Édition du 17 mai 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

Effondrement, résistance et solidarité au Liban

Entretien avec Serge Harfouche et Jean Kassir.

Que se passe-t-il au Liban ? Depuis le soulèvement de masse de 2019, depuis l’explosion de Beyrouth en 2020, depuis la contre-insurrection et la terrible « guerre économique » ? Nous publions cette semaine le premier volet d’un long et passionnant entretien croisé avec Jean Kassir, activiste et co-fondateur du média indépendant Megaphone basé à Beyrouth et Serge Harfouch, lui aussi activiste et co-fondateur de la ferme-école Buzuruna Juzuruna au cœur de la vallée de Bekka.

Tiré du site du CADTM.

Cet entretien a été réalisé par des ami.e.s de La cantine syrienne de Montreuil et un membre de Radio Zinzine, en apparté des troisièmes rencontres « Les Peuples Veulent » qui se tenaient à Montreuil en novembre dernier.

« Il faut en finir avec ce régime meurtrier »

Bonjour à vous deux et merci de nous accorder du temps pour cet entretien. Avant toute chose, pouvez-vous vous présenter ?

Serge Harfouche : Je m’appelle Serge, je suis originaire d’un village proche de Tripoli, mais j’ai grandi dans la ville. J’ai fait des études de psychologie, de lettres, j’ai été libraire à Beyrouth pendant longtemps, et je suis engagé dans la lutte depuis toujours. Mes parents n’étaient pas politisés, ils sont d’une classe moyenne qui a tracé sa voie sans faire de vague et qui se retrouve niquée. Mon père est mort en 2020, il s’est quand même fait baiser par le régime.

Depuis que je suis en âge de manifester, j’ai été impliqué dans tous les mouvements de contestation du régime au Liban. En 2011, c’était un petit mouvement étudiant contre le système confessionnel. En 2015 c’était la crise des déchets à Beyrouth, avec 2 à 3 mois de grosses manifestations où on s’est fait réprimer à fond. Et en 2019, je me suis jeté corps et âme dans la révolution, c’était un des plus beaux moments de ma vie.

Depuis 4 ans je fais partie du collectif Buzuruna Juzuruna qui veut dire « nos graines sont nos racines ». Notre activité principale est la semence paysanne et nous sommes aussi une ferme école très impliquée dans la transmission des pratiques agro-écologiques pour une transition de l’agriculture dite conventionnelle à une agriculture beaucoup plus environnementale et axée sur la protection de notre patrimoine naturel mondial. Avec la semence paysanne notre but est de récupérer, reproduire et préserver toutes les variétés endémiques de la région – les céréales et quelques légumes aussi.

Nous sommes très impliqués dans la vie politique alternative au Liban et nous essayons autant que possible de soutenir tous les collectifs nés après la révolution de 2019 au Liban. Le collectif a été créé par des agriculteurs et des ingénieurs agronomes syriens, libanais et français. En ce moment il regroupe 18 adultes et 27 enfants. Une belle partie de l’équipe est composée d’exilés syriens qui ont trouvé refuge au Liban. La ferme est dans la plaine de la Bekaa, proche du village de Saadnayel, à côté de la ville de Zahle. Nous sommes donc à 50 à 60 km de Beirut et 30 à 40 km de Damas.

Jean Kassir : Mégaphone a été créé en 2017, juste après le herak de 2015, le plus grand mouvement de protestation avant le soulèvement populaire qui a commencé le 17 octobre 2019. A l’époque c’était à l’issue de la crise des déchets où tout Beirut, le Mont Liban et les régions périphériques étaient ensevelis sous les déchets. C’était un gros scandale de corruption qui a fait que des milliers de personnes sont descendues dans la rue. Le groupe de base de Mégaphone se connaissait du militantisme étudiant depuis 2011. L’idée était très simple.

A l’époque, on était à un an des législatives, et on prenait des distances vis-à-vis de l’opposition classique qui se présentait et avait un discours complaisant. Elle se limitait à une rhétorique anti-système assez classique, sans se focaliser sur d’autres problématiques, par exemple les groupes marginalisés, les migrants, les communautés LGBTQs, ou encore les enjeux régionaux et notamment le rôle du Liban. Mégaphone visait à présenter cela, vulgariser ces problématiques, et introduire une audience jeune sur ces questions.

Notre idée était donc de créer un média sur les réseaux sociaux qui employait le langage visuel de ces réseaux-là, des vidéos, des graphiques, pour accompagner l’actualité libanaise d’une manière extrêmement critique et de déconstruire les narratives et les discours de toutes les formes de pouvoir. Nous voulions aussi expliquer d’une manière assez simple des sujets qui sont en général traités d’une façon très technique, comme par exemple l’économie. Nous voulions construire un média sur lequel on puisse compter dans un soulèvement prochain.

Ce collectif qui a commencé avec des volontaires en 2017 a pris beaucoup d’ampleur et avec le soulèvement populaire du 17 octobre 2019 Mégaphone s’est transformé en média quotidien qui au jour le jour documente la politique libanaise. Il a eu un grand rôle de documentation des mouvements de contestation dans la rue et aussi de toutes les violences policières contre les manifestants durant cette période. Nous avons vraiment appris les leçons de 2015. On savait que les caméras et les télés pouvaient s’éteindre à n’importe quel moment et donc c’était très important de briser le monopole du discours, mais aussi de l’image. Il fallait créer notre propre image avec un angle qui se démarque de celui de la télévision, qui est ancré dans la rue, qui vient de la foule et pas des policiers.

Avec la révolution nous avons développé un autre axe lié à l’imaginaire politique, avec des articles d’opinion publiés sur Mégaphone, qui commentent l’actualité mais ont aussi des propositions politiques, qui affirment qu’il faut s’organiser au niveau local, qu’il faut reprendre les syndicats pour articuler le mouvement populaire et faire pression sur le pouvoir, cherchent à repenser les alternatives.

Nous avons aussi privilégié ce qu’on appelle en anglais le explainer journalism qui vise à simplifier et rendre accessible l’information et ainsi permettre d’élargir le débat public. Nous voulions que beaucoup plus de gens discutent de l’économie et de sujets qui sont en général très techniques. Évidemment il y a aussi tout l’axe qui vise à ouvrir une plate-forme pour tous les groupes marginalisés – les réfugiés, les travailleurs migrants, les groupes LGBT etc. Mégaphone cherche à rendre plus visible ces groupes-là.

