Édition du 12 novembre 2019

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Arts culture et société

Platon : Phèdre[1]

Cet ouvrage a été rédigé vers 370 avant J.-C.. Il s’agit d’un dialogue de la période dite de maturité. Nous sommes plus précisément en présence ici d’un texte polémique dirigé contre le logographe (c’est-à-dire le rédacteur de discours pour les autres) qu’était Isocrate[2]. Dans ce petit opuscule, Platon discourt sur l’amour et la beauté. Il approfondit aussi le caractère de ce à quoi correspond, à ses yeux, une véritable démarche philosophique. Il s’agit, selon lui, d’une démarche démonstrative qui vise à préserver le désir du vrai et à déployer de la rigueur dans l’application d’une méthode analytique. Il oppose, par conséquent, la démarche des sophistes et celle des dialecticiens. Ce texte porte également sur l’art de parler. Ce qui amène Socrate, vers la fin du texte, à critiquer et à dénoncer fortement les « discours écrits ».

Mise en situation

Socrate croise sur son chemin Phèdre qui sort tout juste de chez son ami Lysias. Phèdre a en sa possession un « rouleau »[3] rédigé par Lysias portant sur Amour. Socrate souhaite en connaître la teneur. Le texte se divise en trois grandes parties.

1.0 Sur le discours de Lysias

À qui, dans une relation pédérastique, un garçon doit-il accorder ses faveurs ? À un homme plus âgé qui n’aime pas (un « sans-amour ») ou à celui qui aime (un « amant ») ? Telle est la question principale à l’origine de l’ouvrage intitulé Phèdre. Lysias soutient dans son livre qu’il est préférable d’accorder ses faveurs à un poursuivant « sans amour » plutôt qu’à un « amant ». Il en est ainsi selon lui parce qu’Amour, avance Lysias, est une maladie de l’âme, une relation éphémère. Amour provoque la jalousie et nuit au perfectionnement moral. Phèdre adhère et défend le point de vue de Lysias au sujet d’Amour. Socrate, pour sa part, décide d’aborder ce sujet en défendant un point de vue contraire à celui de Lysias. Il commence par définir Amour. Il affirme que les humains sont gouvernés par deux grands principes : le désir instinctif du plaisir et le goût réfléchi du bien. Quand le désir instinctif du plaisir domine le goût réfléchi du bien « Amour » s’affirme, selon Socrate, au détriment de la philosophie. Ici, Socrate constate qu’en associant Éros à quelque chose de mauvais, il a offensé nul autre que le dieu Amour. Ce qui correspond à un sacrilège. Pour s’aider à voir clair dans sa réflexion sur Amour, Socrate offre à Éros une palinodie[4].

2.0 La remise en question de Socrate

Il ne faut pas mépriser un amant passionné, car il est en pleine possession d’un délire (mania). Quand ce délire est envoyé par les dieux, il correspond à un art délirant qui procure le plus grand des biens : l’art divinatoire. Mais, pour être en mesure d’établir qu’Amour est le plus grand des biens, il faut cerner la nature de l’âme humaine. Pour déterminer ce à quoi correspond l’âme humaine, Platon utilise une analogie. Il décrit l’âme sous la forme d’un attelage ailé comportant un cocher et deux chevaux. Si l’attelage des dieux est facile à manier, il n’en va pas de même avec celui des humains. Chaque personne admire et tente de reproduire dans sa vie le dieu dont il a suivi le cortège dans le ciel et fait sien un amour selon son caractère. Autrement dit, chacun cherche l’âme sœur dans laquelle il veut retrouver les attributs de son dieu. C’est ici qu’Amour exerce son influence sur l’amant et l’aimé. L’amant s’améliore au contact de son modèle divin, ce qui finira par rejaillir sur l’aimé.

3.0 Rhétorique, dialectique et parole vivante

Socrate dénonce la méthode des sophistes, pour qui la vérité n’est pas une obligation, la vraisemblance leur suffit. Il préfère et défend la démarche des dialecticiens qui consiste à définir un sujet et à le diviser en vue d’atteindre la vérité. Aux yeux de Socrate, les dialecticiens sont d’authentiques philosophes, car ils cherchent à connaître la nature des choses.

