Édition du 22 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Livres

À propos du livre de Philippe Corcuff et de la « grande confusion »

Le politologue, professeur à l’IEP de Lyon, a publié aux éditions Textuel un ouvrage dense que l’historien et directeur de la publication de Regards Roger Martelli tente de décrypter.

Tiré de regards.fr

Philippe Corcuff n’a jamais été de ceux qui écrivent pour se faire des amis. Pour tout dire, il griffe plus qu’il ne ronronne. Il va parfois trop loin ? Il est injuste à l’occasion ? Sans doute. Mais les 660 pages de ce livre sont parmi les plus utiles qui aient été écrites ces temps-ci [1].

L’extrême droite ordonne aujourd’hui la dynamique d’ensemble du débat d’idées. Elle a déconstruit le primat de l’égalité ; elle a imposé le paradigme de l’identité. L’identarisme et l’ultraconservatisme structurent le paysage idéologique contemporain. À côté d’eux ou entre les deux se situe une zone floue où se retrouvent des pensées, venues de la droite comme de la gauche, qui acceptent une part des présupposés de l’extrême droite, alors même qu’elles prétendent la terrasser. Pour Corcuff, c’est la zone de la « grande confusion » ; c’est l’univers du « confusionnisme ». Il lui adjoint un opérateur intellectuel qui le colore et le rend possible : le « conspirationnisme » ou « complotisme ». Quelle que soit l’intention d’un auteur, quels que soient l’horizon idéologique et le positionnement politique, quiconque met un doigt dans l’engrenage contribue à nourrir la dérive vers la droite extrême. Pour Corcuff, le confusionnisme et le conspirationnisme contredisent le parti pris de l’émancipation.

Le premier chapitre est un remarquable exposé de la méthode par le recours à l’exemple. Corcuff décortique certains des propos de trois auteurs : Jacques Julliard, Frédéric Lordon et Mathieu Bock-Côté, un historien, un économiste et un philosophe. Il prend bien soin de préciser que ces trois hommes ne sont en aucune façon superposables : le premier vient de cette gauche « décomplexée » du Nouvel Observateur, qui a conduit vers les rivages du social-libéralisme, avant de glisser vers un républicanisme souverainiste ; le deuxième appartient à la gauche radicale, dont il est une composante intellectuelle très médiatisée ; le troisième est un nationaliste ultraconservateur québécois avéré. Les deux premiers se situent à deux pôles opposés de la gauche ; le troisième est franchement à droite. Ils n’ont donc rien de commun et pourtant, quelque chose les rapproche : leur critique de l’universalisme et du mondialisme réputés abstraits, leur passion pour un enracinement national renvoyé du côté du concret et leur attraction pour la protection que la nation est censée procurer face aux désordres du monde.

Si l’on s’en tient à leurs mots clés, force est de constater qu’ils résonnent avec ce qui fut une caractéristique en longue durée des extrêmes droites européennes — Corcuff évoque longuement Maurice Barrès. Cela n’en fait ni des membres ni même des otages de ce courant de pensée. Mais cela oblige à se demander si une telle familiarité contrecarre l’avancée vers la grande régression possible ou si, au contraire, elle y contribue, fût-ce involontairement. Pour Corcuff, la réponse se trouve du côté du second terme. On devrait convenir avec lui qu’on ne combat pas l’extrême droite par la ruse, en reprenant ses mots.

Il ne sert à rien de résumer un travail titanesque, qui mobilise un matériau d’une grande richesse et un arsenal conceptuel rigoureux. Je ne me prononcerai pas ici sur la pertinence des clés théoriques qui sont les siennes. Mais j’indiquerai, à partir des miennes, ce que je retiens de la masse des informations qu’il nous donne et ce qui, parfois, me sépare de son propos :

1- Les idées de l’extrême droite ne sont pas des élucubrations fumeuses, inventées par quelques virtuoses contemporains des médias. Elles ont des racines historiques profondes, formalisées par des penseurs brillants. Corcuff évoque Barrès : il aurait pu remonter plus loin. Un des tout premiers penseurs de la contre-révolution, Joseph de Maistre, écrit ainsi en 1796, dans ses Considérations sur la France : « Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan. Mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu ». Pour la pensée réactionnaire des racines intouchables, l’égalité et l’universalité sont des chimères tournant le dos à l’ordre, à la fois naturel et divin, qui distribue les individus en langues, en groupes sociaux et en États. Toute remise en cause de cet ordre inégal expose les sociétés à la malédiction divine, au désordre et à la destruction.

