Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Livres

Nouveau numéro de la revue relation (jan.-fév. 2013)

Féminisme : état des lieux

« En fait, les femmes ont inventé la révolution pacifique permanente. C’est peut-être ça, la vraie révolution. » - Hélène Pedneault, Manifeste des femmes du Québec de l’an 2000

Dans son petit bijou de livre, Le féminisme québécois raconté à Camille (Éditions du remue-ménage, 2008), l’historienne Micheline Dumont raconte comment l’obtention du droit de vote des femmes au Québec a nécessité un habile chantage. Confronté à des autorités religieuses toujours vivement opposées au suffrage féminin qu’il avait promis d’instaurer, le premier ministre libéral de l’époque, Adélard Godbout, aurait proposé sa démission au cardinal Villeneuve et… son remplacement par un virulent député anticlérical, Télesphore-Damien Bouchard. « Il semble qu’à choisir entre un premier ministre anticlérical et le vote des femmes, le cardinal ait jugé moins risqué de laisser passer le suffrage féminin » (p. 80). La ruse fut ainsi l’alliée finale de la persévérance des Québécoises qui menèrent cette lutte pendant 27 ans et à qui l’on doit cette conquête d’un droit précieux. Soixante-douze ans plus tard, presque le temps d’une vie, les Québécoises contribuaient à ce que, pour la première fois, une femme soit élue première ministre du Québec, en 2012.

Longues sont les luttes des femmes. Fondamentalement ancrées au désir et à l’impératif de faire advenir la justice sociale en ce monde, leur persistance ne fait aucun doute à l’heure où de jeunes féministes ont participé en tant que telles au printemps québécois – pour l’accès à l’éducation, mais aussi contre la Formule 1 et son festival du sexisme. Des manifestantes pro-choix reprennent la rue pour défendre le droit à l’avortement et des militantes de tous âges n’hésitent pas à perturber une conférence biaisée en faveur du privé en santé pour dire qu’une privatisation des soins pénaliserait gravement la majorité de la population, et en particulier les femmes. C’est sans oublier le courage de ces Innues qui ont participé au blocus de la route 138, subi des arrestations, puis marché 900 km jusqu’à Montréal pour dire non au Plan Nord, exiger la reconnaissance des droits des Premières Nations et la fin de la discrimination envers les femmes autochtones.

Ce sont là autant de signes de la période de ressac que nous traversons, qui serait encore plus affligeante si elle ne provoquait pas, précisément, toutes ces mobilisations. À la croisée du néolibéralisme et du conservatisme qui dominent l’horizon idéologique et politique de notre société, les acquis et les droits des femmes sont attaqués, leur situation économique fragilisée et la violence exercée contre elles toujours à éradiquer. Leurs revendications se heurtent de plus en plus au mur d’une austérité imposée que rien ne légitime si ce n’est la grande fumisterie – pour reprendre le titre d’un essai de Murray Dobbin (Écosociété, 2003) – qui ne cesse de se déployer pour justifier l’injustifiable et la mainmise des puissants sur le bien commun.

Nous vivons certes au Québec dans l’une des sociétés les plus égalitaires au monde, grâce précisément aux luttes et aux avancées du féminisme. Mais tous n’apprécient pas ce rare privilège et un antiféminisme bien palpable foisonne dans la même plate-bande que l’antisyndicalisme primaire. Aussi, l’égalité homme/femme reste à réaliser à maints égards et toutes les femmes ne sont pas, non plus, égales entre elles ; la boussole de notre société s’en trouve parfois dangereusement déréglée.

Pensons au rôle joué par une Julie Snyder dans la création du controversé programme de procréation assistée gratuit, pendant que des milliers de femmes réfugiées et immigrantes attendent toujours des mesures essentielles à leur pleine intégration à la société québécoise. Pour ces femmes, ne pas avoir accès à une garderie à faible coût, voire ouverte le soir, les condamne à l’isolement, entrave leur francisation et leurs perspectives d’emploi, bloquant tout le processus d’intégration – comme le révélait une enquête réalisée par la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, en 2010. À cela s’ajoutent les effets pernicieux du racisme ordinaire et les difficultés qu’elles ont à faire reconnaître leurs diplômes et leurs compétences professionnelles, même lorsqu’elles maîtrisent bien le français.

