Édition du 10 septembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Pour en finir avec l'écologie du consensus mou

La lutte environnementale est pavée de bonnes intentions, mais vide d’actes significatifs. Pourquoi ? Parce que qu’aucun politique n’a le courage de déplaire aux grandes puissances économiques et aux gens qui les ont élus. Cette lutte, qui nécessite ce que j’appelle un effort de guerre, devra remettre en cause nos modes de vie, nos emplois, notre équilibre. Voilà quelques idées pour y parvenir.

Tiré du blogue de l’auteur.

Cet été, au hasard de nos randonnées dans les Alpes, en contemplant les glaciers qui fondent chaque été un petit peu plus, les lacs de montagne qui petit à petit disparaissent, je me suis dit qu’un jour, l’eau qui coule encore des montagnes en été, celle des glaciers disent les montagnards, finira par s’arrêter, elle aussi. Et que ce jour-là, il sera trop tard. Je me suis aussi dit que l’homme, s’il voulait survivre, avait en face de lui une tâche tellement difficile qu’il serait bien temps maintenant de ne plus avoir peur de se faire peur, et d’oser enfin voir la réalité en face.

D’abord, employer les mots qui conviennent pour traiter le sujet du réchauffement climatique, la disparition de la bio-diversité, et surtout pour chercher des solutions. Par exemple, en finir avec certains concepts démagogiques, comme celui de l’écologie punitive, qui n’a fait que retarder la prise de conscience écologique (au passage remarquable performance de la part d’une ministre socialiste de l’écologie), en finir avec ce concept, car oui, adopter un comportement écologique, c’est accepter un changement, ça complique l’existence, ça demande plus de temps, plus de réflexion, ça coûte des fois un peu plus cher, et j’ai envie de dire :

Et alors ?

Est-ce que nous avons vraiment le choix ?

Est-ce que les radars de la Sécurité Routière, symboles du système punitif s’il en est, n’ont pas réduit considérablement le nombre d’accidents sur les routes ?

Je pense au contraire qu’un des problèmes d’aujourd’hui est que l’écologie n’est pas assez punitive.

Un exemple pour m’expliquer : les sacs plastiques à usage unique sont interdits en France, depuis 2016, loi Royal, encore elle, décidément. D’une part, l’usage unique est un concept totalement foireux, parce que défini au jour le jour par l’usager, au gré de ses pensées et de ses convictions. D’autre part, avez-vous déjà vu des agents de la force publique donner des amendes à des commerçants qui donnent des sacs plastiques à usage unique ? Moi jamais, et pourtant les commerçants de mon marché n’arrêtent pas de le faire.

Et donc ça ne marche pas, évidemment. Le nombre de sacs plastiques a diminué, mais pas du tout dans des proportions suffisantes, et il fait toujours partie de l’univers quotidien des gens. Pour que ça soit efficace, il faut interdire tous les sacs plastiques et se doter de moyens de répression dissuasifs contre les gens qui ne la respectent pas, en créant ce qu’on pourrait appeler une police de l’environnement, avec de véritables moyens financiers et législatifs.

Alors oui, ce sera plus compliqué de faire ses courses, ce sera plus compliqué pour les commerçants, ce sera vécu comme une punition de la part de bureaucrates qui ne connaissent rien à la vie, surtout celle des gens qui n’ont pas grand-chose. Mais je le répète, avons-nous le choix ?

Refuser l’écologie punitive, c’est donc se résigner aux demi-mesures qui ne produisent que des quarts d’effets, c’est se satisfaire d’avoir fait des choses en dérangeant le moins possible, dans un espèce de consensus mou absolument inefficace.

Autre exemple qui concerne cette fois-ci les industriels de l’alimentation. Le Nutriscore, qui permet à un consommateur de voir en un coup d’oeil si le produit qu’il est tenté d’acheter ne contient pas trop d’additifs chimiques, est laissé par la loi au bon vouloir de l’industriel, tablant que le consommateur « obligera » l’industriel à le faire en boycottant ses produits. Qui va croire un seul instant, qu’un industriel qui met plein de saloperies dans ses produits va permettre au client de s’en rendre compte rapidement ? C’est faire preuve d’une pure naïveté et montre que seule la foi en la loi du marché anime les membres de ce gouvernement.

Car il s’agit bien de cela, au fond. Si l’on veut des résultats significatifs dans les domaines qui concernent notre environnement, il faut bien, à un moment ou un autre, arrêter de se dire que c’est le marché qui régulera tout. Le capitalisme, le productivisme, la consumérisme, tous ces ismes nous ont emmené dans le mur. Il est temps de tout reconsidérer et de redéfinir une économie mondiale, dont le premier précepte serait de faire l’économie des ressources de la planète. L’économie mondiale doit faire des économies, pas des profits.