2- Pendant quelques décennies, les idées d’extrême droite ont subi le discrédit de leurs porteurs, balayés par la défaite des fascismes européens. Puis la droite extrême a peu à peu redressé la tête et repris l’offensive, d’abord sur le plan des idées. Sitôt qu’il fut avéré, dès le début des années 1970, que s’essoufflait le cycle favorable de la grande croissance d’après-guerre, elle s’est glissée dans les failles que l’événement suscitait. Alain de Benoist, théoricien brillant de la « Nouvelle droite », fut l’un des premiers à expliquer que le grand cycle de l’égalité, ouvert par les révolutions « occidentales » et prolongé par le mouvement ouvrier, laissait désormais la place au cycle de l’identité.

Les désordres qui suivirent la fin de la guerre froide ont ouvert un champ nouveau à cette conviction, en lui donnant les ressorts mentaux du « choc des civilisations » théorisés par l’américain Samuel Huntington. Le temps était venu de la grande peur de la civilisation occidentale menacée, par le « grand remplacement » provoqué par les flux migratoires, comme par l’expansion démographiquement inévitable de l’islam. « Nous ne sommes plus chez nous » : la formule populaire relie désormais les angoisses d’en bas et les pensées élaborées en haut ; elle rapproche l’homme de la rue, Alain de Benoist et… l’académicien Alain Finkielkraut.

3- L’obsession identitaire est venue de l’extrême droite, puis elle a gagné la droite et, enfin, elle n’a pas épargné la gauche. Du coup, elle a contribué à effacer la frontière qui sépare les deux grands regroupements politiques. Le mouvement a commencé à la fin des années 1980, autour de « l’affaire du foulard islamique ». Elle s’est élargie dans la décennie suivante, parfois au nom de la République [2], plus souvent au nom de la laïcité. Avec le XXIe siècle, l’islam devient le catalyseur des craintes devant le lien social qui se défait, l’autorité qui se délite, l’esprit public qui se dissout.

Trois notions finissent par s’entremêler dans la montée du malaise. Avec le 11 — Septembre, le choc des civilisations glisse à la « guerre contre le terrorisme islamique » et à « l’état d’exception » qui en découle. L’insécurité devient un paradigme dominant, touchant tous les domaines de la vie sociale, jusqu’à « l’insécurité culturelle ». Enfin, le sentiment de l’identité perdue nourrit la dénonciation, de plus en plus hystérique, de tout ce qui mine les appartenances réputées fondamentales : le « communautarisme » des minorités, « l’islamisme » et plus récemment encore « l’islamo-gauchisme ». Sécurité, identité et islamophobie sont désormais inséparables dans l’univers mental des discriminations que veut structurer l’extrême droite.

La dénonciation du nouvel ennemi se fait en reliant, de façon variable, la défense des racines chrétiennes oubliées, de la civilisation européenne encerclée et de la laïcité bafouée. Elle se fait volontiers au nom du peuple, le vrai, celui qui croit aux valeurs saines d’enracinement, délaissées par les élites emportées par le vent du mondialisme. Ce ne sont plus la droite et la gauche qui se font face, mais le peuple et la nation face à leurs adversaires qui conspirent contre elles. La messe est dite : l’heure est… au rassemblement national. Pour parachever le mouvement, il ne reste plus qu’à doter le rassemblement de sa majuscule.

4- La montée des extrêmes droites est, à parts égales, le fruit du dérèglement social alimenté par la mondialisation financière, de la crise démocratique avivée par cinq décennies de « gouvernance » [3] et de la crise politique qui a fait éclater, dans les consciences, la pertinence du couple droite-gauche, que l’histoire avait structuré autour du dilemme de l’égalité. Nous sommes ainsi confrontés à une situation où se combinent les pulsions sécuritaires et identitaires, pour légitimer l’avènement de sociétés construites autour du couple de la protection nationale et de l’exclusion. Devant la difficulté à identifier les causes du mal-être, la vieille tentation du bouc émissaire reparaît et, avec elle, le recours classique à l’idée du complot, amplifiée par l’expansion des réseaux sociaux instantanés. Quand on ne sait plus désigner les logiques sociales qu’il faut combattre, il ne reste plus qu’à vitupérer les individus qui trament dans l’ombre leurs forfaits : selon les cas, ils sont situés en haut (les élites, la caste, le système, l’établissement…) ou en bas (l’immigré, le musulman ou le bouc émissaire de toujours, à savoir le juif).