Depuis le 17 octobre l’équipe travaille à plein temps. On vit de ça depuis deux ans, tous les jours. Aujourd’hui l’équipe a 10 personnes à plein temps, et 7 à temps partiel et beaucoup de volontaires aussi. En termes d’audience, c’est vraiment très jeune, plus de 70 % de notre audience sur Facebook, Instagram et Twitter a moins de 35 ans. Nous sommes aussi suivis par les Libanais à l’étranger et en termes de volume il y a à peu près 120,000 personnes qui suivent sur Facebook et 100,000 sur Instagram. Le reach, c’est à dire les gens qu’on atteint mensuellement s’élève à peu près à deux millions de personnes. Beaucoup de monde reçoit le contenu sur leur écran. Maintenant, s’ils sont réceptifs ou pas c’est une autre affaire. Le contenu de Mégaphone est repris, parfois sur whatsapp, parfois par la télé. Notre contenu est en train de créer une conversation. Évidemment ce n’est pas la même ampleur que la télé qui reste l’outil d’information principale qui touche tous les foyers, mais on peut dire que nous sommes en compétition et qu’on vient déranger et certainement briser le monopole de la télé.

Quand Mégaphone a été créé il y avait d’autres médias alternatifs qui émergeaient et après la révolution d’octobre 2019 il y avait une explosion des plateformes médiatiques politiques qui sont en train d’émerger sur les réseaux.

Au Liban deux millions, c’est considérable. C’est combien la population ?

Jean : Nous n’avons pas de chiffres, c’est un grand problème au Liban, on n’a jamais de chiffres, mais c’est à peu près six millions d’habitants. Pour préciser, ce ne sont pas deux millions de personnes qui sont abonnées à la page, la quantité peut mensuellement à autant de personnes. Dans un petit pays on peut dire que Mégaphone a beaucoup fait parler de lui.

Venons-en à l’évolution politique, c’est difficile de savoir où commencer. Il y a eu la révolution et après il y a différents éléments qui ont fait qu’elle a été bloquée. On pourrait commencer là, et avancer vers l’actualité maintenant.

Serge : Pour faire rapidement nous avons eu le confinement, un peu comme tous les pays du monde, et l’État, le régime, en a bien profité pour virer toutes les tentes de la révolution qui étaient installées sur les places des villes et villages un peu partout [depuis octobre 2019]. Ils ont aussi profité pour nous bloquer l’accès à la rue. Nous avons plus ou moins tenu la rue jusqu’à, je dirais, mars – avril 2020 et à partir de là nous avons été complètement virés. C’était particulièrement violent alors qu’il n’y avait pas de raison. Les tentes se sont faites totalement cassées. A partir de là, le mouvement contestataire dans la rue a vraiment pris cher. On a perdu le momentum à cause de la pandémie, nous avons eu de gros cas de covid. Du coup c’était compliqué d’un point de vue sanitaire. Même si ça a arrêté dans les rues ça n’a pas complètement arrêté dans les esprits. Après il y a eu la crise économique où on a vu notre monnaie perdre dix fois de sa valeur en moins d’un an.

Pour revenir sur les places, si j’ai bien compris, la révolution a vraiment touché quasi tout le pays et pas que les villes, aussi les villages un peu partout. Donc est-ce que cette répression était partout pareille ?

Serge : Ça dépend de la taille des manifestations populaires dans les villes et les villages, mais là où il y avait une grosse présence dans la rue il y a eu une grosse répression. Par exemple, nous avons des potes du côté de Zahle qui au moment du confinement sont quand même restés pour garder les tentes parce qu’ils avaient construit de belles choses. Les potes qui dormaient dans les tentes les deux premiers jours du confinement se sont littéralement fait marcher dessus, puis jetés en garde à vue pendant plusieurs jours et tabassés en prison. Cette réaction brutale se voulait un message aux gens qui sont dans la rue. Il n’y avait aucune raison que ces gens-là se fassent casser la gueule.

L’explosion du 4 août 2020 et la poursuite de la contre-insurrection

Prochaine étape : l’explosion du 4 août 2020 à Beyrouth, et ses conséquences terribles, mais avant cela j’imagine qu’il y avait une sorte de dépression ou désespoir face à la situation économique.

Jean : Comme Serge l’a dit, le confinement de mars 2020 a été le coup de grâce. La contre-révolution avait déjà commencé dès les premiers jours, que ce soit la répression policière ou l’armée. Surtout à Tripoli c’est l’armée qu’on a envoyé, pas juste la police. Il y avait aussi les milices du Hezbollah. C’était évidemment une sorte de guerre de classes, parce que l’effondrement économique n’a pas seulement été géré, mais il y a eu un laissez-faire délibéré pour que les gens saignent jusqu’au bout. Nous n’avons pas été tous logés à la même enseigne. Les gens qui avaient des petites économies, des petites retraites dans les banques n’ont rien pu retirer de leur argent en devises étrangères, alors que des milliards de dollars étaient en train d’être envoyés en dehors du Liban par les gens qui avaient de gros sous et qui avaient de l’influence. Donc c’est vraiment à un moment de démobilisation que le 4 août 2020 arrive.

L’explosion du port de Beirut le 4 août a provoqué deux réactions. D’abord il y a eu le choc. Plus de la moitié de la ville a été totalement dévastée par l’explosion de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium qui étaient entreposés dans le port pendant plusieurs années. Plus de 200 morts, des dizaines de milliers de personnes qui ont perdu leur logement, une ville anéantie en même pas quelques fractions de seconde. Le mouvement s’était déjà essoufflé avec le Covid et la répression policière. Le 4 août, c’est la claque de trop. C’est l’exemple parfait de la vie sous ce régime. Des gens sont chez eux, tous seuls dans le salon à regarder leur télé. Et d’un coup la vitre explose. Des centaines de milliers de personnes ont vécu cette expérience au même moment.

Ça dit quoi ? Ça dit que nos vies ne valent rien sous ce régime. Pendant 7 ans du nitrate d’ammonium a été stocké dans cet entrepôt du port, à 200 m des premiers immeubles d’habitation. C’est un moment de ressenti profond, intergénérationnel, qu’on ne peut plus vivre avec ce régime.

Les gens qui n’avaient pas eu le déclic avec le soulèvement, la crise économique, et la guerre de classe que le régime menait contre les gens depuis le 17 octobre 2019, l’ont vécu en une fraction de seconde quand ils étaient dans l’appartement, avec les vitres explosées, les cris des enfants et des voisins. Ce déclic c’est impossible de ne pas l’avoir ressenti, et cela de tous les bords politiques. Même les sympathisants du régime : c’est compliqué de ne pas sentir qu’on vaut de la merde pour [l’oligarchie qui gouverne] ce régime.

