10 mars 10
Ma ligne d’argumentation contre cette vision fataliste peut se résumer ainsi :
· Légitimité nationale : l’autorité politique ne peut pas se construire par un alignement avec une puissance militaire étrangère. Une légitimité née de l’occupation ou de l’invasion est difficilement durable, bien que des exceptions existent.
· Responsabilité humanitaire : Les campagnes de bombardement ne font pas de distinction. Elles tuent des civils et détruisent les infrastructures sociales — écoles, hôpitaux, habitations — érodant ainsi les fondations mêmes sur lesquelles toute future société démocratique devrait être bâtie.
· Réalisme stratégique : L’histoire montre que l’agression extérieure renforce souvent les régimes autoritaires. Elle leur fournit un prétexte pour rallier le sentiment nationaliste, réprimer la dissidence interne et consolider leur pouvoir sous la bannière de la défense nationale. Il faut admettre que pour le régime actuel cette marge de manœuvre est bien bien mince.
Mais ici, je souhaite prendre du recul et offrir une perspective plus globale, sur ce qui est vraiment en jeu dans cette guerre dévastatrice — une guerre entre trois régimes aux relents fascistes qui, au final, ne peut qu’apporter la ruine au peuple iranien et déstabiliser davantage une région déjà fracturée.
Une guerre à trois camps
La situation géopolitique qui se déploie aujourd’hui au Moyen-Orient ne peut se réduire à l’habituelle opposition entre un axe occidental et un axe dit de la résistance. Ce qui se joue en Iran aujourd’hui— et qui embrase plus largement de la Palestine au Golfe — est une confrontation triangulaire entre deux systèmes de pouvoir qui, malgré leurs antagonismes apparents, partage une même logique structurelle : celle du fascisme. Et à l’autre pointe du triangle les peuples de la région, dont le peuple iranien qui subit la plus récente des violentes conséquences.
D’un côté, le fascisme impérial américain sous Trump, qui apporte son soutien inconditionnel au fascisme colonial israélien, lequel étend ses politiques génocidaires et racistes à toute la région — Palestine, Liban, Syrie, et désormais l’Iran dans sa ligne de mire.
De l’autre, le fascisme religieux qui a instauré une théocratie despotique massivement rejetée par sa propre population. Et entre ces deux feux, meurtri et affaibli, le troisième camp : celui des peuples de la région, de Beyrouth à Téhéran en passant par Gaza et Damas.
C’est dans cet espace étouffant que prend tout son sens l’émergence, le 1er mars 2026, du Conseil Stratégique des Républicains à l’intérieur de l’Iran — une alternative démocratique, laïque et populaire, née des entrailles mêmes du pays, y compris de ses prisons.
Anatomie de trois fascismes
Les trois fascismes à l’œuvre — théocratique en Iran, colonial en Israël, impérial aux États-Unis — partagent la même architecture structurelle : pouvoir sans limites, guerre comme valeur fondatrice, discrimination des minorités comme ciment identitaire. Leurs antagonismes de surface servent en réalité à se légitimer mutuellement, condamnant les peuples de la région à choisir entre des bourreaux.
Le fascisme théocratique iranien
Le régime de la République islamique présente avec une clarté troublante les trois piliers constitutifs du fascisme.
Le premier pilier — le pouvoir exceptionnel sans limites ni contre-pouvoirs — est incarné par l’institution du Guide Suprême, dont l’autorité transcende toute légitimité électorale ou juridique. C’est l’état d’exception permanent que Carl Schmitt théorisait : celui qui suspend le droit ordinaire au nom d’une souveraineté absolue. En Iran, cette souveraineté se drape du manteau divin pour mieux échapper à toute contestation.
Le deuxième pilier — la guerre comme valeur fondatrice — se lit dans la militarisation profonde de la société iranienne : quelque 800 000 membres des forces de l’ordre sous diverses formes (Pasdaran, Basidji, milices multiples), une jeunesse endoctrinée sur les plans religieux et militaire, un culte du martyre et du sacrifice guerrier institutionnalisé depuis quatre décennies.
Le troisième pilier — la discrimination violente des minorités comme mécanisme de cohésion interne — frappe les sunnites, les Kurdes, les Azéris, les Baloutches, et plus généralement toute opposition qualifiée d’apostate. L’ennemi intérieur est constitutif du système : sans lui, la mobilisation permanente s’effondre.
Le fascisme colonial israélien
Pour Israël, la démonstration requiert quelques détours mais ne laisse aucun doute. La cohérence fasciste du système mis en place par Israel n’en est pas moins réelle. L’État israélien s’est arrogé, par l’impunité que lui confèrent les puissances occidentales, le droit de décider unilatéralement de l’état d’exception qui encadre toutes ses actions contre ses voisins — exactement au sens donné par Carl Schmitt, théoricien nazi, à l’État d’exception qui est à l’origine du pouvoir en dictature fasciste : ‘’est souverain celui qui décide de l’état d’exception’’. L’état d’exception permanent conféré par l’impunité que s’est arrogé Israel, adossée à la puissance de frappe américaine, lui permet d’exercer une domination, voire une tyrannie régionale totale.
