Édition du 19 janvier 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Livres

Préface du livre Le piège Énergie Est d’Éric Pineault

Il faut parfois dire non pour avancer

Le sociologue Marcel Rioux avait l’habitude de dire que le Québec bénéficiait de ≪ l’avantage du retard historique ≫. Il est vrai que la modernité québécoise a été bien tardive, et nous avons longtemps eu l’impression que notre culture et notre langue nous mettaient a l’abri des tempêtes qui secouaient le monde. Ce n’est plus vrai depuis un moment déjà.

De la même manière, pour la plupart d’entre nous, l’émergence de l’eldorado pétrolier albertain a été observée de loin, avec un mélange de curiosité et d’inquiétude. Nous avons tous été choqués par les images des techniques d’exploitation des sables bitumineux, mais pendant longtemps, tout cela est resté bien lointain et un peu flou. Élèves dans l’idée selon laquelle, forts de notre hydroélectricité, nous étions citoyens de l’État le plus écologique en Amérique du Nord, nous n’avons presque pas remarqué que depuis 20 ans, notre continent entier était plongé dans une transformation aussi rapide que spectaculaire : il est entré dans l’ère des hydrocarbures extrêmes.

C’était avant Énergie Est. Depuis plusieurs mois, le pétrole fait la manchette. Les Québécois sont brusquement plongés dans un débat dont ils peinent a saisir l’ampleur. Nous prenons progressivement conscience de ce que les parties concernées savent depuis un moment déjà. Il est ici question de bien davantage qu’un simple pipeline.

Comme ce livre le montre en détail, Énergie Est constitue, et de loin, le plus grand projet d’oléoduc des dernières années. Après des tentatives plus modestes pour exporter le pétrole albertain vers l’Ouest (Northern Gateway) et le Sud (Keystone XL), la surpuissante industrie canadienne des sables bitumineux n’a d’autre choix que de se tourner vers son plan C. Pour exporter son produit sur les marchés internationaux, elle se voit aujourd’hui contrainte d’emprunter une route plus longue et plus difficile, traversant le Québec et plus de 800 de ses cours d’eau. Sur son chemin se dresse notamment le fleuve Saint-Laurent, dont le bassin versant représente 25 % des réserves mondiales d’eau douce. Le projet Énergie Est est périlleux, l’industrie le sait, mais elle n’a pas le choix. Pour elle, c’est le pipeline de la dernière chance. Si TransCanada ne parvient pas a se frayer un chemin jusqu’à l’Atlantique, c’est l’ensemble de l’industrie des sables bitumineux qui se retrouvera enclavée au milieu du continent, incapable de transporter sa ressource et, par conséquent, incapable de poursuivre son expansion.

La classe politique québécoise, qu’elle soit favorable ou non au projet, appuie actuellement sa position sur des enjeux de sécurité et de santé publique. On s’inquiète, avec raison, des risques de déversements et des dangers pour l’approvisionnement en eau potable. Ce sont des préoccupations légitimes. Mais à trop se concentrer sur les enjeux locaux, on court le risque de faire le jeu des promoteurs du projet, qui savent que cet oléoduc est le moyen d’un plan bien plus vaste. Si TransCanada est appuyé avec autant de conviction par l’élite économique et la classe politique de l’Ouest canadien, c’est parce que celles-ci savent que l’échec du projet tuerait dans l’oeuf leur intention de tripler la production de sables bitumineux d’ici 2035. Sans oléoduc d’exportation, une telle expansion est impossible.

Cette conjoncture place le Québec dans une posture délicate. Sans l’avoir demandé, nous devrons prendre dans les prochains mois une décision dont les conséquences dépassent largement les risques à notre propre bien-être. La militante Naomi Klein disait en 2015 qu’en acceptant le passage d’Énergie Est, le Québec se rendrait complice du ≪ pire crime climatique au monde ≫. Inversement, cela signifie que s’offre à nous la chance de poser, a la face du monde, un geste significatif dans la lutte contre les changements climatiques. Qu’on le veuille ou non, ce choix nous appartient.