La réaction qui a suivi [des politiciens] a été terrible : il n’y a pas eu mot pour les victimes, ni même un geste symbolique. C’était spectacle pathétique pour se rejeter la responsabilité, dans un contexte de répression policière.

De notre côté, le premier réflexe est un réflexe de solidarité. Des centaines de personnes commencent à déblayer les rues, des initiatives solidaires et autonomes s’organisent dans les quartiers, des squats et des formes de mobilisation solidaire et politique commencent à s’organiser.

Serge : Pour nous c’était terrifiant, on était loin de Beyrouth… On a passé des journées au téléphone pour être sûr que tout le monde allait bien. Puis on a fait des aller-retours pour distribuer autant de légumes que possible aux cantines créées et notamment à Nation Station, on a débarqué à plusieurs pour filer des coups de main pour déblayer.

Jean : Puis le 8 août une grande mobilisation dans la rue se fait réprimer de la manière la plus violente par les forces de l’ordre.

Serge : Le 8 août j’étais dans la rue avec les potes, et les bâtiments de 5 ministères ont été occupés. Il s’agissait de dire aux flics qu’on était veners et qu’ils allaient prendre cher. On a pris cher… mais eux aussi ! Quand on est arrivé à Beyrouth à 3h de l’après-midi, il y avait déjà des lacrymos partout alors que les gens n’étaient pas arrivés…

Jean : Pendant ce temps-là, il y avait des funérailles qui se passaient ailleurs dans la ville, des gens qui étaient encore sous les décombres… c’est dire l’ambiance.

Serge : On était sur un tunnel proche du centre-ville, et tout le monde frappait sur une glissière de métal, on entendait tout de très loin, partout où il y avait du métal les gens tapaient dessus ! Ce geste avait déjà commencé avec la révolution… ça, c’était les premiers jours. Après on a continué à filer des légumes à ceux qui en avaient besoin, surtout à Nation Station. Ensuite le reste appartient à l’histoire, ça s’est tassé, cassé, Macron a éteint le truc.

Au sujet de la visite du président Macron, j’aimerais bien comprendre parce qu’il faut dire qu’en France on a évidemment pas mal parlé de ça, mais il a réussi, avec son équipe de communication, à montrer cela comme un chef d’État qui a pris au sérieux la crise au Liban. Il est allé très rapidement et il y a peu de critique. On ne voit pas trop ce que ça a eu comme impact et c’est surtout présenté que c’est la classe politique libanaise qui a été incapable de répondre à cette offre, à cette ouverture française. Quel impact cette visite a eu ?

Jean : Rappelons les faits. L’explosion a lieu et le lendemain, le 6 août, Macron se présente à Beirut, et va prendre un bain de foule auprès d’une population qui a envie d’en découdre dans le quartier chrétien de Gemmayze, un des plus touchés par l’explosion. Il fait une grande déclaration de condamnation de la classe politique pour dire que le régime va payer cher, et une sorte de discours de soutien : « Nous sommes auprès de la population libanaise, nous ne vous laisserons pas tomber », etc. Chez cette population qui se sent complètement prise en otage par le régime, la visite de Macron est plutôt bien venue. Les gens sont sous le charme, et en même temps lucide, et disent « il ne faut pas donner de l’argent au régime »… tout en s’agrippant à Macron comme un homme providentiel qui vient sortir les libanais de la merde.

Quelques heures plus tard il rencontre les principaux chefs des partis politiques traditionnels. D’une certaine manière il leur donne une bouée de sauvetage pour la formation d’un gouvernement d’union nationale, en disant aux partis au pouvoir « ne vous présentez pas vous-mêmes, mais mettez vos pions dans un gouvernement d’union nationale et vous aurez la bénédiction française et nous vous donnerons un peu d’argent pour faire que les choses fonctionnent. » C’est vrai que l’initiative n’a pas été reçue par le régime et le Hezbollah qui l’ont refusée. Mais un an plus tard ils l’ont fait avec le gouvernement que nous avons aujourd’hui qui a d’une certaine manière la bénédiction française et aussi iranienne.

Serge : C’était un moment très violent, très intense émotionnellement. Ça aurait pu être le moment qui marquerait la reprise du momentum de la contestation, mais malheureusement ça n’a pas été le cas. En plus de la répression, cette intervention étrangère a été extrêmement néfaste. Ce que Macron a fait c’était suffisant pour étouffer la colère populaire. Et lors de la manifestation du 8 août 2020, des gens se font gazer et tirer des balles en caoutchouc française, tandis que dans le discours Macron soutient le peuple libanais.

Jean : C’est important de parler du discours du gouvernement français parce que c’est un gouvernement qui fournit des armes à la police libanaise, des armes qui ont éborgné et mutilé des gens. Il n’y a absolument rien qui a été dit à ce niveau-là. C’est aussi un gouvernement qui cherche à obtenir des contrats juteux, notamment pour la reconstruction du port de Beirut et qui veut renforcer la position stratégique que la France pourrait avoir sur la Méditerranée. C’est un enjeu politique pour la France de retrouver un rôle dans la région que la France ne joue plus. Actuellement c’est surtout les États-Unis, la Russie, Israël, les pays du Golfe… Le Liban est toujours une porte d’entrée pour avoir un rôle, pour être un interlocuteur de l’Iran qui a une très grande influence avec le Hezbollah. Grâce aux relations historiques entre les deux pays et les deux peuples c’est une porte d’entrée assez facile. Donc il y a plein de choses qui sont en contradiction avec ce soutien affiché au peuple libanais.

En général l’argument est de dire qu’il n’y a pas d’alternative à cette classe politique, donc il faut bien parler avec eux. Notre réponse est que l’alternative, elle existe tous les jours. C’est elle qui fait marcher le pays, ce n’est pas le régime. Ce sont les gens qui font marcher le pays. Ce sont des milliards de dollars qui sont envoyés par les Libanais qui travaillent à l’étranger, ce sont des initiatives solidaires dans les quartiers, c’est plein de choses qui font que socialement ce n’est pas l’effondrement total, qu’il y a un minimum encore de solidarité qui permet aux gens de fonctionner.

Nous ne demandons rien au gouvernement français, nous lui demandons juste de ne pas foutre le bordel en donnant une seconde chance au régime.

Est-ce qu’on peut dire que l’intervention de Macron a aussi berné la population ou lui a donné des faux espoirs et que cela l’a démobilisée parce qu’on attend une solution de ce président qui vient de la France avec qui il y a quand même des relations historiques ?

