Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Metallica au Festival d’été de Québec - Détournement des arts au profit du capitalisme marchand

C’est un condensé de ce que sont devenus les arts sous le capitalisme néolibéral qu’offrait le spectacle de Metallica sur les Plaines à Québec dans le cadre du Festival d’été de Québec (FEQ). L’hypocrisie de l’élite régionale s’est déployée sous nos yeux ; l’arrogance d’une organisation entièrement consacrée aux intérêts marchands fut illustrée par le mépris pour les festivaliers ; la complicité d’un groupe, un moment innovateur, maintenant complice de ce détournement d’une musique qui se voulait rebelle.

Petit rappel : le metal est particulièrement apprécié à Québec et au Québec. Il fut un temps, dans les années 80, la musique d’une jeunesse en pleine révolte et en proie au désarroi d’un capitalisme qui relevait la tête. C’était au temps de Thatcher et de Reagan. Les forces policières de Québec se faisaient un malin plaisir de réprimer toute attitude frondeuse de la jeunesse métalisée qui, formations musicales en développement ou simples fans de cette musique, se voyaient stigmatisés et harcelés. On les disait marginaux, violents, “crottés”, asociaux. Les groupes religieux intégristes faisaient des distributions de tracts aux portes des salles de concerts pour dénoncer l’emprise satanique sur la jeunesse. (1)

Le Festival d’été de Québec : une machine pour alimenter l’industrie touristique

Curieux qu’aujourd’hui, on courtise ces anciens jeunes devenus salariéEs, pères ou mères de famille, avec ou sans enfants. Maintenant qu’on réalise que ces gens ont de l’argent, les voilà devenus respectables, clients potentiels pour l’industrie touristique locale. Rien n’est moins certain que le circuit hôtelier de Québec ait intéressé une majorité de ces ex-jeunes rebelles davantage tentés par l’aventure que par les murs feutrés des grands hôtels et restaurants.

Le discours du FEQ et du maire de Québec est pourtant clair. Toutes les mesures pour orienter la programmation du FEQ vers le vedettariat n’est qu’une façon de gonfler le chiffre d’affaires des hôtels, bars et restaurants de Québec. Le passeport est de plus en plus couteux (5$ en 1994 sans obligation pour accéder aux sites, 60$ en 2011 et obligatoire pour accéder aux sites depuis 1995). Le prix de la bière et des produits vendus sur place représente une arnaque de première alors que jusqu’en 1995, les festivaliers pouvaient apporter leurs victuailles, la vente de bière étant interdite sur les lieux publics à cette époque. De plus, depuis quelques années, le FEQ vend plus de laisser-passer que la capacité des sites de l’événement. Il est alors facile de prévoir une congestion comme celle à laquelle nous avons assisté samedi le 16 juillet.

Des dizaines de milliers de personnes faisant la queue sur quelques kilomètres sous un soleil de plomb, bien surveillés par la police du maire Labeaume qui a pris soin de faire déployer des groupes d’agents à tous les coins de rue. Des centaines de personnes ont été incommodées par la chaleur et victimes d’insolation. Les interventions des équipes médicales se sont multipliées. Des milliers de personnes se sont vues refuser l’accès au site des Plaines remplies à surcapacité tôt en soirée. La direction du FEQ a dû devancer l’heure d’ouverture prévue car un seul accès a été ouvert sur le lieux de l’événement. Et pourtant l’orwellien Daniel Gélinas, d-g du FEQ, déclarait au journal Le Soleil lors du bilan de l’événement que « l’expérience nous démontre qu’on est capable de gérer des foules aussi importantes » (Le Soleil (18 juillet 2011). Tout est dans le sens que l’on donne au terme “gérer”. Ici, le FEQ se fait expropriateur de l’espace public.

Malgré tout, des milliers de personnes ayant pourtant payé leurs droits d’entrée ont été contraintes de se rabattre sur les quelques écrans géants disposés à quelques intersections de rues. L’organisation du FEQ a été débordée et a fait preuve d’une incompétence incroyable dans cette situation.

Bien consciente de l’énorme affluence que générait la prestation du groupe invité, elle aurait dû devancer l’ouverture au début de l’après-midi et multiplier les accès. Mais toute personne qui était présente a pu le constater, le FEQ s’est comporté avec les festivaliers comme avec du bétail qu’on mène à l’abbatoir. La logistique était davantage préoccupée par les risques de voir quelques personnes rentrer sur le site avec de la bière et des pertes de revenus potentielles que par la sécurité des gens. D’où une politique de fouilles agressives qui ralentit l’entrée sur le site. Parfait exemple de privatisation de l’espace public au profit d’intérêts particuliers.

Une presse complaisante

En consultant les médias au lendemain de cette soirée fertile en émotions, on aurait pu espérer une information juste et honnête. Mais c’était sans compter avec une certaine complaisance de la presse de Québec lorsqu’il s’agit de parler des grandes institutions de la capitale, notamment le FEQ. Bien que quelques commentateurs aient mentionné que les problèmes rencontrés en cette soirée du 16 juillet indiquent une possible dérive du FEQ, aucun ne remet en question le tout pour le tourisme de l’événement.