Un projet appuyé en haut lieu

Les nombreux faux-pas commis par TransCanada dans les dernières années ont certainement affaibli sa crédibilité, mais comme le démontre ce livre, l’entreprise jouit d’un réseau d’influence important, qui s’étend des universités aux municipalités, en passant par les gouvernements provinciaux et fédéral. L’arrogance qu’elle affiche envers les lois et les institutions québécoises laisse présager le pire. Elle ne ménage aucun effort pour convaincre le gouvernement québécois de se plier a ses demandes, recrutant les uns après les autres d’anciens employés politiques ou candidats libéraux, voire un ancien premier ministre en la personne de Jean Charest. Que Philippe Couillard prétende s’être converti à l’écologisme à la suite de la conférence de Paris ne change rien a l’affaire. Les enjeux sont trop importants pour que les intérêts que son parti représente ne lui rappellent pas, le moment venu, quelles sont ses vraies allégeances.

A Ottawa, les sparages de Justin Trudeau ne doivent pas nous faire oublier son préjugé favorable aux pipelines et les liens intimes que son entourage entretient avec les entreprises qui les construisent. Le parti pris des libéraux fédéraux en faveur de ces projets est peut-être moins explicite que celui de leurs prédécesseurs au pouvoir, mais il est d’autant plus dangereux. Il est d’ailleurs temps que l’interminable ≪ lune de miel ≫ entre ce gouvernement et les médias se termine, et que ceux-ci recommencent a faire leur travail, notamment en le questionnant sur ses intentions en matière de développement pétrolier. Car malgré le refus catégorique de plusieurs nations autochtones d’appuyer Énergie Est, le gouvernement fédéral maintient la pression sur celles-ci afin qu’elles acceptent le projet, sous prétexte de poursuivre les négociations. Après avoir fait la promesse électorale d’accorder un ≪ droit de veto ≫ aux nations autochtones quant aux projets d’oléoducs traversant leurs territoires traditionnels, Justin Trudeau multiplie maintenant les nuances et les demi-mesures, affirmant qu’il souhaite bâtir des relations ≪ de nation à nation ≫ avec les Autochtones et qu’il s’assurera de mettre en place un agenda de consultations ≪ substantielles ≫ avec les communautés concernées. Cette volte-face inquiète avec raison les leaders autochtones, et, pour faire changement, le photogénique premier ministre n’offre en guise de réponses qu’une litanie de déclarations machinales et maladroites.

La couardise de Justin Trudeau montre bien qu’après des décennies de lobbyisme et de copinage, l’industrie pétrolière s’est fait beaucoup trop d’alliés au sein de l’élite du pouvoir pour que nous puissions compter sur celle-ci pour défendre le bien commun. Or, et la lutte populaire contre les gaz de schiste en 2011 en est le rappel le plus proche, il y a beaucoup de gens qui savent que le territoire du Québec peut et doit servir à autre chose qu’à exploiter ou à exporter des hydrocarbures. De plus en plus de nos concitoyens et concitoyennes réalisent progressivement qu’Énergie Est incarne à peu près tout ce qui ne doit pas être fait avec le territoire du Québec. Il s’agit d’un projet réfléchi à court terme, dépendant d’un secteur économique en déclin, qui répond à des finalités économiques externes et crée très peu d’emplois. Au nom de quoi faudrait-il dire oui à un projet aussi insensé ?

On dit souvent que c’est dans les moments de tension que les régimes politiques livrent leur vérité. Les emportements des politiciens et des leaders d’opinions ouest canadiens au sujet d’Énergie Est, tout comme la manière dont on exige des Québécois et des peuples autochtones qu’ils renoncent à leur souveraineté déjà limitée au nom de la prospérité et de l’unité de la fédération canadienne, sont en ce sens révélateurs de la vraie nature du Canada.