Serge : Les gens ont constaté que quelqu’un avec du pouvoir arrive le lendemain de l’explosion et au lieu d’aller rencontrer les chefs politiques le premier jour débarque dans la rue et se prend carrément un bain de foule dans un quartier majoritairement francophone qui a une vieille nostalgie du mandat français. Cela a créé une sorte de zone tampon entre la grosse rage qu’on ressentait de s’être fait tués par notre propre gouvernement et le fait d’agir parce que soudain il y avait quelqu’un avec du pouvoir qui nous promettait de faire quelque chose. Ça a temporisé les esprits et calmé les choses. Ça a fait que les gens n’ont pas réagi.

Nous n’avons pas marché sur la place du parlement le lendemain de l’explosion, aussi parce que nous étions dans la rue en train de balayer les débris, alors que l’État n’a pas réagi du tout. C’étaient des initiatives de quartiers, des initiatives locales d’un peu partout du Liban. Des gens sont venus de Tripoli, de la Bekaa, du Sud pour aider à déblayer et à s’occuper des blessés et à trouver de la bouffe pour tout le monde, alors que nous n’avons pas vu l’État dans la rue, sauf pour envoyer la police trois semaines plus tard pour faire attention qu’il n’y a pas de vol, alors que c’était totalement ridicule.

Du coup, Macron a contribué à éteindre cette rage, à donner des faux espoirs, en se positionnant comme quelqu’un qui avait les solutions, alors que l’histoire a prouvé qu’il n’en avait pas.

Après le 8 août 2020, le mouvement ne reprend pas vraiment. Les mobilisations qui restent sont celles des familles de victime au niveau légal, du déroulé l’enquête, par exemple pour exiger la nomination d’un juge indépendant. Ce sont maintenant les familles qui sont les principales vectrices des mobilisations de rue au Liban autour de la demande de justice. Il y a toujours également des faibles mobilisations sur les banques [du fait de la crise économique].

Mais même ça, le régime ne veut pas en entendre parler. Même si on sait que la justice n’est pas vraiment une menace parce qu’ils peuvent tous se protéger, ils s’obstinent à quand même se protéger de la justice. En chef de file de cette opposition à la justice il y a le Hezbollah, des ministres des mouvement Amal et Marada, alliés au hezballah, un ex-ministre sunnite Nourad el Machour – qui était l’acteur principal de la répression des mouvements de 2015.

Jean : De notre côté, après l’explosion du 4 août, Mégaphone a pris une autre tournure. On commence alors à se lancer dans le journalisme d’investigation en profondeur, en se focalisant notamment sur le 4 août, on fait de « l’open source report ». On continue à informer, et faire, avec les moyens du bord, le travail qu’on pense que la justice ne fera pas.

J’imagine qu’il y avait déjà une défiance extrêmement forte envers les différentes forces qui détiennent le pouvoir au Liban depuis des années, ce fameux système de partage du pouvoir entre différentes communautés religieuses. Il y avait déjà cette incroyable crise économique et puis le 4 août a dû encore plus renforcer cette défiance, le sentiment qu’il n’y a plus rien à espérer de cette classe politique.

Jean : C’est certain qu’il y a une grande partie de la population qui a absolument aucune confiance en la classe politique actuelle. Est-ce que ça se traduit par un engagement politique ou par une allégeance aux groupes politiques alternatifs ? ça, c’est une autre histoire. C’est important de dire que la révolution a eu lieu en 2019 alors qu’il y avait très peu d’infrastructures politiques, donc des syndicats ou des partis qui pouvaient vraiment profiter de cette situation pour mener une certaine forme de changement. La plupart de groupes sont nés après le 17 octobre 2019 dans des conditions qui n’étaient pas favorables à la création de groupes politiques, à cause de l’effondrement économique, de la répression policière, de la pandémie.

Au niveau du sentiment populaire, il y a certainement un dégoût et un mépris de cette classe politique et une grande partie des Libanais, surtout les plus jeunes, considèrent qu’il n’y absolument rien à espérer d’elle. Au niveau de la mobilisation, cependant, c’est plus timide car aujourd’hui les gens ont des besoins extrêmement basiques et primaires. On parle de plus de 70 % de la population sous le seuil de pauvreté, c’est le chiffre donné par les Nations Unies il y a un an. Maintenant c’est probablement pire.

On est en train d’assister à des scènes, surtout au Nord, où des gens se jettent dans des bateaux pour essayer d’aller vers la côte turque ou chypriote. C’est vraiment une situation catastrophique. Des denrées alimentaires de base manquent, comme des médicaments, pour le cancer par exemple. C’est vraiment un effondrement très violent qui a eu lieu extrêmement vite. Ça freine la mobilisation, ça ramène des réflexes assez individualistes où c’est chacun pour soi.

Puis il y a des initiatives comme celle de Serge et celles d’autres coopératives, des formes de solidarité, d’organisation autonome qui essaient de contraster avec ce constat assez désespérant et de créer des perspectives politiques.

« Il s’agir d’une guerre systémique contre le peuple, et la guerre économique a été un outil de rétablissement de l’ordre »

Est-ce que vous pouvez revenir sur les grandes lignes de la crise et de l’effondrement économique, monétaire, humanitaire du pays ?

Serge : Je peux parler de ce que je vois. La monnaie a perdu 10 fois de sa valeur. On importe tout ce qui est en rapport avec la production agricole : les semences hybrides, les pesticides, les engrais, le carburant des tracteurs : tout est importé. Les coûts de production sont énormes, extravagants par rapport à ce qu’on peut effectivement produire, vendre pour amortir les coûts. La conséquence, c’est que dans la plaine de la Bekaa, deux tiers des terrains ne sont pas plantés, ou alors à la va-vite sans réel travail. Donc ça signifie que le niveau de production alimentaire est à 1/7e de ce qui se passerait en temps normal.

La dévaluation de la monnaie implique que les imports vont être plus cher : ceux qui contrôlent l’importation vont faire beaucoup d’argent, et ceux qui achètent aux grossistes sont dans la merde. Donc tous les petits commerces sont dans une merde profonde.

On rajoute à ça la problématique du carburant : il a augmenté de 10 fois depuis un an. Avant on faisait le plein à 60 000 livres, maintenant c’est 600 000 livres, ça vaut 40 euros, mais c’est quand même l’équivalent d’un SMIC au Liban. Ma sœur est prof de lycée, elle est payée 3 millions, si elle fait deux plein par mois c’est la moitié de son salaire – parfois elle doit faire 3 pleins.

