Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

Conférence 10e anniversaire de Rosa Luxemburg Stiftung

La gauche face à la montée de la droite, bilan des luttes et perspectives.

La réunion annuelle de la Fondation Rosa Luxemburg Stiftung qui s’est tenue à New York les 28 et 29 octobre dernier célébrait son 10th anniversaire. À cette occasion plusieurs délégations internationales avaient été invitées, j’ai eu le privilège de représenter Québec solidaire.

Sous le titre de “ Step by Step, Feeling the Ground – Transatlantic Left Dialogue and Internationalism in Our Time”, les panélistes ont discuté de questions cruciales pour la gauche dans la conjoncture actuelle. On y a ainsi discuté de différentes expériences de la gauche tant au pouvoir qu’en situation de travail parlementaire militant. Combattre l’extrême droite a certainement été le débat le plus important en termes d’urgence politique. D’autres débats concernaient le colonialisme, et le débat autour de la réparation et l’action positive ainsi que le multilatéralisme et les organisations internationales. Nous rapportons ici des parties du débat qui nous sont apparues importantes dans la compréhension des défis qui se présentent pour la gauche internationaliste.

En introduction à la réunion, quatre personnes dirigeantes des bureaux de New-York ont expliqué l’origine de la Fondation Rosa Luxemburg et ont cerné les principaux défis auxquels la gauche internationale est confrontée.

Les Fondations politiques allemandes sont assez uniques. Elles font partie de la politique gouvernementale et sont financées par le ministère des affaires étrangères et le ministère du développement économique et des entreprises. Sous la réglementation du gouvernement allemand, le parti de gauche Die Linke a créé sa fondation, Rosa Luxemburg Stiftung.

Les quatre premiers bureaux ont été ouverts en 2003. Il s’agissait de Moscou, Varsovie, Johannesburg et Sao Paulo. Après cela, pendant quatre ans, pour des raisons financières, il n’y a plus eu de nouveaux bureaux. Puis en 2007, le bureau de la ville de Mexico a été ouvert et la grande expansion a commencé en 2008. Entre cette date et 2012, Rosa Luxemburg Stiftung a ouvert 12 nouveaux bureaux, dont celui de New York. Il y a actuellement 17 bureaux dans le monde.

Cet anniversaire est aussi l’occasion d’effectuer une réflexion sur l’évolution de la situation politique des 10 dernières années. À l’évidence elle s’est détériorée, il n’y a pas si longtemps, l’élection du premier président noir aux États-Unis avait suscité beaucoup d’enthousiasme. Mais en 2008, les États-Unis ont été durement frappés par la crise des papiers commerciaux, ce qui a bouleversé le champ politique et économique aux ÉU mais aussi dans le monde.

L’événement le plus important du point de vue de la gauche a été Occupy Wall Street en 2011, un mouvement étonnant qui a vraiment changé les perspectives de la gauche américaine. La campagne de Bernie Sanders et la croissance ultérieure de Democratic Socialist of America (DSA) n’aurait pas été possible sans ce mouvement.

Il y a 10 ans, en Europe, la Hongrie était le seul gouvernement d’extrême droite en place. Les partis d’extrême droite étaient pour la plupart petits ou minuscules. Aujourd’hui, la Hongrie a établi un régime autoritaire qui ne peut être remis en question sans un profond combat populaire. La Pologne a basculé vers l’extrême droite lors des dernières élections, et maintenant la Suède. Le nouveau fascisme s’installe en Italie, à cela s’ajoute la France où Marine Le Pen a obtenu plus de 40% des voix. Cela correspond à peu près à la montée du mouvement Trump, qui avait en fait déjà commencé à l’époque avec le mouvement du Tea Party.

Le défi de notre époque est de trouver les moyens de mettre en place des stratégies qui permettront de lutter contre la montée en puissance de l’extrême droite au niveau mondial.

Affronter l’extrême droite

Cette discussion était des plus à propos. Comme on peut le constater, la situation politique a évolué au cours des dix dernières années vers une situation où l’extrême droite occupe de plus en plus de place au sein des gouvernements et dans le discours public. Il y a maintenant beaucoup plus de cas de gouvernements d’extrême droite. Les gouvernements de centre gauche en Suède et en Italie ont été remplacés par des gouvernements d’extrême droite. Aux États-Unis, on craint de plus en plus qu’en 2024, un président républicain soit élu et que la démocratie libérale, ou ce qu’il en reste, soit terminée.