Sinon, nous sommes morts, tout du moins nos enfants et petits enfants. Entre nos voitures et nos petits enfants, il va falloir choisir, c’est aussi simple que cela.

Comment faire ? Je n’ai évidemment pas les réponses à tout, simplement quelques idées pour aider à avancer.

Comme je l’ai déjà dit, commencer par employer des mots et des expressions dont le sens est plus explicite. Par exemple, je pense que l’expression « lutte contre le changement climatique, et contre la perte de la bio-diversité », n’est pas assez forte et ne montre pas l’immensité de la tâche. Quelle est cette tâche ?

Réduire nos émissions de CO2 et de tous les toxiques environnementaux.
Qui produit du CO2 ? Dans le désordre, nos voitures alimentées par Total, les usines chinoises entre autres qui fabriquent les produits qui inondent nos supermarchés, le transport aérien, le fret maritime, les croisières en paquebot, le chauffage, la clim, le commerce par Internet et les transports de colis par camions, le soja brésilien pour les vaches françaises entre autres, etc, etc...

Arrêter l’utilisation de pesticides dans l’agriculture, fermer les mines polluantes, arrêter les productions les plus dangereuses pour l’environnement, interdire les élevages intensifs, arrêter les centrales nucléaires, la pêche industrielle, etc, etc...

Ce n’est pas d’une lutte qu’il s’agit là. C’est d’une guerre. Une guerre mondiale où l’homme doit se combattre lui-même pour pouvoir survivre. Une guerre écologique qui demande un effort de guerre, comparable à celui des Etats-Unis pendant la 2ème guerre mondiale, mais au lieu de fabriquer des canons et des chars, c’est des arbres qu’il faut replanter, par exemple.

Il y a tant à faire, Il faut tout remettre en cause, nos voitures, nos voyages, nos croisières, réduire nos achats, notre consommation de viande, d’eau, payer un peu plus cher pour manger, pour les équipements ménagers, etc..., que des choses pas du tout évidentes à accepter. Autre conséquence, encore plus importante, le problème de l’emploi. Car il faut bien le dire, réaliser tout ou partie des objectifs nécessaires, détruira des emplois, même si cela en créera d’autres.

C’est inévitable, face des luttes écologistes, on trouve toujours la menace de la destruction d’emplois. Et la crainte de perdre son emploi est aujourd’hui un obstacle majeur à ce que cette prise de conscience écologique ne se traduise en acte écologique.

C’est en réalisant le film Les Sentinelles, qui parle du combat de ceux qui ont été empoisonnés par l’amiante et les pesticides, aidés par mon père Henri Pézerat, que j’ai compris une chose. La chose la plus importante qui soit pour un salarié est son emploi, et cela même si celui-ci met sa vie en danger. Et plein de ceux qui, comme les ouvriers de l’amiante, ont été confrontés à l’idée d’interdire l’amiante, n’ont pas adhéré à cette idée tant qu’elle remettait en cause la pérennité de leur emploi. Et de la même façon que ces ouvriers malades de l’amiante ou que ces agriculteurs atteints de cancer à cause des pesticides, avaient du mal à remettre en cause la façon dont ils travaillaient, et bien aujourd’hui, tous ceux qui travaillent dans des entreprises au bilan écologique désastreux ont du mal à reconnaître que leurs pratiques sont néfastes.

Et pourtant, encore une fois, il va bien falloir choisir. Il n’est pas acceptable de justifier une action qui met à mal nos ressources, pollue l’environnement, dégage un max de CO2, simplement parce que cette action correspond à un emploi. En extrapolant, j’irai jusqu’à dire que la sauvegarde de l’emploi ne doit pas justifier la fin de l’humanité.

Il faut donc parvenir à modifier la perception qu’ont les gens de leur emploi ou des emplois qu’ils créent et les faire réfléchir sur la finalité de ces emplois.

C’est pourquoi je propose d’utiliser deux typologies d’emplois.
Les emplois vertueux, qu’il faut créer, encourager, qui concernent tout ce qui va dans le sens de l’environnement, agriculture bio, métiers de l’environnement, commerces dans les petites villes, énergies nouvelles, services publics, bâtiment et isolation thermique, économie solidaire, recherche environnementale, recyclage, etc...

Les emplois toxiques, qu’il va bien falloir se résoudre à abandonner : emplois dans les multinationales de l’industrie fossile, industrie de l’armement, Bayer-Monsanto et consorts, grande distribution, transport routier, fermes intensives, finance, construction de paquebots de croisière, etc.,

Combien de fois les élus, préfets, industriels et financiers porteurs de projets polluants, genre ZAC commerciales, ouvertures de mines, fermes des 1000 vaches, entrepôt Amazon ou autre enfer sur terre, n’ont-ils pas brandi l’argument de la création d’emplois ? Il faut en finir avec ça, dire que ce genre de projet ne génère que des emplois toxiques qu’il faut absolument refuser, parce qu’ils sont la cause du réchauffement climatique, entre autre.