Cet été on avait des queues de 5-6h pour remplir du carburant, récemment j’ai passé une journée entière à attendre. Et parfois tu attends et on te dit qu’il n’y en a plus.

Jean : Et comme à l’époque c’était à moitié subventionné, certains prenaient des galons pour les revendre ensuite au marché noir et les revendaient 10 fois plus cher pour les courses d’urgence : aller à l’hôpital, l’aéroport…

Serge : …Tout ça pendant que les importateurs détiennent des stocks énormes et les conservent pour faire du profit. Pendant l’été 2020 le gouvernement a mis en scène quelques opérations militaires sur des importateurs, juste pour dire qu’ils faisaient quelque chose alors que cela fait partie du même système mafieux. Sur plusieurs millions de m3 d’essence planquée ils en ont trouvé deux.

Depuis quelques semaines on est arrivés au point où ça nous coûte un SMIC à chaque fois pour faire un plein… Le SMIC est à 650 000, le plein d’essence est à 600 000.

Comme le carburant devient de plus en plus cher, tout devient très cher, le blé, la farine… ça devient même très cher de produire du pain parce qu’il y a besoin de carburant pour faire tourner les fours, les moteurs vu qu’il n’y a pas d’électricité. Le prix du pain augmente, et son poids diminue, malgré le fait qu’il soit subventionné. Du coup la production au niveau local : c’est de la merde en barre, il n’y a quasiment rien de produit. Les petits producteurs sont dans la merde parce qu’ils ne sont pas subventionnés, et les gros producteurs se disent que ça ne vaut pas le coup d’investir, ou bien n’en ont pas les moyens.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi cette « crise » trouve son origine dans le système économique et financier qui a été implanté au Liban depuis 30 ans ? Et expliquer en quoi cet effondrement économique est relié aux stratégies de contre-insurrection du régime : peut-on comprendre cette crise systémique comme une stratégie délibérée de « pourrissement » du régime ?

Jean : C’est important de souligner d’abord une chose : ce qui a été fait – [ou plutôt pas fait] - en terme de « non-gestion de crise », du 17 octobre 2019 jusqu’à aujourd’hui a été dingue.

Les signes de l’effondrement économique étaient clairs plusieurs mois avant le 17 octobre. Le gros de la crise aurait pu être atténué s’il y avait eu une renégociation de la dette de l’Etat avec les banques nationales, parce que cela permettait de sauver des devises en dollars, plutôt que de payer ces devises en paiement de taux d’intérêt en millions et milliards de dollars.

[Il faut comprendre une chose fondamentale] : L’un des piliers de l’économie libanaise après la guerre civile est basée sur l’indexation de la livre libanaise au dollar. Il y a un taux fixe depuis 20 ans, maintenu artificiellement par de nombreuses interventions de la Banque centrale [et son indéboulonnable gouverneur Riad Salamé depuis près de 30 ans].

Un autre pilier c’est le système financier et bancaire, avec les capitaux du Golfe qui venaient s’investir dans les banques au Liban après la guerre. Elles pouvaient s’endetter, et l’État leur rendait des taux d’intérêt exorbitant. Les particuliers déposaient leur épargne, et on leur promettait des rendements entre 5 et 7%. C’est une économie de rente qui n’est pas productive, basée sur un schéma de pyramide de Ponzi, qui est alimentée par la pompe des pétrodollars du Golfe, mais aussi les dollars de la diaspora libanaise à l’étranger. Le fait que les taux de rendement bancaire soient aussi haut n’incite pas du tout les gens à investir dans le secteur productif.

Toute l’économie depuis 30 ans a été basée sur l’attraction et le maintien des capitaux du Golfe. On a créé une économie de service et de tourisme, une économie au service d’une clientèle régionale riche mais qui ne produit pas. Le secteur bancaire est le poumon économique de l’État, l’argent ne sert pas à l’intérêt général, à l’infrastructure ou l’éducation, mais au clientélisme, pour employer des gens dans l’État qui sont affiliés à tel ou tel part.

Le libanais ne produit rien… sauf des gens qui ensuite s’exportent ! Les gens investissent dans des facs privées très cher, quand tu en sors tu ne peux pas être employé dans le système [car tes compétences sont beaucoup trop élevées et les salaires sont trop bas pour rentabiliser le cout de ton éducation], ensuite tu quittes le pays, puis tu renvoies de l’argent aux familles, tu en place dans les banques sur place parce que leur rendement est très important… puis ensuite tu places dans le secteur immobilier.

Encore une fois, la clé de voûte du système c’est la stabilité monétaire d’un dollar = 1500 livres, qui a été maintenue artificiellement pendant 20 ans par le même bonhomme, Riad Salamé.

Or, à partir de 2011 moins d’argent rentre dans le pays du fait de la révolution puis de la guerre en Syrie et de frontières fermées, les capitaux du Golfe arrêtent d’investir au Liban, mais aussi des conséquences de la crise mondiale de 2008. En parallèle la dette publique explose du fait de la corruption et l’entrée dans le jeu de Gebran Bassil, qui est le gendre du président, le chef du courant Patriote Libre. Jusqu’alors, le « gâteau » des caisses de l’Etat était limité aux partis au pouvoir depuis les années 80, et lui il est arrivé en ayant très faim alors que le gâteau était déjà partagé et limité.

Dès cette période, les banques libanaises continuent de prêter de l’argent à l’Etat alors qu’elles savent que la dette ne sera pas payée. En 2016 cela devient encore plus clair. Il y a moins de dollars dans le pays qui rentre, ce qui ne peut plus garantir la stabilité de la livre. En 2016 la balance de paiement devient négative, et le maintien du taux de change de la livre devient menacé.

Une manœuvre de Riad Salamé crée l’illusion d’un excédent de dollars, le stratagème dure un an mais le déficit de dollars s’aggrave.

En 2019 la crise de confiance est déjà là. L’été 2019 était très chaud, beaucoup de répression policière ; des concerts annulés parce que l’église faisait pression, des incendies absolument pas gérés, une jeune génération totalement étouffée par la répression…

Le 17 octobre 2019, la dette aurait déjà pu être négociée ! Il suffisait de passer des coups de fils aux propriétaires des banques et discuter. Les banques sont nationales, leurs propriétaires sont dans le pays, ils ne sont pas si nombreux, ça n’est pas très compliqué. [Mais évidemment] ce sont les mêmes qui sont au pouvoir et qui ont des intérêts dans les banques, les grandes entreprises. C’est pour ça qu’on parle d’une oligarchie, d’une « clique » qui se rend des services.

