Édition du 5 novembre 2019

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Le cheuf

C’est toujours frappant de voir des émotions éclater au grand jour dans notre monde politique et médiatique sans âme, et où le mensonge est la vertu suprême. Ce n’est certes pas moi par ailleurs qui va mourir de compassion pour un homme qui n’en pas eu dans l’univers corporatif dont il a hérité de son papa. Je pense que Michel David et d’autres commentateurs intelligents ont raison de dire que. si la forme du départ était fracassante, la substance l’était moins. PKP en gros avait échoué son pari à relancer le PQ. Il n’avait pas la crédibilité nécessaire ni aux yeux d’une majorité d’électeurs ni auprès de partenaires potentiels dans la mouvance sociale et politique. Il pouvait dire une chose et son contraire. Après tout, il était le « cheuf » comme il avait été le PDG de Québecor.

Jean-François Lisée avait eu la phrase assassine pendant sa campagne pour devenir chef en disant que PKP était une « bombe à retardement ».

Qu’est-ce qui va arriver maintenant au PQ ? Sur le fonds, le PQ est dans une impasse. Il ne peut se déplacer vers la gauche, il ne peut faire du surface au centre-droit. Et d’un côté, et de l’autre, la place est prise, ce qui ne veut pas dire que ni la CAQ, ni QS, sont aux portes du pouvoir par ailleurs. Dans la configuration actuelle, les voyous du PLQ pourraient rester au pouvoir pendant de longues années, pas tellement parce qu’ils ont l’appui de la majorité ou qu’ils reçoivent davantage de votes, mais parce que le système politique actuel fait en sorte que la démocratie dans ce pays, c’est une mauvaise blague.

Avant de conjecturer sur le réalignement du PQ, il faut soulever que cette histoire de PKP est un révélateur du triste état de ce qu’on appelle la « démocratie ». Le cheuf, dans la tradition du capitalisme libéral, est comme un dirigeant d’entreprise. Il est « investi » du pouvoir. Il peut s’entourer de sa propre cour personnelle. Il est l’arbitre suprême, comme le roi à l’époque de Shakespeare, entre divers clans qui mijotent comment le remplacer. Tous les coups sont permis et personne n’est vraiment là que pour autre chose que la gloire et le bien de sa propre personne. C’est comme cela dans tous les grands partis traditionnels et cela fait de la démocratie une petite chose atrophiée.

Est-ce normal de vivre dans un régime politique où une personne a le droit enfin de compte de décider ? On dira que dans l’histoire du PQ, les cheufs ont été souvent malmenés. Et c’est tant mieux comme cela. Mais constatez la contradiction. Plus souvent qu’autrement, la bataille s’est faite contre un cheuf qui, pour une raison ou pour une autre, ne faisait plus l’affaire. Et ce qui se passait après était bien simple : on trouvait un autre « cheuf ».

Ce système a une mauvaise odeur, mais il est en fin de compte calqué sur l’entreprise qu’on ose qualifier de « privée », alors que dans les faits, toutes les entreprises sont des projets de plusieurs centaines, parfois de plusieurs milliers de personnes. Les dynasties québécoise des Desmarais, des Beaudoin, des Jean Coutu, n’ont pas été construites par un seul homme, mais c’est pourtant un homme (rarement une femme) qui est le cheuf, qui peut décider. À la limite, il peut liquider « son » entreprise » et partir avec la caisse, comme vient de le faire Jean-Pierre Léger de la chaîne Saint-Hubert. Il empoche plus de 800 millions alors que son business a existé à cause du dur travail de 60 000 personnes. Pendant leur vie, ces cheufs font 100 fois, 200 fois et même 400 fois le salaire de « leurs » employés. Ils vivent dans un autre monde. Et c’est légal, parce que la « propriété » privée est le socle sur lequel s’est construite cette « démocratie ».

Pour revenir au monde politique, il faut dès lors mener une lutte sans pitié contre ce sinistre accaparement. Déjà des partis progressistes comme Québec Solidaire ont la décence de ne pas avoir un cheuf, mais deux porte-paroles. Il faut aller plus loin, en imposant des règles d’imputabilité plus strictes et aussi, je le crois sincèrement, la limitation de la durée des mandats. Il faut avoir des mécanismes concrets par lesquels la base peut s’exprimer, formuler des idées, construire le consensus. Il faut renverser les priorités et donner à la base des moyens, ce qui implique de repenser les processus de formation, de communication, de participation.

Les têtes d’affiche, on ne peut s’en passer, devraient avoir un rôle limité et circonscrit. Pour le moment, aucun des partis traditionnels, y compris le PQ, ne peut même envisager un tel virage. C’est un atout sur lequel QS peut capitaliser, sans attendre une seule seconde de sympathie de la part du système et du dispositif médiatique, lui-même possédé par quelques cheufs sans scrupule.

Évidemment, si la démocratisation des partis était à l’ordre du jour, le reste des institutions le serait aussi. Notre système, il faut le dire et le redire, est une parodie de démocratie. Shakespeare et sa panoplie de personnages tartuffes et assassins, de Macbeth au roi Lear, doit rire dans sa tombe. Mais nous, on ne trouve plus cela drôle.
 
En attendant, j’espère que PKP pourra retrouver sa paix intérieure avec ses enfants.

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