La guerre n’est pas une politique circonstancielle pour Israël : elle est constitutive de sa fondation et de sa légitimation permanente. Son projet d’espace sécuritaire — le Grand Israël — n’est pas sans rappeler la notion nazie d’espace vital ou l’empire méditerranéen rêvé par Mussolini. L’expansionnisme a besoin de l’ennemi extérieur pour maintenir la mobilisation interne.
Enfin, la discrimination violente des Palestiniens et des populations arabes de la région — poussée aujourd’hui jusqu’au génocide à Gaza — fonctionne comme mécanisme de cohésion nationale israélienne. Ce n’est pas une simple théocratie militarisée : c’est un système total et cohérent de domination régionale dont les trois piliers s’alimentent mutuellement.
Le fascisme impérial américain
Sous l’administration Trump, les USA connaissent une montée fasciste dont de nombreux analystes ont fait la démonstration depuis un an. Sur le plan géopolitique, le soutien inconditionnel à Israël révèle une même logique : pouvoir exceptionnel exercé sans égard au droit international, actions militaires permanentes, et désignation d’ennemis — l’Iran, les migrants, les minorités intérieures — comme ciment d’une identité nationale belliqueuse. Ce fascisme impérial ne combat pas le fascisme théocratique iranien par souci des libertés iraniennes : il l’utilise comme prétexte pour consolider sa propre domination régionale.
La troisième voie : alternative démocratique de l’intérieur
C’est précisément dans cet espace que l’émergence d’alternatives démocratiques et populaire à l’intérieur de l’Iran sont porteur d’une lueur d’espoir pour le peuple iranien et ses multiples composantes ethniques.
La création du Conseil Stratégique des Républicains à l’intérieur de l’Iran en est un exemple récent qui revêt une signification politique importante. Formé de 35 personnalités de l’opposition — dont des prisonniers politiques — se positionne explicitement comme une troisième voie, distincte à la fois de la théocratie et des monarchistes de l’exil souvent alignés sur Washington et Tel Aviv.
Ses orientations programmatiques méritent d’être soulignées dans leur globalité : une république séculière, décentralisée, fondée sur la démocratie représentative et les décisions d’une Assemblée constituante ; la reconnaissance pleine et entière de toutes les ethnies, religions et courants de pensée dans l’immense diversité iranienne ; une constitution élaborée sur la base de la Déclaration universelle des droits de l’homme ; et une diplomatie fondée sur l’indépendance nationale et les intérêts mutuels — non sur la subordination aux puissances extérieures.
Ce positionnement est crucial : en refusant de s’aligner sur l’agression militaire américano-israélienne tout en combattant la théocratie, ce conseil refuse de choisir entre deux fascismes. Il incarne la logique du mouvement Femme-Vie-Liberté — issu des profondeurs de la société iranienne — que ni Khamenei ni Netanyahu ni Trump ne peuvent récupérer.
La désignation de Shilan Mirzaei, militante laïque progressiste d’origine kurde, comme porte-parole provisoire de cette initiative nationale symbolise également la continuité avec les luttes des femmes iraniennes qui ont été à l’avant-garde de la résistance depuis 2022.
Pourquoi cette alternative est stratégiquement décisive
Le maintien de l’anonymat des 35 membres principaux et des 35 membres du cercle secondaire n’est pas une faiblesse : c’est une adaptation lucide aux conditions de la clandestinité dans un régime répressif. La communication via des porte-parole à l’étranger, les contacts formels déjà établis avec la diplomatie occidentale, et la rédaction en cours d’une constitution provisoire montrent une organisation sérieuse, qui pense la transition et non seulement la protestation.
L’enjeu dépasse les frontières iraniennes. Si les peuples de la région sont aujourd’hui pris en étau entre trois formes de domination fascisante, l’émergence d’une alternative démocratique ancrée dans la société civile iranienne — non téléguidée de l’extérieur — constitue un précédent et un espoir pour l’ensemble du Moyen-Orient. Elle démontre que la résistance au fascisme théocratique n’implique pas de se jeter dans les bras du fascisme impérial ou colonial.
Les trois fascismes à l’œuvre — théocratique en Iran, colonial en Israël, impérial aux États-Unis — partagent la même architecture structurelle : pouvoir sans limites, guerre comme valeur fondatrice, discrimination des minorités comme ciment identitaire. Leurs antagonismes de surface servent en réalité à se légitimer mutuellement, condamnant les peuples de la région à choisir entre des bourreaux.
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