Les commentaires sur la qualité des prestations “oublient” quelques défauts ici et là (il fallait entendre la journaliste de Radio-Canada dire qu’Elton John était “bien en voix” alors que l’artiste est de toute évidence incapable de chanter les hautes notes comme à ses débuts) afin de mettre en lumière la “qualité” des prestations.

Et on évite d’aborder la question de l’opinion de la population de Québec qui, selon des sondages menés dans certains médias régionaux et sans prétention scientifique mais tout de même indicateurs d’une certaine réalité : 85% des répondants ont indiqué ne pas aller au FEQ pour toutes sortes de raisons, notamment la densité des foules. Mais tient-on compte de leur avis ?

La complicité d’une certaine communauté artistique

Metallica fut un temps précurseur d’un metal abrasif, non-conformiste, qui rejetait le formatage imposé par l’industrie du disque. Nous en sommes bien loin aujourd’hui, preuve que l’industrie a une capacité de récupération qu’on ne peut sous-estimer. Il faut dans cette industrie pour qui veut conserver son indépendance artistique une volonté proche de la simplicité volontaire. Metallica a choisi la voie de la “réussite” par une perversion de son image. Sachant jouer sur l’équilibre entre un matériel proche de ses origines et une floppée de plus en plus considérable de compositions “radiofriendly”, sur une mise en marché agressive relayée à Québec par les radio de la droite extrême et quelques stations qui ont pris le train en marche, la musique de Metallica cherche de plus en plus à ratisser large. Sa plus récente tournée en 2010 a rapporté plus de 110 millions de $, la troisième la plus lucrative de cette dernière année. Le groupe a vendu plus de 110 millions d’albums au total.

Ce qui déplait à de nombreux fans de la première heure qui y voient une trahison artistique et préfèrent passer à autre chose, la scène metal ne manquant pas de formations qui refusent ces compromis commerciaux. Les ferventEs de metal ont toujours apprécié l’intégrité des formations musicales. Évolution, mutation, fusion avec d’autres genres musicaux, expérimentation, ça oui. Compromis artistique motivé par des intérêts commerciaux, ça c’est non pour plusieurs. De nombreux fans de l’époque authentique de Metallica ont depuis un certain temps tourné la page. Plusieurs autres risquent de suivre la même voie après cette soirée du 16 juillet. Rien n’est perdu pour eux et elles : il existe des dizaines de formations qui ne cherchent qu’à séduire avec davantage d’intégrité et de respect pour l’art.

Petite anecdote pour conclure : l’armée américaine a utilisé la musique de Metallica et de Nine Inch Nails parmi tant d’autres pour torturer des détenus à Guantanamo (voir http://www.guardian.co.uk/world/2008/jun/19/usa.guantanamo). La musique était diffusée à un volume sonore insoutenable ou comportait des paroles offensantes. Les membres de Metallica ont approuvé l’utilisation de leur musique dans ces circonstances. Trent Reznor, le musicien derrière Nine Inch Nails, a immédiatement réclamé qu’on cesse d’utiliser sa musique pour torturer des gens et de cesser la torture. Une série d’artistes (Rage against the machine, Rosanne Cash, REM, The Roots, Rise Against, Pearl Jam, David Byrne parmi les plus connus) ont d’une même voix dénoncé l’usage de la musique dans le cadre d’opérations de tortures, à Guantanamo ou ailleurs. Voilà où se situe Metallica aujourd’hui.

Les chansons les plus jouées lors des séances de tortures de Guantanamo selon le site http://www.mahalo.com/guantanamo-torture-playlist/

* "...Baby One More Time" by Britney Spears

* "Killing In The Name" by Rage Against The Machine

* "Don’t Gimme No Lip" by Pearl Jam

* "Somewhat Damaged" by Nine Inch Nails

* "Enter Sandman" by Metallica

* "Bodies" by Drowning Pool

* "Shoot to Thrill" by AC/DC

* "Hell’s Bells" by AC/DC

* "I Love You" from Barney & Friends

* "Born in the USA" by Bruce Springsteen

* "Babylon" by David Gray

* "White America" by Eminem

* "Theme song to Sesame Street"

Information de dernière minute : En fin d’après-midi de ce mardi 19 juillet, Radio-Canada nous apprenait que le FEQ a congédié sa directrice de la programmation, Dominique Goulet. Elle avait succédé à Jean Beauchesne, lui aussi congédié en 2009.

(1) Certains persistent encore en ce sens. Voici ce qu’écrivait J-Jacques Samson dans le Journal de Québec du 18 juillet 2011 : "Les fans de Metallica sont par milliers des cochons qui jouissent à se vautrer dans leurs détritus."

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