Édition du 14 septembre 2021

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COP21

Todd Stern, pourquoi vous ne reconnaissez pas la dette écologique ?

L’économiste espagnol et spécialiste du climat, Joan Martínez Alier (1) s’adresse à Todd Stern, le négociateur américain à la COP21, à propos de la discussion sur la reconnaissance de la dette climatique. : « Le sujet est d’obtenir le paiement des compensations pour cette dette climatique historique et, plus important encore, qu’on la reconnaisse afin d’éviter qu’elle continue à s’accroitre. »

Une discussion est engagée à Paris sur la reconnaissance des dommages provoqués par le changement climatique, ce qui rejoint le débat sur la dette écologique ou une partie de celle-ci : la dette climatique. Les pays riches doivent aux pays du Sud une somme énorme qui augmente d’année en année par leur utilisation disproportionnée de l’atmosphère et des océans, comme des éviers où l’on déverse d’excessives émissions de dioxyde de carbone.

L’augmentation de l’effet de serre provoqué par la combustion d’énergies fossiles a été établie dès 1896 par les articles publiés il y a 120 ans par le chimiste suédois Svante Arrhenius. Il a fallu des décennies jusqu’à ce que le sujet devienne un enjeu politique, lors de la réunion de Villach, Autriche, en 1985, et les premiers rapports du Groupe d’Experts Internationaux sur les Changements Climatiques. Pourquoi tant de silence pendant si longtemps ? En 1992, un traité international sur le changement climatique a finalement été signé à Rio de Janeiro, qui reconnait la « responsabilité différenciée » des pays riches et pauvres. Les pays riches ne peuvent pas soutenir qu’ils ignoraient les conséquences de leurs émissions disproportionnées.

Sans entrer ici dans les calculs précis de cette dette climatique, il faut insister sur la position réitérée de l’ambassadeur spécial des États-Unis (à Copenhague en 2009, et à Paris en 2015), M. Todd Stern, rejetant l’obligation de compensation et le principe de liability (responsabilité), et niant l’existence d’un passif ou une dette des Etats-Unis et des autres pays industrialisés. La position de Todd Stern rend difficile un accord à Paris, car certains pays du Sud et de nombreuses organisations non gouvernementales appellent à la reconnaissance de cette dette et, surtout, exigent la garantie que cela ne continuera pas d’augmenter.

Ceux d’entre nous qui étions à Copenhague en 2009, nous souvenons que Todd Stern comme aujourd’hui en 2015, avait déclaré : « Nous reconnaissons absolument notre responsabilité historique dans la diffusion des émissions dans l’atmosphère, là-haut. Mais le sentiment de culpabilité ou l’obligation de payer des réparations, je les rejette catégoriquement ». A Copenhague, l’ambassadeur de Bolivie Pablo Solon, qui est aujourd’hui à Paris comme simple citoyen dans les réunions de la société civile, avait répondu à Todd Stern : « Nos glaciers sont en déclin, les sources d’eau sont en train de s’assécher. Qui doit faire face à cela ? Il nous parait juste que le pollueur paye, et non pas les pauvres. Nous ne sommes pas ici pour désigner le coupable, mais seulement la responsabilité. Comme disent souvent les commerçants aux États-Unis, si tu le casses, tu le payes ».

Le sujet est d’obtenir le paiement des compensations pour cette dette climatique historique et, plus important encore, qu’on la reconnaisse et aussi d’éviter qu’elle continue à s’accroitre. On se demande si le pape François interpellera Todd Stern et le président Barack Obama, en leur lisant le paragraphe numéro 51 de son encyclique “Laudato si“. Ce texte, rédigé dans un vigoureux langage, circule en Amérique Latine parmi les porte voix de l’écologie populaire et de la justice environnementale depuis 1991.

Ce texte dit : « Il y a une véritable “dette écologique“, particulièrement entre le nord et le sud, liée à des déséquilibres commerciaux, avec des conséquences sur l’environnement écologique, et à l’usage disproportionné de ressources naturelles par certains pays. Les exportations de certaines matières premières, pour satisfaire les marchés dans le nord industrialisé, ont produit des dommages locaux, comme la pollution au mercure dans l’extraction de l’or ou à la dioxyde de soufre dans l’extraction de cuivre. Tout particulièrement, nous devons estimer l’utilisation de l’espace environnemental de toute la planète pour rejeter les résidus gazeux qui se sont accumulé pendant deux siècles et qui ont provoqué une situation qui affecte désormais tous les pays du monde. Le réchauffement causé par l’énorme consommation de certains pays riches a des répercussions dans les lieux les plus pauvres de la planète, notamment en Afrique, où l’augmentation de la température, qui s’ajoute à la sécheresse, frappe les rendements des cultures. À cela s’ajoutent les dommages provoqués par l’exportation des résidus toxiques solides et liquides vers les pays en voie de développement, et par l’activité polluante des entreprises qui font dans les pays moins développés ce qu‘ils ne peuvent pas faire dans les pays qui leur apportent leur financement ».

L’encyclique insiste, par conséquent, sur la nécessité de calculer la répartition inégale de « l’espace environnemental » pour rejeter les gaz à effet de serre. Et il ajoute : « Nous constatons que, souvent, les entreprises qui agissent ainsi sont des multinationales, qui font là ce qui ne leur est pas permis dans les pays développés ou dans l’Ancien monde. Généralement, quand elle cessent leurs activités, ces entreprises laissent de nombreux dégâts humains et environnementaux, comme le chômage, des villages sans vie, l’épuisement de certaines réserves naturelles, la déforestation, l’appauvrissement de l’agriculture et de l’élevage local, des cratères, des collines retournées, des rivières polluées et quelques rares œuvres sociales qui ne peuvent plus être maintenues. »

Notes

(1) Joan Martínez Alier est professeur en économie et en histoire de l’économie à l’université autonome de Barcelone, membre du comité scientifique de l’Agence européenne pour l’environnement et président de la Société internationale pour une économie écologique.

Texte publié initialement dans le journal mexicain Opinion :

http://www.jornada.unam.mx/2015/12/08/opinion/020a1pol

Traduction d’Irene Casado Sanchez

Joan Martínez Alier

Professeur à l’ « Universidad Autónoma de Barcelona »

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