Donc, puisque personne ne va faire de concession, qu’aucune banque ne va couler… Ils décident de faire couler les gens. Au lieu de faire le strict minimum quand il y a une crise bancaire, à savoir le capital control, on a fait un capital control arbitraire qui limitait les retraits des épargnants… Pendant ce temps-là des milliards de dollars étaient envoyés à l’étranger dans des banques suisses notamment, etc. Au total au moins 6 milliards sortent du pays en deux ans, pendant que la population fait la queue aux guichets pendant 3 heures pour retirer 100 dollars, puis l’équivalent en livre a un taux bradé, que les retraites ne peuvent plus être payées. Par exemple mon père, qui vient typiquement de la classe moyenne, a travaillé pendant 30 ans tout bien comme il faut pour en finir à faire la queue pendant des heures et négocier au guichet pour retirer 100 dollars de retraite par semaine.

Un autre « trick » : le taux officiel, fixé par la banque centrale, n’a pas été changé, c’est toujours 1 dollars = 1500 livres. Or c’est impensable, il n’y a pas de dollars dans le pays ! Au marché noir, le dollar est à 27 000 livres. Salamé nous dit que les banques ne sont pas en faillite parce qu’on peut retirer nos économies en devise ; et il propose un autre taux artificiel de 3900 livres sorti du chapeau.

Donc aujourd’hui encore aucune banque n’a officiellement fait faillite, il n’y a eu aucune évaluation, pas de pertes et profits.

On en arrive à un stade où même un plan du FMI devient plus progressiste que ce que le gouvernement fait ! Dans énormément de situations d’effondrement économique, un plan minimum est mis en route. Pas au Liban. Le FMI dit au gouvernement « il faut faire des réformes, faire une démarche plus sociale ». C’est dire à quel point c’est violent.

Il s’agit bien d’une guerre de classe, [pour faire payer au peuple les conséquences de la crise structurelle du système financier sur lequel l’économie libanaise s’est construite après la guerre civile]. C’est dans ce contexte là que des personnes essaient de s’organiser politiquement, socialement. [Au stade où nous en sommes], c’est un luxe, ça signifie que tu peux manger, que tu es dans la classe moyenne ou ce qu’il en reste.

Peux-tu expliquer les effets sociaux de cette crise économique cataclysmique, notamment au niveau de l’exode massif du pays ?

Jean : Beyrouth se vide à vue d’œil. Nos potes s’en vont les uns après les autres, moi par exemple j’ai une bonne dizaine de personnes plus ou moins proches qui sont partis depuis 2 ans. Presque autant que les 10 dernières années.

Serge : Moi c’est pire, mes potes sont dans le nord vers Tripoli, la situation est encore plus terrifiante, j’ai une vingtaine de potes ou cousins qui sont partis entre juillet et novembre 2021. Presque tout le monde part. Bon, je ne veux pas exagérer, pas tout le monde : nous on est encore là. Mais on voit nos rangs s’amincir, surtout la frange de la population qui a fait des études et qui a été active pendant que nous tenions la rue. Tous les gens qui étaient chauds et qui avaient de l’espoir et qui ont pris d’un coup le gros bâton.

Il y a eu un exode immense de personnes qui sont parties pour trouver du travail ailleurs et faire vivre leurs familles. Elles sont parties vers les pays du Golfe, USA, Canada, Australie, un peu en Afrique, un peu en Europe. C’est environ 200 à 300 000 personnes qui sont parties, sur 6 millions d’habitants. Beaucoup de ces personnes étaient des forces vives du mouvement populaire, qui étaient dans la rue, des activistes qui ont eu une éducation, qui avaient des emplois, etc.

On comprend qu’ils ont besoin de partir pour trouver du travail, pour envoyer de l’argent à la maison, parce qu’il y a des familles, des parents et des grand-parents qui ont besoin d’aide, qui ont vu leur retraite volée par les banques. On ne peut même plus leur dire de rester et se battre parce qu’on comprend que la situation est terrifiante, que les gens ont besoin de vivre, qu’il faut amener de l’argent, qu’il faut nourrir les enfants. De l’autre côté, la classe populaire s’est retrouvée dans l’urgence de trouver de la thune pour manger, donc ils n’étaient plus investis pour être dans la rue. 60 à 70% des personnes sont tombées dans la pauvreté.

Donc concrètement on a perdu le gros du mouvement, en rajoutant en plus le Covid, les morts, les prix exorbitants de l’hospitalisation au Liban… Tout ça renforce encore l’appauvrissement de la population.

On est donc en ce moment dans une situation où ceux qui restent sont soit ceux qui n’ont pas pu partir, car ils n’ont pas les moyens, les diplômes nécessaires, pas de famille à l’extérieur… D’une certaine manière ils sont pris en otage dans le pays. Ou bien des gens comme nous qui avons le privilège de pouvoir rester, parce qu’on a des salaires payés en devises, parce qu’on a des familles à l’étranger qui nous envoient de la thune, et que cela permet de tenir un peu.

Jean : Cet été 2021 la situation était terrible à Beyrouth. On a du courant quelques heures par jour. La ville fonctionne grâce à des générateur privés tenus par des mafias de quartier, ça coûte beaucoup d’argent, indexé sur le dollar, et ils ne peuvent fournir couverture 24/24. Donc même avec ça il y a des coupures quotidiennes de 6 à 12h au moins - et on parle des gens qui peuvent payer des générateurs ! Pour les gens qui s’alimentent avec le système électrique du Liban c’est 2-3 h par jour, maximum. L’été 2021 était très éprouvant, c’était le premier anniversaire de l’explosion. L’enquête piétine, le pays n’a toujours pas de gouvernement.

Quel est l’impact de cet effondrement économique notamment sur le secteur agricole et en général les quelques secteurs « productifs » du Liban ?

Serge : En ce moment, pouvoir transformer notre économie en économie productive est compliqué parce qu’il n’y a pas de main d’œuvre qualifiée, les gens vont prendre n’importe quel boulot à des prix très bas. Aujourd’hui la plupart des terrains agricoles ne sont pas exploités parce qu’il n’y a pas les moyens, ça dépend de l’import, de la monnaie étrangère. En plus les prix pour louer les terrains ont explosé, donc pour acheter n’en parlons pas, c’est hyper cher. Il y a deux ans, 1 hectare coûtait 3 millions de livre libanaises, cad 2000 dollars au taux de l’époque. Maintenant l’hectare est à 10 millions de livres, un peu plus de 15 SMIC.

