Édition du 10 décembre 2019

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Europe

Grèce : Vers une « stratégie de la tension » ?

Vendredi 1er novembre une moto s’est arrêtée devant le local du parti fasciste Aube Dorée à Neo Iraklio dans la banlieue nord d’Athènes et les motards ont tiré sur les membres d’Aube Dorée qui gardaient ce local. Deux membres du parti ont été tués et un autre grièvement blessé.
Personne ne sait encore qui a organisé l’assassinat. Mais, qui que soient leurs auteurs, ces meurtres sont, politiquement, une provocation qui va nuire au mouvement antifasciste et la gauche. L’aspect « professionnel » de l’attaque suggère un plan d’exécution prémédité et organisé et des exécutants expérimentés.

De telles actions sont peu susceptibles d’avoir un lien avec le mouvement antifasciste ou la classe ouvrière organisée. Ils ne peuvent pas non plus être interprétés comme le résultat de la colère légitime de la population après l’assassinat de l’artiste hip-hop antifasciste Pauvlos Fyssas par un membre d’Aube Dorée le 18 Septembre.

Politiquement, le principal bénéficiaire de l’attaque est l’Aube Dorée. Ses dirigeants avaient été inculpés comme des voyous et des assassins, et maintenant ils peuvent se présenter comme des victimes.

Une aubaine pour Aube Dorée...

Aube Dorée peut maintenant espérer regagner la sympathie des couches les plus rétrogrades de l’opinion publique, plaider la « légitime défense » et appeler à la "protection" de ses membres.

Quels que soient ceux qui ont organisé l’attaque du 1er novembre, un affrontement armé entre des groupes qui opèrent dans l’ombre ne résoudra aucun des problèmes sociaux majeurs que sont l’effondrement économique, le chômage et la pauvreté et qui conduisent des millions de gens au désespoir. C’est précisément ce désespoir qui est la cause sociale motrice dans la montée du fascisme.

Les présentateurs de télévision versent des larmes devant les caméras en évoquant les deux jeunes hommes qui ont été tués. On nous bombarde de photos des familles des victimes et d’appels à mettre fin au " cycle sanglant ", " quelles que soient ses origines ".

L’assassinat de Pavlos Fyssas est maintenant mis en parallèle avec l’assassinat des membres d’Aube Dorée. La théorie des « deux extrêmes » a reçu une nouvelle impulsion. Les gens parlent d’une « guerre de guérilla dans les villes » et de l’« ultra-gauche » comme étant « un terrain fertile pour le non-respect de la démocratie et l’illégalité ».

... et pour le gouvernement

Les autres grands gagnants de cet événement sont le gouvernement et l’appareil répressif. Au nom de la lutte contre le terrorisme, le gouvernement va tenter de légitimer dans les esprits les restrictions aux droits démocratiques et aux libertés fondamentales.

Samaras et Venizelos ne pouvaient guère imaginer plus beau cadeau politique pour leur gouvernement, quelques jours avant la grève générale appelée par les deux confédérations syndicales GSEE et ADESY pour le 6 novembre et face au personnel administratif des universités qui entre dans sa neuvième semaine de grève.

Juste avant l’assassinat de Pavlos Fyssas, les sondages montraient que les partis au gouvernement perdaient du terrain au bénéfice d’Aube Dorée alors que des mouvements importants de protestation commençaient chez les enseignants et dans d’autres secteurs de travailleurs du secteur public.
Le gouvernement a tiré un maximum de l’assassinat. En agissant vigoureusement contre Aube Dorée, il a repris l’initiative politique et il a été capable d’exploiter les contradictions des forces de gauche. Il a forcé la principale force de l’opposition, Syriza, à voter avec le gouvernement et à faire de l’article 187A - la " loi anti-terroriste " que Syriza avait précédemment dénoncée - la base de la décision parlementaire du 23 octobre supprimant le financement de l’état pour Aube Dorée.