Le panel a analysé les conditions qui ont facilité cette montée et s’est penché sur les stratégies à mettre en place pour lutter contre l’extrême-droite.L’analyse politique et la stratégie proposées par les panélistes ont reflété le débat actuel au sein de la gauche et plus particulièrement sur la question des alliances, avec qui, comment riposter.

Une évaluation de la situation en Europe occidentale soit la France, l’Allemagne, l’Italie, la Suède, le Danemark et la Norvège, et orientale soit la Hongrie et la Pologne faisait partie de la mise en place de ce débat. L’Italie occupe une place importante dans ce portrait. Lors des dernières élections en 2018, le parti de Giorgia Meloni n’a obtenu que 4% des voix, mais aux dernières élections Fratelli d’Italia est devenu le parti le plus fort avec 26%. La gauche fragmentée représente une partie du problème, mais le faible taux de participation a également eu un impact important. En 2006, le pourcentage de non-votants était de 16,4%, lors de l’élection de 2022, il a été de 36%. Ainsi, pour la première fois dans l’Italie post-Mussolini, un gouvernement national est dirigé par un parti issu de la tradition du fascisme italien. Ce n’est pas seulement un parti populiste de droite, il a des racines dans le fascisme italien. Ce parti rejette l’égalité pour les homosexuels, entend arrêter l’immigration en Italie, c’est la base de son programme. Cela représente un danger important, un appel à l’encouragement pour les autres partis de droite en Europe.

En Allemagne, l’extrême droite grandit également. Alternative for Germany (AFD) est un parti relativement nouveau. Il a été fondé en 2013 par des eurosceptiques, mais a commencé à faire campagne sur une plateforme anti-immigration en 2015. Ils se sont rassemblés avec toutes sortes de personnes de droite, les conservateurs nationaux, la droite dure, les néo libéraux, les fondamentalistes chrétiens, les nationalistes ethniques, les homophobes, les antisémites, les anti féministes. Il y a deux courants dans ce parti. D’un côté, l’aile conservatrice économiquement libérale, sociale chauvine, qui essaie de faire en sorte de se lier à la coalition avec le parti conservateur, la CDU. Et puis il y a une autre aile avec une approche totalement différente, au lieu d’une alliance avec le gouvernement bourgeois, elle compte sur l’action de rue, l’alliance avec les groupes violents de la droite fasciste. Ce courant veut un putsch comme en 1933. Cette aile n’est pas néo libérale, elle entend mettre en œuvre des revendications sociales, mais exclusivement pour les Allemands.

Ce courant est particulièrement fort en Allemagne de l’Est. Après 1990, l’Allemagne de l’Est a été particulièrement touchée par le déclin social, la pauvreté, le chômage et l’humiliation après l’effondrement du bloc de l’Est. Les idéologies autoritaires et les réactions chauvines y sont donc plus faciles à émerger. La situation politique en Allemagne est maintenant particulièrement difficile pour la gauche comme l’exprime le résultat des dernières électons fédérales, Die Linke a remporté 4,94 % des voix et l’AFD 10,3%.

La situation politique au Brésil au cours de la période Borsonaro représente un autre portrait de la montée de l’extrême droite et des défis pour la gauche. Les partis de droite au Brésil à cette époque ont réalisé qu’ils ne pouvaient pas gagner les élections. Ils devaient trouver de nouveaux moyens d’attaquer la démocratie, la seule façon de gagner pour Borsonaro était de s’assurer que Lula soit hors circuit.
Pour certaines personnes, le fait que les instances libérales aient perdu l’espace politique et aient été remplacées par des candidats d’extrême droite représenterait une leçon. Ce pourquoi Lula s’est présenté avec un colistier qui est une figure importante au sein d’un nouveau parti libéral très majoritaire.

Dans une certaine mesure, les personnalités et les partis traditionnels et même les grands médias ont estimé que la situation allait peut-être trop loin et que cela représenterait un risque pour la démocratie et les principales institutions du pays. Lorsque Borsonaro a pris le pouvoir, il a démantelé plusieurs institutions, par exemple, le ministère du travail et le ministère de l’environnement, ainsi que les institutions qui soutenaient les droits des femmes et luttaient contre le racisme. La Cour suprême est également confrontée à ce type d’attaques de la part de Borsonaro et de ses alliés.