Donc avant même de commencer, le coût de production est déjà très élevé : location, eau, charges. Le kg de tomate, qui coûtait 250 livres est maintenant à 13 000 livres ! Tu vois le délire ? Alors que les salaires sont les mêmes ! C’est terrifiant. Les gens ne peuvent plus manger. Produire dans ces conditions-là est impossible. Sauf si tu fais des prêts exorbitants, et que tu vends ensuite à une clientèle aisée.

Et puis, évidemment, le cartel des importateurs – qui sont structuré dans un monopole – continuent d’importer des productions étrangères qui tuent toute possibilité de production locale.

Maintenant, le coût de l’alimentation est terrifiant. Le plein au supermarché, qui coûtait 600 000 pour tout un mois, coûte maintenant 3 à 4 millions. Même la production locale – fromage, lait, etc – est obligée d’augmenter ses prix. Parce que le coût de production a augmenté du fait de la cherté du carburant, le coût des locations.

Peux-tu expliquer comment cette guerre de classe, à travers l’absence totale de gestion de la crise économique, vise à rendre les gens toujours plus dépendants des réseaux clientélistes, mafieux et confessionnels du régime pour maintenir le système ?

Serge : Le système continue de se maintenir. Comment ? C’est très simple : tout est cher, donc tu ne peux pas envoyer de personnes à l’école, tu ne peux pas payer l’hôpital. Dans ces conditions, qu’est-ce que tu fais ? Tu appelles quelqu’un qui est dans les partis, ou bien ton député local, ou bien le chef du quartier, bref quelqu’un dans les réseaux au pouvoir. Les réseaux aux pouvoirs contrôlent les hôpitaux, les écoles etc. Et tu demandes un « service », c’est-à-dire la possibilité de ne pas payer l’hôpital, ou d’avoir un discount, etc… et donc tu deviens redevable et dépendant. A la fin, tu es bloqué.

C’est un cercle vicieux parce qu’à aucun moment ça ne permet de reprendre les moyens de production. Si tu trouves un travail grâce à « machin de tel parti », le travail n’est pas stable : à tout moment tu peux te faire virer. Si « machin de tel parti » a payé l’école de tes enfants, tu es redevable, etc.

Auparavant des gens réussissaient à tracer leur vie sans être redevable de ce système mafieux. Or depuis plus d’un an c’est très compliqué de s’en sortir sans avoir recours à ces réseaux-là.

Ce qui fait que maintenant, tout ceux qui arrivaient réussi à s’émanciper, sont soit partis ; soit maintenant obligés de réintégrer ce système clientéliste. Par exemple mon beau-frère est prof de fac à l’université libanaise. Il n’a pas de contrat en CDI parce que les quotas confessionnels font que c’est plein pour lui – il est chiite. Donc à son niveau de poste, le quota impose qu’il y ait 3 chiites, 3 sunnites, 3 maronites. Il y a besoin d’avoir 3 autres différents pour embaucher en CDI un chiite – or c’est le seul à ce niveau de compétences. Du coup concrètement, il y a pleins de postes au niveau universitaire avec des gens particulièrement incompétents, mais avec le bon prénom, la bonne connexion, alors qu’ils n’ont rien à faire là.

Voilà comment cela s’articule. Et encore une fois on parle de personnes éduquées avec des diplômes. Donc si tu descends vers les classes populaires qui ne sont parfois même pas allé à l’école, les gens n’ont plus d’autres choix que d’être hyper dépendants des gens au pouvoir.

Il s’agit d’une guerre systémique, où la guerre économique a été un outil de rétablissement de l’ordre. La classe du régime n’avait pas envie de redresser quoi que ce soit du pays. Ils voulaient tout pomper.

Enquête sur l’explosion et manifestations d’octobre 2021

J’ai un peu suivi l’histoire de l’enquête du juge Tarek Bitar sur l’explosion au 4 août. De loin, il semble être un type assez intègre qui essaie de faire son boulot. Mais les tensions montent, avec ces violences et ces manifestations organisées en octobre 2021, notamment par le Hezbollah. Ici en Europe on mettait beaucoup le doigt et sans doute avec raison pour critiquer les agissements du Hezbollah, mais on a un peu oublié les autres qui sont aussi fautifs. On avait peur d’une guerre civile à ce moment-là.

Jean : Le Hezbollah est l’acteur le plus puissant et c’est le protecteur de ce régime dans tous ses aspects, notamment son aspect capitaliste. Mais ce n’est pas le seul acteur. Il y a plein de gens qui sont montés au créneau. Le patriarche maronite a défendu les figures maronites, le clergé sunnite a fait pareil. C’est important de dire que les réflexes des différents éléments qui font partie du régime sont les mêmes, c’est juste que le Hezbollah a le pouvoir de mettre en exécution ses menaces, alors que les autres ont le pouvoir de le faire dans le cadre plus limité de leur communauté. Ce qui s’est passé dans la rue a profité aux deux camps, au Hezbollah parce que le chantage est maintenant réel, mais aussi aux Forces Libanaises, la formation chrétienne qui a fait partie de la guerre civile. Elles se disent principalement opposées à Hezbollah. Du coup elles étaient galvanisées car elles ont pu dire que quand le Hezbollah arrive aux régions chrétiennes ce sont les forces libanaises qui les défendent. Ça nous ramène à un discours meurtrier et destructeur qui a déjà cinquante ans et qui n’a jamais permis d’arriver à quoi que ce soit dans ce pays.

C’est donc le Hezbollah qui a organisé une manifestation pour s’opposer au juge d’instruction Bitar en charge de l’enquête sur l’explosion du port. Dans cette manifestation il y avait évidemment des gens de Hezbollah armés. Elle est passée par des régions chrétiennes et il y avait des provocations. Plusieurs éléments indiquent que c’est l’armée libanaise s’est interposée en tirant le premier. Il est vraisemblable aussi que des gens des quartiers chrétiens, notamment des gens proches des Forces Libanaises, ont riposté aussi de manière armée. Ces clashs armés ont causé la mort de sept personnes, dont trois civils. Cet épisode a mis le feu aux poudres et a renforcé le clivage politique qui existe depuis des années et que la révolution avait estompé. La révolution a créé un autre clivage, celui entre un peuple et le régime, un régime à plusieurs têtes, comme Serge l’a dit. Même s’il n’est pas très clair comme les régimes égyptien, syrien ou israélien, c’est quand même un régime qui, malgré ses contradictions, sait que quand il est en danger il faut tout faire pour protéger ses intérêts, que ce soient financiers ou politiques.