Le mépris qu’on affiche envers les peuples qui manifestent de la résistance face au projet de nation building pétrofédéraliste montre que le colonialisme canadien n’est pas un fait du passé.

Ce livre fait d’ailleurs état des stratégies utilisées par les partisans du projet d’oléoduc pour acheter l’approbation des communautés autochtones et de leurs leaders. On lira notamment comment TransCanada a réussi à se procurer, pour une somme qu’on imagine appréciable, les services de ≪ consultant ≫ de Phil Fontaine, ancien chef de l’Assemblée des Premières Nations du Canada. Personne n’a donc été surpris lorsque l’ancien leader autochtone s’est mis à vanter les mérites du controversé pipeline, mais plusieurs ont sursauté en l’apercevant aux côtés de Justin Trudeau et de son épouse, lors de leur victoire électorale du 19 octobre 2015. Si on avait daigné consulter l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, on aurait probablement eu un son de cloche différent. Mais quand son chef Ghislain Picard s’est adressé au ministre québécois responsable du dossier pour demander à être entendu, on s’est contenté de lui faire parvenir un accusé de réception. Il n’y a rien de nouveau dans cette attitude méprisante. Il y a longtemps que les Autochtones font partie des gens qu’on administre, mais qu’on n’écoute pas vraiment.

L’opposition des premiers peuples à ce projet insensé va de soi. L’identité des Premières Nations est rivée au territoire qu’elles occupent depuis des temps immémoriaux. Pour elles, les dangers que représente Énergie Est ne sont pas qu’environnementaux. La dégradation des terres, lacs et rivières est une blessure culturelle, parce qu’elle contribue à la destruction de modes de vie déjà précaires. Jusqu’où devront aller les nations autochtones dans leur opposition a ce projet ? Depuis l’adoption, avec l’appui des libéraux de Trudeau, de la vicieuse loi C-51 qui élargit la définition d’un terroriste à quiconque entrave le fonctionnement d’infrastructures essentielles, les opposants et opposantes aux projets d’oléoducs, surtout en milieu autochtone, sont dans la mire des forces policières. Le Canada n’a pas besoin d’une seconde Crise d’Oka. Pour l’éviter, nous avons la responsabilité d’écouter et de faire front commun avec les Premières Nations dans notre opposition à ce projet néfaste pour tous.

Quand les peuples autochtones parlent contre Énergie Est, on a tort d’entendre une défense de droits et d’intérêts particuliers. Ils défendent le bien commun. Saurons-nous être à la hauteur de leur appel ?

On voit bien que le débat entourant Énergie Est est bien plus qu’une occasion pour le Québec de faire un geste d’éclat dans le cadre de la lutte mondiale contre les changements climatiques. Il s’agit aussi d’une occasion de montrer à l’élite du pouvoir que la direction qu’elle prend depuis 30 ans en matière de développement économique ne nous convient plus. La saisirons-nous ? Bloquer ce monstrueux pipeline sera un coup pour rien si nous ne saisissons pas l’occasion qui nous est offerte de destituer la vision du territoire dont ce funeste tuyau est la dernière incarnation. Il faut bien sûr bloquer Énergie Est, c’est même une responsabilité, mais il faut aussi sortir du mirage de l’économie extractiviste, apprendre à habiter, consommer et travailler à l’intérieur des limites de notre monde.

Le projet Énergie Est est scandaleux. La manière dont ont a tenté de nous l’imposer suscite la colère. Cette indignation est légitime. Il faut la cultiver. Mais la colère ne fait qu’un temps. Les mouvements de protestation qu’elle déclenche, c’est l’espoir qui les fait durer dans le temps. Et l’espoir ne prend forme que lorsqu’on sait ce qu’on veut accomplir. Les Québécois sont malheureusement réputés ne pas trop le savoir. Peut-être qu’en disant non à Énergie Est, ils réapprendront à dire oui à leur avenir. Il faut l’espérer.

Maïtée Labrecque-Saganash Gabriel Nadeau-Dubois

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