Le texte de Jimmy Thibodeau [1] repose sur une inversion politique assez grossière : il accuse la gauche indépendantiste de poser des conditions à l’indépendance, alors que la véritable pression vient de ce qu’il défend lui-même. Tout accepter au nom de l’unité nationale. Accepter les discours qui ciblent les personnes immigrantes, racisées, musulmanes, juives, LGBTQ ou issues de minorités religieuses. Accepter que le rapport de nation à nation avec les Premiers Peuples soit remis à « plus tard ». Accepter que des mouvements identitaires associés à l’extrême droite, comme Nouvelle Alliance, gravitent dans la nébuleuse souverainiste sans que le camp nationaliste ne s’y offusque [2].
Ce dernier point ne peut pas être esquivé. Nouvelle Alliance véhicule un nationalisme d’exclusion fondé sur la suspicion envers les personnes immigrantes et les minorités religieuses. Laisser ce discours occuper de l’espace sans le nommer, c’est envoyer un message clair à toutes les personnes qu’il cible : ce projet n’est pas pour vous. Et tant que ce message persiste, la majorité référendaire restera hors de portée. On ne bâtit pas un pays en tolérant ceux qui en excluent une partie avant même qu’il existe. Quand un mouvement qui prétend parler au nom du peuple québécois refuse de se distancer d’un courant qui en exclut une partie, il faut se demander de quel peuple il parle.
Voilà le véritable souverainisme conditionnel : conditionner l’unité indépendantiste au silence de la gauche, des minorités et des Premiers Peuples.
Poser des exigences démocratiques à un projet politique ne revient pas à le refuser. C’est le prendre au sérieux. Le faux dilemme de la droite nationaliste consiste à dire : soit vous signez sans lire, soit vous n’êtes pas vraiment souverainistes. Mais l’indépendance n’est pas un contrat d’adhésion. Elle ne peut pas exiger le silence de celles et ceux qui veulent justement en faire un projet de libération.
Deux référendums. Deux défaites. Recommencer sans tirer les leçons, sans proposer un projet de société capable de convaincre une majorité, c’est condamner l’indépendance à la dormance pour une autre génération. Ce projet mérite une nouvelle démarche à la hauteur de son ambition.
Cette démarche existe. C’est la démarche constituante. Elle n’est pas une esquive ni une condition supplémentaire. Elle est une réponse offensive à la faiblesse stratégique la plus profonde du mouvement souverainiste : l’absence d’un projet visible et approprié par la population. Sans projet clair, l’indépendance reste une promesse abstraite que le camp fédéraliste transforme en épouvantail à chaque cycle électoral. Avec un processus constituant ouvert et démocratique, elle devient une proposition concrète. La question nationale n’appartient pas à un seul parti ni à l’Assemblée nationale.
Elle appartient à toute la population. C’est précisément ce que propose Québec solidaire : une vaste démarche de démocratie participative pour que ce débat soit celui de tout le monde. Plutôt que de défendre l’indépendance contre la peur, on construit le pays contre l’immobilisme. Ce n’est pas reculer. C’est changer de terrain pour gagner. Cette approche est unique, et c’est le seul parti à la porter.
Ce déplacement est d’autant plus nécessaire que même les organisations souverainistes le reconnaissent. Le rapport récent des OUI Québec, issu d’une vaste consultation de la société civile, est sans équivoque : des inquiétudes persistent face aux discours nationalistes parmi les personnes issues de l’immigration, et proposer un véritable projet de société apparaît comme presque incontournable.
Quand les propres alliés du mouvement tirent cette conclusion, ignorer le diagnostic relève de l’entêtement, pas de la stratégie. On ne peut pas plaider l’unité souverainiste tout en rejetant les seules propositions capables de construire une majorité réelle.
La droite nationaliste peut bien accuser la gauche de tous les maux souverainistes. Mais qu’elle commence par reconnaître les conditions qu’elle impose elle-même : le silence devant les dérives identitaires, le refus d’un projet débattu, l’idée que le monopole du projet national lui appartiendrait de droit.
Il ne lui appartient pas. Québec solidaire porte depuis des décennies un projet, une stratégie et une vision de ce pays. Il suffirait d’un peu de maturité politique pour l’écouter.
L’indépendance ne se construira pas malgré une partie du peuple. Elle se construira avec tout le peuple. Ou elle ne se fera pas.
Signataires :
André Frappier — ex-co-porte-parole de Québec solidaire
Geru Schneider — Candidat pour Québec solidaire à Chomedey et militant







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