Il faut quand même rappeler que le Hezbollah a organisé cette manifestation parce que le juge Bitar refusait de retirer ses enquêtes sur des personnes proches du Hezbollah !

Jean : Oui, il s’agissait d’alliés de Hezbollah et des ministres proches de l’organisation. Il n’a pas encore visé qui que ce soit qui soit membre [directement] du Hezbollah. Mais pas que ses alliés. Ce sont aussi des figures sunnites, des figures de l’armée. C’est exactement ça, le juge a refusé de laisser tomber l’enquête.

Pour Mégaphone en tant que média, le lendemain de l’explosion au port, c’était essentiel de commencer un travail sérieux d’investigation parce que nous n’avons absolument pas confiance dans la justice. Et même si aujourd’hui le juge Bitar est honnêtement assez remarquable et courageux, je n’ai toujours pas vraiment d’espoir qu’on obtienne justice à travers le système judiciaire. Ça reste important de faire une bataille judiciaire exemplaire, mais pour moi la justice est politique. La justice serait la chute de ce régime, point barre. Il n’y a rien d’autre qui pourra nous rendre justice. Cela étant dit, c’est très important de souligner qu’une des rares fois où il y a un juge qui fait face à la mafia au pouvoir, ce juge ne se fait pas seulement menacer : on essaie de le limoger, on menace d’une guerre civile, on dit que c’est la paix civile qui est en jeu, on fait un chantage où on dit aux gens « c’est soit la vérité, soit la paix civile ». Ce chantage-là, cela fait au moins depuis la fin de la guerre civile qu’il dure.

Pour nous c’est essentiel que ce combat soit remporté, même si c’est symbolique, même si ce n’est pas ça qui va nous rendre justice. Cela mettra fin à cette logique de chantage qui dure depuis la loi d’amnistie de 1990. Cette loi a amnistié tous les crimes de guerre commis entre 1975 et 1990, pendant les quinze ans de guerre civile au Liban. Sous prétexte que pour la paix civile il fallait l’amnistie et donc oublier. Il n’y a pas de justice, ni de vérité. L’histoire nous a montré que nous n’avons eu ni l’une ni l’autre, ni une paix qui permet de vivre dans un pays normal, ni la justice et la vérité. Donc ce chantage-là il ne veut absolument rien dire, c’est pour ça que c’est l’option radicale qui nous guide jusqu’aujourd’hui, l’option d’en finir avec ce régime avec qui on ne peut pas cohabiter. C’est un régime meurtrier qui doit disparaître.

Maintenant ça fait un peu plus de 2 mois depuis ces manifestations. Est-ce qu’on peut dire qu’un certain calme est revenu ou est-ce que vous sentez qu’il y a une ambiance vraiment menaçante qui pourrait devenir très problématique ?

Jean : Le climat de tension existe, mais je ne pense pas qu’une escalade militaire aura lieu. Tous les acteurs n’ont pas intérêt à ce que ce soit le cas. Je pense qu’ils ont déjà obtenu ce qu’ils voulaient, à savoir de mettre la population devant un fait accompli. Si vous voulez la justice et la vérité le prix c’est le sang, c’est la guerre civile. Le message a été reçu par les gens qui sont absolument dégoûtés par cette manœuvre politique. Je ne pense pas qu’il y ait une sérieuse possibilité de guerre ou d’escalade violente, mais je pense qu’il s’agit d’un coup très dur. Aujourd’hui les tractations politiques actuelles font état de concessions. Bitar arrête ce qu’il fait, on rétablit les relations avec l’Arabie Saoudite après que notre ministre de l’information ait attaqué l’Arabie Saoudite. C’est un package deal. On arrête les poursuites sur Geagea qui est le chef des Forces Libanaises. On fait table rase de tout et on revient à un grand compromis où les intérêts de tout le monde sont protégés.

Est-ce que vous pensez que cet épisode a vraiment mis à mal la connexion, les nouveaux liens, l’ambiance qui ont eu lieu pendant la révolution, où des gens se sont trouvés ensemble face à un régime que tous détestaient ? Est-ce que ces réflexes communautaires commencent à vraiment prendre le devant ?

Serge : La polarisation a été renforcée, ça veut dire qu’ils se sont rendu service, les Forces Libanaises d’un côté et Hezbollah de l’autre. Pour être clair, on change le nom mais c’est exactement le même modèle. Ça reste des partis de droite fascistes et portés sur leur religion. Il n’y a pas vraiment de différence sauf que ceux-là sont chiites et ceux-là sont maronites. Ils se sont lancé des fleurs, alors qu’il y avait des morts. Et ces morts ont juste servi à faire peur aux populations de chacun de ces deux partis.

Est-ce que ça a détruit ce qui avait été construit pendant la révolution ? Je ne le pense pas, dans le sens que ceux qui sont maintenant sortis de cette polarisation entre Hezbollah et les Forces Libanaises savent que dans tous les cas on s’est fait manipuler par les deux côtés et on s’est fait voler et tuer par les deux côtés. Que c’est un seul et même groupe qui fait semblant de s’entre-tuer, même si on peut dire à un certain niveau qu’ils sont sérieux dans leur rapport agressif. A chaque fois que leurs intérêts communs étaient en danger on a vu qu’ils se mettaient ensemble. L’expérience des élections municipales de Beirut en 2015 était un exemple parfait. Normalement ils ont toujours été « ennemis », mais dans cette lutte électorale ils se sont mis ensemble contre la société civile. S’ils n’avaient pas fait ça ils auraient perdu. Je crois que c’est ancré maintenant chez beaucoup de gens qu’il n’y a pas de solution chez ces partis traditionnels meurtriers.

A part ça, il y a toujours les gens qui ne sont pas complètement décidés, qui ne sont pas inscrits dans les partis mais qui ont des tendances vers ce genre d’idéologie et qui ont été malheureusement renforcés dans la peur provoquée par ce genre de clash. Bien sûr il y a aussi le traumatisme de la guerre civile dans une zone qui a toujours été une zone de démarcation entre les anciens combattants. Du coup il y a plein de gens qui m’ont dit que cela rappelle tous les vieux démons et qu’ils veulent partir. Si ça réussit à faire quelque chose, c’est juste de faire fuir ceux qui ne sont pas de leur camp et de renforcer ceux qui sont plus ou moins dans leur camp. En vrai, cela leur a beaucoup servi.

Source : lundimatin

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