D’autres affirment plutôt que les forces bourgeoises ne sont pas un pare-feu contre les mouvements de droite. Ainsi de nombreuses personnes dirigeantes en Europe ont félicité Giorgia Meloni et annoncé une bonne coopération avec l’Italie. Nous ne devrions pas compter sur les Partis libéraux, mais plutôt construire un rapport de force en tant qu’alternative au néolibéralisme et à la politique de droite. Le plus important est que les forces de gauche en Europe puissent construire un front commun contre la droite et ainsi présenter une alternative sociale complète à la politique néolibérale.

La gauche au pouvoir - L’essor et le défi du mouvement de gauche chilien

Les perspectives pour la gauche au Chili étaient très minces, mais en 2011, on assistait pour la première à un mouvement de masse qui allait modifier l’agenda politique. Le mouvement étudiant universitaire en 2011 et 2012 a totalement changé le visage de la politique chilienne et a commencé à construire les éléments de fondations pour la nouvelle gauche.

Pour la première fois, du moins dans l’histoire du Chili, une nouvelle gauche s’était ancrée non pas dans le monde du travail, mais dans d’autres secteurs de la population. Probablement en raison de l’effet de fragmentation que la croissance et le développement néolibéral ont sur la société. Les injustices, l’inégalité du néolibéralisme ont généré un certain nombre de griefs, mais ces griefs ont surtout été ressentis et organisés autour de secteurs plus étroits de la société. Les étudiants sont donc apparus comme une force populaire. Il y a 15 ans, nous n’aurions pas pu prédire que ce mouvement aurait émergé sur la scène publique. Le mouvement étudiant a exercé une influence majeure sur la politique nationale, est devenu l’épine dorsale de la nouvelle coalition de gauche qui a réussi à s’imposer. Ensuite s’est joint le mouvement contre le système de retraite privatisé, un nouveau mouvement féministe a émergé avec maintenant des millions de jeunes femmes et d’alliées dans les rues chaque année.

Mais la gauche chilienne, aussi forte qu’elle soit devenue, n’a pas été en mesure de développer une stratégie unitaire de demandes et de réformes qui puissent faire appel aux larges couches de travailleurs et travailleuses et dans les secteurs populaires. Lorsque l’assemblée constituante a rédigé une nouvelle constitution, considérée comme la plus progressiste, la nouvelle gauche n’a pas été en mesure de persuader les travailleurs et travailleuses ni la population des quartiers pauvres qui se sont déplacés pour voter que le projet était en fait un instrument pour faire avancer leurs intérêts. Ils et elles sont restéEs sceptiques quant aux réformes pour un certain nombre de raisons. Le résultat final est que le projet a subi une défaite dévastatrice en septembre : 62% du peuple Chilien a voté contre.

Le défi pour Democratic Socialist of America (DSA)

Il y avait une super majorité Démocrate à l’assemblée de l’État et une majorité Démocrate au Sénat de l’État, mais l’État n’était pas sous contrôle du Parti Démocrate. La raison en est qu’il y avait huit ou neuf Démocrates, selon la façon dont on compte, qui ont été élus en tant que Démocrates et qui se sont présentés sur la ligne du Parti Démocrate, mais qui ont choisi, à partir de 2011, de s’allier aux Républicains afin de former un contrôle Républicain de facto du Sénat de l’État. On les appelle Independent Democratic Conference - IDC.

Avec la campagne de Bernie Sanders en 2018, une croissance exponentielle de l’organisation s’est produite à travers les ÉU, mais particulièrement à New York, la plus grande section de l’Organisation nationale de DSA. Il y avait beaucoup de Démocrates de gauche qui se présentaient. La coalition de gauche, y compris DSA mais aussi le Working Families Party, a présenté des candidatEs contre l’IDC et a remporté un grand succès. Selon les panélistes, c’était une année record pour la gauche. Cela a commencé avec la Reproductive Health Act, qui a codifié les protections de Roe vs Wade et certaines des plus fortes protections pour l’accès à l’avortement. C’était aussi une année très importante pour les droits de l’immigration.

En 2020, il y a toujours ce mouvement croissant non seulement au niveau de l’État mais aussi au niveau national. Pour que les démocrates conservent leur majorité et que Biden soit élu, le Parti Démocrate a dû capituler devant la droite et se contenter d’une sorte de modération. Néanmoins, DSA se développe, et cinq socialistes supplémentaires ont été élus à l’assemblée législative de l’État et un autre au Sénat. La gauche en général s’est développée et est devenue plus critique à l’égard de la direction du parti démocrate.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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