Il y a dans cette section du texte un éloge de la mémoire par rapport au texte écrit. Socrate énonce qu’il préfère la parole vivante au texte écrit[5] :

« Socrate : L’écriture présente, mon cher Phèdre, un grave inconvénient, qui se retrouve du reste dans la peinture. En effet, les êtres qu’enfante celle-ci ont l’apparence de la vie ; mais qu’on leur pose une question, ils gardent dignement le silence. La même chose a lieu pour les discours écrits : on pourrait croire qu’ils parlent comme des êtres sensés ; mais si on les interroge avec l’intention de comprendre ce qu’ils disent, ils se bornent à signifier une seule chose, toujours la même. Une fois écrit, chaque discours s’en va rouler de tous côtés, et passe indifféremment à ceux qui s’y connaissent et à ceux qui n’ont rien à faire ; il ignore à qui il doit ou ne doit pas s’adresser. Si des voix discordantes se font entendre à son sujet, s’il est injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père. À lui seul, en effet, il est incapable de repousser une attaque et de se défendre lui-même. » [para. 275 d) et 275 e].

Le discours qui se vit dans l’âme de l’homme qui sait et qui a la possibilité de se reproduire et de se propager dans l’âme d’autrui correspond à ce type de discours qui recèle la semence de la science. Voilà pourquoi Socrate préfère le discours vivant au texte écrit.

Conclusion

L’ouvrage intitulé Phèdre aborde deux thèmes préalablement traités dans Lysis et Le Banquet : l’amour et la rhétorique. Ces deux thèmes sont, aux yeux de Platon, reliés. Quiconque souhaite ou a l’ambition d’être un orateur doit aussi être un philosophe. Il doit être porté par « Amour » (ce principe des belles connaissances) qui permet d’aller des beautés terrestres aux beautés véritables, c’est-à-dire le monde des « Idées ». Dans l’ouvrage intitulé Phèdre, Platon pose l’existence d’une opposition insoluble entre la rhétorique du sophiste (fondée sur la vraisemblance) et la dialectique du philosophe (démarche réputée méthodique et rigoureuse susceptible d’aboutir à la « Vérité »). Seule l’exercice de la parole vive (l’enseignement via la dialectique) permet, selon Socrate, de féconder les âmes et d’atteindre la vérité, alors que l’enseignement via l’écriture ne peut être qu’une démarche stérile. Le philosophe est invité ici à pratiquer la dialectique, cette voie (pour ne pas dire cette seule voie) royale qui mène aux « Idées ». L’ouvrage intitulé Phèdre nous apprend que selon Platon, les amants, par Amour, se rapprochent du divin, bref, de la Vérité.


Et Nietzsche dans tout ceci ?

Alors, Nietzsche avait-il raison de s’opposer à la méthode démonstrative de Socrate et de Platon ? À la lumière des trois bouquins que nous avons étudiés et résumés jusqu’à maintenant (Lysis, Le Banquet et Phèdre), nous répondons oui. Pourquoi ? Parce qu’il y a souvent, voir même trop souvent, des abstractions mythologiques dans les démonstrations de Platon. Nous aurons l’occasion éventuellement d’effectuer un retour-critique plus approfondi et plus détaillé à ce sujet en lien avec d’autres écrits de Platon. J’ai en tête ici les ouvrages suivants : Gorgias, La république, Les Lois, Théétète… Ce ne sera pas, par contre, avant quelques mois...

Digression

Je vous laisse sur une remarque que je me suis faite à un moment donné lors de ce premier parcours à travers certains ouvrages du réputé premier grand maître à penser de la philosophie occidentale (Platon lui-même). Oscar Wilde a écrit un jour : "La route qui mène au bonheur est toujours en construction[6]." Se pourrait-il qu’il en soit de même pour le supposé caractère « Vrai » ou « Authentique » de l’existence des grandes « Idées » ?

Yvan Perrier

Notes

[1] Platon. 2011. Phédon. Le banquet. Phèdre. Paris : Gallimard, 235 p.

[2] Trémolière, François. « Phèdre, Platon : Fiche de lecture ». Encyclopedia Universalis. https://universalis-vieuxmtl.proxy.collecto.ca/encyclopedie/phedre-platon/. Consulté le 5 août 2019.

[3] À l’époque de l’Antiquité grecque, le biblion consistait en un rouleau de papyrus. (Platon, 2011, Nbp 2, p. 168).

[4] Une palinodie est un texte dans lequel une personne se permet de contredire ce qu’elle a préalablement affirmé.

[5] Socrate reprend à son compte le mythe égyptien selon lequel l’invention de l’écriture est attribuée au dieu égyptien Theuth.

[6] À la lumière de ce qui se passe dans certaines grandes villes au XXIe siècle, Wilde aurait pu réécrire comme suit sa réflexion au sujet du bonheur : « La route qui mène au bonheur est toujours en construction. VEUILLEZ UTILISER, DURANT TOUTE LA PÉRIODE DES TRAVAUX, UNE RUE PARALLÈLE." [Mon ajout (Y.P.)]

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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