Édition du 12 novembre 2019

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Planète

Les dix liens indissociables entre la crise climatique et le militarisme

Medea Benjamin est une militante politique américaine, co-fondatrice du mouvement féministe et pacifiste CodePink et de l’ONG antimondialiste Global Exchange avec son mari, l’auteur activiste Kevin Danaher.

Le mouvement de justice environnementale qui se développe à l’échelle mondiale est volontairement intersectionnel, pour souligner que le réchauffement climatique est aussi relié à d’autres enjeux comme le racisme, la pauvreté, les migrations et la santé publique. Il y a pourtant un autre domaine méconnu qui est aussi relié à la crise climatique : le militarisme. Voici quelques exemples des liens qui unissent ces enjeux … et leurs solutions.

2019/10/29 | tiré de l’Aut’journal
Traduit par Gilles Provost (édité par P. Jasmin).

1. L’armée américaine protège les grandes Pétrolières et d’autres industries d’extraction.

L’armée des États-Unis a souvent été utilisée pour assurer l’accès des entreprises extractives des États-Unis aux ressources du monde entier, surtout le pétrole. La guerre du Golfe contre l’Irak en 1991 est l’exemple flagrant d’une guerre du pétrole. Aujourd’hui, le soutien militaire des États-Unis à l’Arabie saoudite est lié à la volonté de l’industrie des combustibles fossiles de contrôler l’accès au pétrole mondial. Les centaines de bases militaires des États-Unis sont toujours réparties dans les régions riches en ressources et à proximité de voies de navigation stratégiques.

Nous ne pourrons nous défaire des combustibles fossiles tant que nous n’empêcherons pas les militaires de se porter à la défense des grandes Pétrolières à travers le monde.

2. Le Pentagone est l’institution qui consomme le plus de combustibles fossiles.

Si le Pentagone était un pays, sa consommation de carburant en ferait le 47ème plus grand émetteur de gaz à effet de serre au monde, dépassant des nations comme la Suède, la Norvège ou la Finlande. Les émissions militaires des États-Unis proviennent surtout de la fabrication d’armes et d’équipement, ainsi que de l’éclairage et du chauffage ou de la climatisation de leurs 560 000 bâtiments dans le monde.

3. Le Pentagone accapare le financement requis pour lutter sérieusement contre la crise climatique.

Les États-Unis consacrent maintenant à l’armée plus de la moitié du budget discrétionnaire du gouvernement fédéral, même si la crise climatique est la principale menace à la sécurité nationale des États-Unis, bien avant l’Iran ou la Chine.

On pourrait réduire de moitié le budget militaire américain qui resterait supérieur à ceux de la Chine, de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord réunis. Les 350 milliards $ ainsi économisés pourraient ensuite être réorientés vers le Green New Deal. Il suffirait de 1% du budget militaire de 2019 (716 milliards $), pour financer la création de 128 879 emplois dans les infrastructures vertes.

4. Les opérations militaires laissent un héritage toxique.

Les bases militaires des États-Unis détruisent le paysage, polluent le sol et contaminent l’eau potable. À la base Kadena d’Okinawa, l’armée de l’air US a pollué les terres et les eaux locales avec des produits chimiques dangereux, notamment de l’arsenic, du plomb, des biphényles polychlorés (BPC), de l’amiante et de la dioxine. Sur le continent, l’Agence de protection de l’environnement a identifié plus de 149 bases militaires dans sa liste des sites SuperFund, car la pollution du Pentagone a rendu les sols et les eaux souterraines extrêmement dangereux pour la vie humaine, animale et végétale.

Le Pentagone a déjà dépensé 11,5 milliards $ pour dépolluer ses anciennes bases fermées et on estime qu’il faudra y consacrer encore 3,4 milliards $ de plus, révèle un rapport gouvernemental de 2017.

5. Les guerres ravagent des écosystèmes essentiels au maintien de la santé humaine et à la stabilité climatique.

Une guerre détruit toujours l’environnement, par les bombardements et les attaques au sol qui détruisent le territoire et les infrastructures. Dans la bande de Gaza, une région qui a subi trois assauts majeurs de l’armée israélienne entre 2008 et 2014, les campagnes de bombardement d’Israël ciblaient les usines de traitement des eaux usées et les centrales électriques, si bien que 97% de l’eau douce de Gaza est maintenant impropre à la consommation humaine parce que contaminée de saumure et de déchets.

Au Yémen, les bombardements de l’Arabie Saoudite ont provoqué une catastrophe humanitaire et environnementale : on y recense plus de 2 000 cas de choléra par jour. En Irak, l’invasion dévastatrice du Pentagone en 2003 a laissé dans l’environnement de nombreuses toxines, comme l’uranium appauvri qui augmente le risque de cardiopathie congénitale, de malformations de la colonne vertébrale, de cancer, de leucémie, ainsi que de membres manquants, déformés ou paralysés chez les enfants qui vivent autour des bases militaires.

6. Le changement climatique aggrave les situations sociales et politiques déjà dangereuses.

En Syrie, la pire sécheresse des 500 dernières années a entraîné de mauvaises récoltes qui ont accéléré l’exode urbain des agriculteurs, aggravant le chômage et l’insatisfaction politique qui ont mené au soulèvement de 2011. Des crises climatiques similaires ont provoqué des conflits dans d’autres pays du Moyen-Orient, comme le Yémen et la Libye.