Ces notions d’emploi vertueux ou toxique, dont j’aimerais que les militants écologistes mais aussi les médias se servent, peuvent nous aider à faire avancer la prise de conscience et la dimension des enjeux. Un jour, on peut le rêver, l’Etat devra les utiliser et favoriser l’implantation d’emplois vertueux et taxer de façon prohibitive toute création d’emplois toxiques, la qualification de ces emplois devant se faire de façon indépendante des pouvoirs locaux et ne dépendre que d’un grand Ministère de l’environnement.

Pour autant, se débarrasser des emplois toxiques ne sera pas une sinécure. Les freins seront très forts, dans les couches les moins diplômées de la population, qui sont souvent présentes dans des entreprises à fort taux d’emplois toxiques, mais aussi chez les industriels et leurs copains lobbyistes qui iront faire du chantage à l’emploi dans les ministères. Ca ne se fera pas en un jour, mais il faudra bien que ça se fasse, au renouvellement des générations par exemple.

Ce qui m’amène au dernier point, la pédagogie. J’entends ici et là : « la jeunesse est très motivée dans la lutte contre le changement climatique ». Mais de quelle portion de la jeunesse parlons-nous ? De celle qui suit des études, de celle qui parle de ces questions là à la maison, d’accord, et c’est très bien. Mais il faut le dire, il y a une autre partie de la jeunesse, plus défavorisée celle-là, qui n’en a pas grand-chose à faire du réchauffement climatique, il suffit de voir des queues devant des vendeurs de fast-food, les emballages plastique, les canettes jetées n’importe où, les moteurs des bagnoles à l’arrêt qui tournent, etc.. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est mon évaluation du niveau de prise de conscience de cette jeunesse sur laquelle il y a un énorme effort de pédagogie à faire.

Il faut intégrer dés maintenant l’histoire du changement climatique dans les cours et les manuels scolaires, et de façon appuyée, avec des exemples concrets, concernants. Montrons aux jeunes ce qui les attend, informons-les sur, par exemple, les conditions de fabrication d’un smartphone, ne serait-ce que pour qu’ils aient envie d’aller voter plus tard, et pourquoi pas pour des politiques qui auront le courage de faire changer les choses. Je me dis qu’à force de faire l’autruche, l’homme finira par se faire mal au cou et sortira la tête du sable

Pour conclure, je répète qu’il faut donc en finir avec l’écologie du consensus mou, ou l’écologie de la com. N’en déplaise aux conservateurs néo-libéraux qui nous parlent de dictature verte, comme ils parlaient naguère du péril communiste, nous avons une guerre sur les bras, pour sauver l’humanité, rien moins que ça. Donnons-nous en les moyens. Donnons-nous une vraie loi environnementale plus directive, une police de l’environnement indépendante des lobbies, capable de faire mal aux portefeuilles des puissants. Lançons une vraie politique de transition écologique, soucieuse de réduire les inégalités entre les plus riches et les plus pauvres, qui lance l’isolation thermique de tous les bâtiments, l’arrêt de tous les pesticides et lance l’agriculture bio sur une très grande échelle, taxe les transports polluants, gèle les créations de centres commerciaux, relance le commerce de proximité, les transports en commun et le service public en général.

Lançons une nouvelle politique éducative, basée sur la citoyenneté écologique. Créons des emplois vertueux à la place des emplois toxiques.

Et l’Europe, me direz-vous, elle va pas être d’accord ? C’est toute la question du courage de nos dirigeants qui vient se poser là. L’Europe s’est construite sur la dérèglementation, la libre concurrence, la toute puissance du commerce, pour arriver à quoi sur le plan environnemental ? A rien ou presque, incapable qu’elle est de mettre en oeuvre les préconisations des scientifiques pour protéger les abeilles, par exemple. Alors oui, il ne faut pas attendre l’Europe, il faut être pionnier et continuer à expliquer au monde que quand il n’y aura plus d’eau dans nos rivières, on sera bien embêtés avec nos billets de banque. Et qu’il est temps d’agir...et que ça ne sera pas facile.

Au moment où se crée la commission citoyenne sur la lutte contre le changement climatique, voilà donc une modeste tribune, qui peut peut-être alimentera le réservoir à idées dans lequel chacun d’entre nous est invité à participer. Non que je sois très optimiste sur la concrétisation par le gouvernement Macron des moyens qu’elle proposera, mais après tout c’est notre devoir d’essayer chacun de faire avancer l’idée écologique.

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