Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

Les progressistes du Québec et les élections fédérales, quelles perspectives ?

Les élections fédérales de 2019 ont ramené l’axe identitaire à l’avant plan au Québec et ont fait apparaître la fracturation politique du Canada. Un changement important par rapport à 2011 où on avait assisté à la vague NPD au Québec et la déconfiture historique du Bloc. La lutte contre les politiques conservatrices de Harper et l’usure du PQ qui appliquait des politiques néolibérales auquel se rattachait le Bloc avait modifié le champ politique vers la gauche.

Portrait d’un changement d’axe politique

Yves-François Blanchet en tant que représentant d’un parti qui n’est présent qu’au Québec n’a pas d’autres choix que celui de faire durer le gouvernement. Le faire tomber signifie retourner en élection pour, soit faire élire à nouveau un gouvernement Libéral, possiblement majoritaire, un gouvernement conservateur, ou un gouvernement NPD. Le but de faire tomber un gouvernement vise à le remplacer. Ce n’est donc pas une grande gloire pour le chef du Bloc québécois d’avoir signifié qu’il ne ferait pas tomber le gouvernement. Sa perspective est de faire fonctionner le gouvernement et de défendre les intérêts du Québec.

Il poursuit ainsi la même politique que Gilles Duceppe contre laquelle Martine Ouellet s’est toujours opposée. Elle soulignait la contradiction de cette position : « « Le Bloc va aller défendre les intérêts du Québec, sous-entendu ‘’de la province du Québec’’... Il a même dit : on va collaborer avec nos amis ! » rapporte-t-elle, surprise, décrivant une profession de foi pour faire fonctionner le régime canadien, ce qui lui paraît illogique dans une perspective véritablement indépendantiste. » (1)

De surcroit, la défense des positions du Québec dans un cadre strictement de représentation, se fait déjà très bien par le gouvernement Legault, on l’a constaté durant la campagne électorale. Il y a quelque-chose d’illogique dans toute cette politique que Mario Dumont a bien pointé du doigt lorsqu’il a souligné l’incongruité des promesses électorales du Bloc : « Chose comique, le Bloc a pris une pléthore d’engagements sur des matières qu’il ne contrôlera jamais. Le Bloc propose de hausser les pensions de vieillesse ! Il promet des autobus scolaires électriques ! Il promet de rehausser le budget du Conseil des arts ! Le Bloc a même osé produire un cadre financier dans lequel il a inscrit tous ses engagements. Or, nous savons tous que le Bloc de gouvernera pas. » (2)

Mais la politique a horreur du vide. Le NPD n’a pas réussi à s’inscrire dans le champ politique québécois de façon durable. L’élection de 2011 avait, après 10 ans de règne conservateur du gouvernement Harper, propulsé le NPD à l’avant-scène au Québec. Ce phénomène était la conséquence de l’usure du Bloc et particulièrement du PQ et de ses politiques néolibérales auquel il s’était attaché. La nécessité criante de changer de gouvernement avait donc transformé de façon pragmatique le champ politique québécois axé sur la défense nationaliste des intérêts du Québec en bataille contre la droite conservatrice.

Ce contexte s’est émaillé suite à la remontée de la campagne identitaire au moyen de la charte des valeurs du PQ en 2014, laquelle a d’ailleurs servi de tremplin à Gilles Duceppe pour désarçonner Mulcair qui était en voie de gagner en 2015, lorsqu’il l’a mis au défi d’appuyer le fait que le serment d’allégeance à la reine devait se faire à visage découvert (sic). Néanmoins les politiques fiscales du NPD se révélèrent trop conservatrices et les Libéraux de Trudeau ont finalement gagné la mise et remplacé le gouvernement Harper. Cela a également participé à modifier la situation politique, particulièrement au Québec. Aux dernières élections l’objectif n’était plus de défaire les conservateurs, mais pour plusieurs, d’empêcher Andrew Scheer de prendre le pouvoir. De plus le retour du nationalisme identitaire ayant propulsé la CAQ au pouvoir, a servi de base d’appui pour le Bloc de Blanchet.

Dans ce contexte le NPD, qui défend un droit à l’autodétermination mitigé, et empêtré dans ses formules de fédéralisme asymétrique, n’a pas réussi à construire une base d’appui durable et suffisamment forte au Québec pour résister à cette vague. Comme son prédécesseur l’avait été avec le port des signes religieux, Jagmeet Singh a été à son tour pris au piège de devoir se positionner sur une loi rétrograde mais qui concerne le Québec, la loi 21.

Quelles perspectives ?

Le courant péquiste possède une stratégie au niveau fédéral, une stratégie cul de sac et rétrograde représentée par le Bloc, mais une stratégie tout de même. Québec solidaire demeure totalement absent à ce niveau. Cette absence de perspective nous confine au silence et à une posture défensive devant le courant péquiste lorsqu’il s’agit de prendre position concernant les enjeux fédéraux.

Même si le Conseil national et par la suite le Comité de coordination national ont adopté des positions affirmant l’importance du travail pan canadien, quelques personnes seulement se sont investies dans ce travail qui n’a pas eu de répercussion et n’a pas, malgré bien des efforts, été repris par la direction du parti.

Comme alternative de gauche au Québec, QS doit s’ouvrir à la perspective internationaliste et à plus forte raison à la perspective de changement politique dans l’État canadien. Nous ne sommes pas qu’un groupe parlementaire, nous sommes un parti politique qui veut changer le rapport de force dans la société en faveur de la population laborieuse. Nous ne pouvons pas ignorer l’importance de liens avec les forces sociales du Reste du Canada dans une perspective de changement social aussi important que représente l’indépendance du Québec et l’impact que cela aura sur l’État canadien qui ne restera pas sans réagir.

Actuellement les députés de QS ont proposé de créer une commission parlementaire visant à ce que le gouvernement du Québec intervienne comme médiateur dans les conflits internationaux. Même si cela permet d’ouvrir le débat sur les enjeux internationaux, cela demeure limitatif et révèle une vision parlementariste de notre parti.

Le conseil municipal de Calgary et de Toronto ont adopté récemment une motion condamnant la loi 21 au Québec et il y a fort à parier que cela conduira à un autre Québec bashing. Une campagne pour le droit à l’autodétermination demeure insuffisante dans de telles circonstances. Elle doit s’accompagner d’un travail d’éducation qui met en perspective ce qu’est le nationalisme identitaire et que cette vision de la souveraineté n’est pas partagée par une grande partie de la population à l’instar de Québec solidaire. Mais pour y arriver on doit développer des liens structurels et pas seulement épisodiques avec la gauche du Reste du Canada.

Dans un premier temps cela pourra permettre à Québec solidaire de soutenir l’idée qu’on doit s’impliquer sur la scène politique fédérale, et qu’on ne peut soutenir une perspective qui se cloisonne uniquement au Québec comme le fait le Bloc et qui de surcroît défend des politiques identitaires et néolibérales.

Cela permettra dans un deuxième temps d’ouvrir la voie au soutien à la lutte du Québec pour sa libération de l’emprise de l’État canadien et permettre aux progressistes du ROC de développer leurs propres perspectives d’une nouvelle société égalitaire en lien avec le Québec et les premières nations.

(1) Le Bloc « avance par en arrière », selon Martine Ouellet, Journal de Montréal 25 octobre 2019
(2) Les engagements de Blanchet, Journal de Montréal 9 octobre 2019

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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