L’heure n’est donc pas au postféminisme. L’heure est à l’union et à la synergie à réinventer constamment entre les multiples composantes et courants qui caractérisent le mouvement féministe au Québec aujourd’hui. Avec ce dossier, Relations souhaite y contribuer en nourrissant les réflexions qui ont cours dans le cadre des États généraux de l’action et de l’analyse féministes. Depuis mai 2011 et jusqu’au mois de novembre 2013, alors que se tiendra un grand forum à Montréal, ce processus mobilise des féministes de tous les horizons et de toutes les régions. Par leurs échanges et leurs analyses, elles façonnent le socle commun des expériences, des pratiques et des priorités qui servira de tremplin à la réalisation de leurs aspirations.

Il n’y a pas eu de démarche similaire depuis le succès du Forum pour un Québec féminin pluriel, en 1992, qui inaugura en quelque sorte une nouvelle séquence d’actions marquée par la Marche du pain et des roses (1995), la Marche mondiale des femmes (2000) et son rassemblement national à Rimouski (2010), en passant par la Charte mondiale des femmes pour l’humanité (2004) et l’émergence du mouvement RebELLEs (2008), entre autres grandes étapes. Souhaitons que, malgré le contexte difficile actuel, le processus des États généraux de l’action et de l’analyse féministes consolide le mouvement féministe en tant que force politique capable de faire avancer, en alliance avec d’autres mouvements, un projet de société plus juste dans lequel le féminisme est gage de dignité et d’émancipation pour tous et toutes.

Ont entre autres collaboré à ce numéro : Rachad Antonius, José Acquelin, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Mylène Bouchard, Catherine Caron, Emilia Castro, Francine Descarries, Élisabeth Garant, Diane Lamoureux, Marie-Iris Légaré, Raymond Lemieux, Délice Mugabo et Normand Provencher.

Artiste invitée : Laurence Cardinal

Sommaire détaillé

DOSSIER : Féminismes : état des lieux

Note : la majorité des textes de ce numéro seront mis en ligne
3-4 mois après leur publication.
Féminismes : état des lieux , Catherine Caron
Un combat pour l’égalité et la justice sociale , Diane Lamoureux
Libérer ma parole , Délice Mugabo
Féministes, gare à la dépolitisation ! , Francine Descarries
Femmes autochtones : au-delà d’une solidarité de papier , Marie-Iris Légaré
La force d’une solidarité internationale , entrevue avec Emilia Castro
Ce qui est profond – fiction , Mylène Bouchard
Des chrétiennes engagées et insoumises , Élisabeth Garant

Artiste invitée

Laurence Cardinal

Éditorial

Profiteurs de l’injustice , Jean-Claude Ravet

Actualités

Le PQ au pays de l’or noir , Hugo Séguin
Développement et Paix en péril , Élisabeth Garant
Victoire citoyenne à Pointe-Saint-Charles , Marco Silvestro
Minières et répression , Marie-Dominik Langlois et Vanessa Girouard

Horizons

Lutte pour l’éducation en République dominicaine , Mario Serrano Marte, s.j.

Le Carnet

Libertés collatérales , José Acquelin

Ailleurs

Le Vatican, le plus petit des États , Normand Provencher

Chronique littéraire

L’origine des raquettes , texte et illustration : Virginia Pésémapéo Bordeleau

Regard

Droite religieuse et mondialisation , Raymond Lemieux

Débat - Quelle posture privilégier dans la vie : l’optimisme ou le pessimisme ?
Le coût occasionnel d’une erreur faite par excès d’optimisme est préférable à celui qu’engendre le pessimisme , Rachad Antonius
Le pessimisme nous renvoie à notre responsabilité : laisser faire conduit au pire, agir ouvre au possible , Jean-Claude Ravet

Multimédias

Carnets d’un grand détour , réalisation : Catherine Hébert

Livres

Le Canada dans les guerres en Afrique centrale. Génocides et pillages des ressources minières au Congo par le Rwanda interposé , Patrick Mbeko

Un moderne à rebours. Biographie intellectuelle et artistique de Pierre Vadeboncoeur , Jonathan Livernois

Les femmes dans la vie de Jésus. Des confidences à haute voix , Charlotte Plante

Rompre ! Le cri des « indignés » , Dominique Boisvert

Catherine Caron

Rédactrice en chef adjointe de la revue Relations.

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