peut pas, par définition tout savoir, alors, nous avons et nous aurons toujours besoin de quelqu’un d’autre pour nous conduire dans la voie du bon, du bien et du savoir.

L’ouvrage Lysis a permis à Platon d’établir successivement que l’ami ne peut être ni simplement celui qui aime, ni simplement celui qui est aimé, ni le semblable en soi, ni le contraire en soi, ni le bien relatif, ni le bien absolu à l’extérieur du désir, ni le convenable à lui seul. Platon nous initie dans ce livre à un aspect particulier de sa démarche dialectique. Démarche ou méthode qui s’avance dans la voie de la « Vérité » qu’à travers la réfutation de choses erronées. Ici, en particulier, il s’agit de réfuter les thèses et les théories d’Empédocle et d’Héraclite sur l’Amitié. Notons par contre que dans ce livre Platon refuse de définir clairement le concept d’Amitié.

Voilà pourquoi nous nous intéresserons sous peu à deux autres ouvrages de Platon : Le Banquet et Phèdre.

Yvan Perrier

Notes

[1] Par philia il faut comprendre une relation privilégiée entre deux personnes qui partagent les mêmes goûts et les mêmes inclinations. Ce qui s’applique aux relations familiales et aux relations amoureuses en passant par les liens amicaux, l’affection pour les animaux et l’attachement à des objets inanimés.

[2] « […] (D)e fait, je me compte au nombre de vos amis -, mais que nous n’avons même pas réussi à découvrir ce qu’est un ami. » (Platon, 2004, p. 258)

[3] Richards, Keith. 2009. In Étienne Klein, Les tactiques de Chronos. Paris : Éditions Flammarion, p.73. L’ouvrage comporte 220 p.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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