Exacerbée par le doute, la colère se mue alors volontiers en méfiance et en ressentiment. L’issue se cherche dans la protection généralisée et le renforcement des clôtures, matérielles ou symboliques. Au fil des années, une cohérence régressive s’est ainsi installée. Dans ce contexte, Corcuff a raison de suggérer que tout relâchement de la vigilance, que toute concession à l’air du temps est grosse de capitulation devant la pression idéologique de l’extrême droite. Dans les années 1980-1990, le socialisme européen s’est abîmé en intégrant, comme une donnée incontournable, l’hégémonie de la doxa ultralibérale. Il s’est mis à faire, de la concurrence et de la compétitivité, des valeurs de la gauche elle-même. Il s’est transformé en social-libéralisme : ce faisant, il a perdu son âme, ses militants et ses électeurs.

En intégrant une part du vocabulaire de l’extrême droite, en légitimant l’obsession de la sécurité, de l’identité ou de la protection nationale, la même mésaventure peut arriver à une gauche qui prétendrait disputer au lepénisme les catégories populaires, en intégrant une part de ses mots de prédilection et de ses affects. Si elle suivait cette piste, la gauche actuelle risquerait d’amplifier le désastre amorcé par la crise du soviétisme et la déconfiture de la social-démocratie libéralisée. Ce n’est pas qu’il faille fermer les yeux sur les dysfonctionnements sociaux qui se cristallisent autour des mots de la sécurité, de l’identité ou de la protection. Mais l’essentiel reste de délégitimer les systèmes idéologiques puissants qui se sont constitués autour de ces mots : il n’est pas de pire ennemi de la sûreté que l’idéologie sécuritaire ; le nationalisme étouffe ce qu’il reste de propulsif dans l’idée de nation ; le protectionnisme finit inéluctablement par contredire le besoin de protection. Saluer ostensiblement les mots, aujourd’hui, revient à donner un peu plus de force aux systèmes de pensée qui en font leurs icônes et le symbole de leur ossature.

5- Corcuff s’inscrit dans l’espace de la gauche et pas de n’importe quelle gauche. Il n’aime pas le terme de « gauche radicale » et lui préfère la « gauche d’émancipation » ? Soit. L’essentiel est qu’il a choisi de ne pas oublier sa propre « famille » : la gauche dont il se réclame n’est pas épargnée par le risque de glissement. Elle peut le faire de façon consciente (ne pas laisser à l’extrême droite le champ de la sécurité et de l’identité) ; elle peut aussi le faire par omission (ne pas donner des armes à l’adversaire).

Là encore, Corcuff a globalement raison : tout ce qui contribue un tant soit peu à entériner l’inflation des mots prônés par le Rassemblement national, tout ce qui alimente la survalorisation du sécuritaire et de l’identitaire participe plus ou moins du repli encouragé par un air du temps délétère. Penser que l’ennemi de mon ennemi peut être un ami, suggérer que tout « antilibéral » peut être un allié quel que soit son positionnement politique est une aberration. Juger qu’il ne faut pas insister sur la prégnance persistante de l’antisémitisme, au motif que l’islamophobie est le péril dominant, est une faute. Ne voir dans une réalité — par exemple le mouvement si complexe des « Gilets jaunes » — que la part qui conforte ses propres combats est une légèreté. Une fois encore, sur ces points il faut entendre les inquiétudes de Corcuff.

6- La masse énorme et irrécusable de citations qu’il entasse pour nous est un signal d’alarme et nul à mes yeux ne peut se dispenser d’une introspection vigilante. Il y a pourtant quelque chose, dans la construction de son propos, qui peut nuire à sa perception et même contredire son propre parti pris. Ainsi, pour donner plus de relief à ses mises en garde et par souci d’exhaustivité, Corcuff se livre parfois à l’exercice des listes à la Prévert, où des individus souvent opposés sont cités en masse compacte et non hiérarchisée. Il veut montrer de façon spectaculaire l’ampleur du phénomène « confusionniste ». Mais cette rhétorique peut nourrir à son insu ce qu’il récuse lui-même : l’idée du « tous pareils ».