À mesure que les températures mondiales vont augmenter, les catastrophes écologiques, les migrations massives et les guerres vont se multiplier. Il y aura davantage de guerres civiles qui pourraient se répercuter au-delà des frontières et déstabiliser des régions entières. Les zones les plus vulnérables sont l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud, l’Asie centrale et l’Asie du Sud-Est.

7. Les États-Unis sabotent les accords internationaux sur le changement climatique et sur la paix.

Les États-Unis ont délibérément et systématiquement miné les efforts collectifs mondiaux visant à contrer la crise climatique, à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à promouvoir les énergies renouvelables. Les États-Unis ont refusé d’adhérer au Protocole de Kyoto de 1997 tandis que Donald Trump a fourni un nouvel exemple de son mépris pour la nature, pour la science et pour l’avenir quand il s’est retiré de l’Accord de Paris de 2015 sur le climat.

De même, les États-Unis refusent de participer à la Cour pénale internationale qui enquête sur les crimes de guerre ; ils violent le droit international par leurs invasions et leurs sanctions unilatérales et ils se retirent des accords nucléaires conclus avec la Russie. En choisissant de miser sur leurs armées plutôt que sur la diplomatie, les États-Unis endossent la « loi du plus fort » et compliquent toute recherche de solutions à la crise climatique et aux conflits militaires.

8. Les migrations massives sont alimentées par le changement climatique et les conflits, tandis que les migrants sont souvent victimes de répression militaire.

En 2018, un rapport de la Banque mondiale estimait que le changement climatique pourrait entraîner le déplacement d’au moins 140 millions de personnes d’ici 2050 dans trois des régions les plus peuplées du monde : l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et l’Amérique latine.

Déjà, des millions de migrants d’Amérique centrale, de l’Afrique et du Moyen-Orient fuient les catastrophes et les conflits environnementaux. À la frontière américaine, les migrants sont enfermés dans des cages et parqués dans des camps. En Méditerranée, des milliers de réfugiés ont trouvé la mort en tentant une dangereuse traversée maritime. Pendant ce temps, les marchands d’armes qui alimentent les conflits dans ces régions profitent largement de la vente d’armes et de la construction de centres de détention pour sécuriser les frontières contre les réfugiés.

9. Les États utilisent la violence militaire contre ceux qui défendent l’environnement contre les entreprises.

Les communautés sont souvent confrontées à la violence étatique et paramilitaire quand elles luttent pour protéger leurs terres et leurs villages contre les forages pétroliers ou contre les sociétés minières, les éleveurs, les agro-industries, etc. Nous le voyons aujourd’hui en Amazonie, où des groupes autochtones sont assassinés pour avoir tenté de stopper les coupes à blanc et les brûlis dans leurs forêts. Nous le voyons au Honduras, où des militants comme Berta Caceres ont été abattus pour avoir tenté de protéger leurs rivières.

Rien qu’en 2018, on a recensé au moins 164 assassinats d’écologistes dans le monde.

Aux États-Unis, les manifestants autochtones non armés qui s’opposaient au tracé de l’oléoduc Keystone au Dakota du Sud ont été attaqués par la police avec des gaz lacrymogènes, des cartouches de sac de haricots et avec des canons à eau qu’on avait volontairement déployés par temps froid. Les gouvernements du monde entier élargissent leurs lois sur l’état d’urgence pour inclure les troubles liés au climat, facilitant ainsi la répression des militants écologistes qu’ils qualifient d’éco-terroristes passibles d’interventions anti-insurrection.

10. Le changement climatique et la guerre nucléaire sont deux menaces existentielles pour la planète.

Les changements climatiques catastrophiques et la guerre nucléaire sont remarquables pour la menace qu’ils font peser sur la survie même de la civilisation humaine. Le militarisme mondial a favorisé la création et la prolifération des armes nucléaires. Pourtant, les armes nucléaires sont rarement présentées comme une menace pour la vie sur cette planète. Même une guerre nucléaire très limitée, qui impliquerait moins de 0,5% des armes nucléaires dans le monde, serait suffisante pour provoquer un dérèglement climatique catastrophique et une famine mondiale, mettant ainsi en danger jusqu’à 2 milliards de personnes.

Le Bulletin of the Atomic Scientists a fixé son emblématique Doomsday Clock à minuit moins deux, afin de souligner dramatiquement l’urgence de ratifier le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. Le mouvement environnemental et le mouvement anti-nucléaire doivent travailler main dans la main pour bloquer ces menaces à la survie planétaire.

Les mouvements qui militent pour une planète vivable et pacifique doivent placer la « fin de la guerre » tout en haut de leur agenda afin de libérer les milliards de dollars du Pentagone et de les investir dans les projets environnementaux essentiels tout en éliminant les ravages écologiques de la guerre.

Medea Benjamin

Medea Benjamin (née le 10 septembre de 1952) est une militante politique américaine, surtout connue pour avoir co-fondé le mouvement féministe et pacifiste Code Pink et, avec l’activiste et auteur Kevin Danaher, le groupe Global Exchange. Benjamin est également candidate du Parti Vert dans la Californie en 2000 pour le Sénat des États-Unis. Actuellement, elle contribue à OpEdNews1 et Le Huffington Post2.

En 2003, The Los Angeles Times la décrit comme "l’une des dirigeantes de haut-profil" du mouvement pacifiste3.

En 2017, Benjamin est nominée pour le Prix Nobel de la Paix par Mairead Maguire.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Medea_Benjamin

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