Un défi crucial pour la gauche

La gauche doit dénoncer les théories des « deux extrêmes » et de « l’arc constitutionnel » (censé unir la droite et la gauche parlementaires contre les " extrémistes " -NdT). La gauche doit refuser l’idéologie de la stabilité bourgeoise, s’opposer au faux dilemme actuellement mis en avant entre " instabilité " et " stabilité " et dénoncer la déstabilisation actuelle imposée à la société grecque par le gouvernement du Mémorandum.

La gauche doit mettre en évidence le besoin de stabilité du point de vue de la classe travailleuse : la stabilité des droits des travailleurs et des avantages sociaux. Elle doit redéfinir, à travers une radicalisation efficace et un plan de mesures de transition centré sur les travailleurs, à la fois son autonomie par rapport au système politique dominant et son identification avec la classe travailleuse et les couches populaires.

Le gouvernement qui a causé le désastre social veut maintenant réapparaître comme « l’arbitre » et « le sauveur » face aux catastrophes que ses politiques ont créées.

La troïka Union Européenne - Banque Centrale Européenne - Fonds Monétaire International est arrivée à Athènes lundi 4 novembre, apportant avec elle des valises pleines de nouvelles mesures sévères devant être imposées à un pays dévasté.

Si on laisse le Mémorandum imposé par la Troïka poursuivre son travail macabre au milieu de la pauvreté et de la faim, la Grèce sera entraînée dans un conflit sanglant entre des forces nourries par la politique du gouvernement. En outre, si des éléments de l’appareil d’état et des institutions para-étatiques, peut-être en lien avec des intérêts à l’étranger, ont décidé d’une " stratégie de la tension " - attiser délibérément la violence en vue de créer les conditions d’une forte répression - comme ce fut le cas en Italie à la fin des années 1970, cela risque de rendre l’avenir encore plus difficile.

Un front uni pour la défense des libertés de la classe travailleuse, des droits démocratiques et de la lutte antifasciste, est crucial. La première réponse est de participer massivement à la grève du 6 novembre et de lier la lutte pour en finir avec les politiques imposées par le Mémorandum avec la défense des libertés.

S’il n’y a pas maintenant une réponse massive du mouvement ouvrier, de la gauche et de la jeunesse, le résultat pourrait bien être l’imposition d’un climat réactionnaire généralisé. Nous avons besoin à la fois d’un front uni de la gauche, des syndicats et des organisations de jeunesse pour la défense des libertés démocratiques et d’une réponse militante commune pour assurer une auto-défense efficace du mouvement ouvrier, de la gauche et de la jeunesse contre les provocations des fascistes et de l’Etat.

Il ne faut avoir aucune illusion sur les mécanismes de l’État bourgeois, qui sont les lieux où s’élaborent se mettent en oeuvre les mesures réactionnaires et les provocations contre le mouvement ouvrier et la gauche.

Un front uni de la gauche, des syndicats et des organisations de jeunesse devrait organiser, dans chaque quartier et chaque ville, des manifestations massives contre les plans d’austérité et les attaques contre les droits démocratiques.

La réponse de la gauche devrait être de revendiquer le pouvoir pour mettre en œuvre un programme de revendications transitoires : refus de rembourser la dette, nationalisation des banques et des secteurs stratégiques de l’économie sous le contrôle et le gestion des travailleurs et de la population, planification de l’économie en fonction des besoins de la société. C’est la seule façon d’en finir avec les conditions sociales qui génèrent le fascisme et le terrorisme sous toutes leurs formes.

Syriza, en tant que principal parti de la gauche, a la responsabilité première de proposer une telle lutte à la gauche et au mouvement ouvrier. Le reste de la gauche doit y contribuer.

La réponse au gouvernement du Mémorandum, à l’escalade des attaques contre les travailleurs et à la théorie des « deux extrêmes » et la réponse aux « provocations » et aux stratégies de la tension sont les mêmes : une organisation de la radicalisation, un esprit intransigeant, une lutte unie, un mouvement combatif des travailleurs organisé à partir de la base et un gouvernement de la gauche comme première étape vers le pouvoir des travailleurs.

Article publié sur le site www.workersliberty.org


Traduction pour avanti4.be : Jean Peltier

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