Corcuff sait parfaitement que l’on ne peut pas mettre sur le même plan l’usage des mots, alors même qu’ils sont insérés dans des dispositifs intellectuels opposés. Il précise d’ailleurs lui-même que tout recours au vocabulaire national n’implique pas une propension irrépressible au nationalisme. On peut être sensible à l’exigence de souveraineté, qui accompagne volontiers le désir d’autonomie d’un territoire donné, sans être pour autant taxé de souverainiste. On peut mettre en cause les réseaux de décision qui sont depuis toujours une composante du pouvoir, sans s’enliser pour autant dans le conspirationnisme, dès lors que l’on ne fait pas, de ces réseaux, des cénacles occultes où de maléfiques manipulateurs orientent le mouvement du monde, en tirant les fils des marionnettes occupant pour eux le devant de la scène. Dans le même ordre d’idée, j’ai plaidé naguère pour une critique radicale de l’identité [4] et, en règle générale, je préfère à la notion d’identité celle « d’identification » qui est à la fois plus dynamique (elle évoque une construction et pas une essence figée) et plus complexe (elle admet la pluralité des sentiments d’appartenance sans postuler entre eux quelque hiérarchie que ce soit). Je me garde pourtant de classer tout utilisateur de l’identité dans la catégorie des identitaires.

Dans l’esprit persistant des Lumières, on peut s’inscrire dans la valorisation de l’universel. À condition de ne pas oublier que l’universalité n’est pas une donnée, mais une construction complexe. Il est dès lors des figures tellement abstraites de cet universel qu’elles le rabattent vers la norme, toujours celle des dominants, contredisant de fait la possibilité pour les dominés de toute émancipation, individuelle et collective. On doit se défier de la tentation communautaire — la figure pauvre du commun : cela n’autorise pas certains (dont n’est pas notre auteur…) à mettre sur le même plan le communautarisme des dominés et celui des dominants. Corcuff a raison de rester réticent devant l’affirmation de « l’essence noire » proposée par le philosophe décolonial Norman Ajari [5]. Mais il est difficile d’oublier qu’elle est produite d’abord par le désir discriminatoire de ceux qui, comme Laurent Bouvet [6], demandent aux « minoritaires » de masquer leur spécificité pour ne pas heurter le peuple de la « majorité ». On peut ne pas aimer que l’on exalte la différence, pour contrer le processus de la mise à la norme, et détester plus encore le refus de la spécificité et de la singularité, au nom d’une conception excluante de l’universalité. Il n’y a pas de société vivable sans commun, mais il n’y a pas de commun supportable sans le multiple qui lui donne chair…

Délégitimer des systèmes de pensée extrêmes n’implique pas que la position « raisonnable » se situe dans un juste milieu entre eux. Il ne s’agit pas, par exemple, de faire la moyenne entre un universalisme éradicateur se réclamant d’une certaine laïcité et le repli sur les identités minoritaires refermées en communautés protectrices. C’est l’effacement de la sphère publique concrète qui pousse à la recherche de substituts unificateurs symboliques, fondant l’ordre social sur le respect de normes dominantes définies comme celles du plus grand nombre [7]. C’est par ailleurs le recul du commun dans l’ensemble de la vie sociale qui nourrit la montée des discriminations et pousse les discriminés à s’instituer en communautés légitimes, aspirant à la reconnaissance et à la dignité. Ce n’est pas le « communautarisme » qui tue le commun, mais la carence de commun qui produit et alimente le communautarisme. C’est en restructurant socialement et politiquement l’espace du commun que l’on dépassera la contradiction entre les « communautés » trop réduites et un universel uniformisant à l’excès.

7- Cela me conduit à une interrogation plus fondamentale. Corcuff nous met devant l’évidence d’un espace discursif qui regroupe des idéologies et des individus hétérogènes, autour de notions qui sont par ailleurs des pivots pour l’univers ultraconservateur qu’il convient de combattre. Il dessine donc pour nous un ensemble qu’il désigne, dans son titre même, par le terme de « grande confusion ». La formule est bonne. Mais l’existence de ladite confusion légitime-t-elle l’apparition d’un nouveau concept, celui de « confusionnisme » ?

La cohérence relative d’une idéologie est la clé de sa reproduction. Dans le paysage intellectuel contemporain, on peut ainsi noter l’existence de deux pôles, situés aux extrémités d’un axe allant globalement de la droite à la gauche. Du côté le plus à droite, se trouve le pôle qui semble aujourd’hui le plus attractif ou le plus susceptible d’hégémonie : il peut être caractérisé à la fois de sécuritaire, identitaire, nationaliste, antimondialiste et protectionniste. Du côté le plus à gauche se repère le pôle de l’émancipation : ses maîtres mots sont égalité, citoyenneté, mondialité, solidarité, mise en commun.

Entre les deux se situe un espace beaucoup plus flou (ou « confus ») qui recoupe des sensibilités et des individus venant à la fois de la gauche et de la droite. Mais par définition, cet espace n’a pas d’axe unificateur, ce qui voue ses membres à subir l’attraction de l’un ou l’autre des deux pôles structurés. Corcuff a mille fois raison de dire que, dans le moment présent, cette dominante ne porte pas dans le sens que nous pouvons espérer. A-t-il pour autant raison d’autonomiser l’espace au point de lui donner un statut identique aux deux pôles de cohérence ? On peut craindre que cette façon de voir globalisante n’essentialise un ensemble hétérogène dont l’épaisseur dépend de l’attractivité de pôles d’influence qui lui sont extérieurs. Le risque est alors que le confusionnisme ne fasse qu’ajouter du découragement et… de la confusion.

8- Cela me conduit naturellement au dernier point. J’ai dit au départ que, malgré les distances que je peux exprimer, ce livre est de la plus grande et plus courageuse utilité. Il dissuade de donner des armes au pôle régressif dominant. Il encourage à l’autovigilance nécessaire. Mais l’indispensable critique de la confusion ne suffit pas à ce qu’advienne la clarté qui peut la dissiper. Le travail de Corcuff nous incite donc à un effort qui ne relève pas d’un seul individu : celui qui permet que la dominante s’inverse et que la gauche d’émancipation retrouve une dynamique d’hégémonie qu’elle a progressivement perdue dans le champ de la gauche. L’expérience récente l’a suffisamment montré : nul mouvement populaire, même massif, ne peut freiner l’expansion de l’extrême droite, s’il ne peut pas s’adosser à une contre-offensive idéologique maîtrisée, à un projet alternatif cohérent et attractif et à des constructions politiques à la hauteur des enjeux.
Convenons que, sur ce terrain, il nous reste beaucoup à faire.

Notes

[1] Philippe Corcuff, La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Textuel, 2021

[2] le 4 septembre 1998, une tribune du Monde titrée « Républicains n’ayons plus peur » se désole de voir « liquéfiées les autorités d’ascendance, de compétence, de commandement et enfin de métier » et dresse le tableau d’« individus désintégrés, livrés aux nationalismes de quartier ou de cité, aux solidarités viscérales de la communauté ou de la bande, aux prestiges du caïd et de l’argent facile, aux mirages virtuels et télévisuels ». La tribune est signée par Régis Debray, Max Gallo, Jacques Julliard, Blandine Kriegel, Olivier Mongin, Mona Ozouf, Anicet Le Pors et Paul Thibaud, figures intellectuelles marquantes de courants de gauche souvent opposés par ailleurs

[3] Roger Martelli, La Bataille des mondes, Éditions François Bourin, 2013

[4] Roger Martelli, L’Identité, c’est la guerre, Les Liens qui Libèrent, 2016

[5] Norman Ajari, La dignité ou la mort. Éthique et politique de la race, La Découverte, 2019

[6] Laurent Bouvet, L’insécurité culturelle, Fayard, 2015

[7] En 1801, le Concordat définissait la primauté du catholicisme en le désignant comme « la religion de la majorité des Français ». Il est curieux que des « laïques » se prévalent de la même démarche pour prôner l’invisibilité des « minorités »

Roger Martelli

Journaliste à Mediapart (France).

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