Elles ne font pas descendre les foules dans la rue. Elles ne provoquent pas de grands élans patriotiques. Pourtant, elles laissent une trace profonde parce qu’elles rappellent à ceux qui gouvernent que le pouvoir n’est jamais absolu et que la démocratie n’est jamais un simple exercice de gestion.
À Rabat, installé dans un café populaire où les conversations, les rires et le bruit des tasses accompagnaient les images du Mondial 2026 diffusées sur un écran accroché au mur. Comme partout dans le monde ce soir-là, les regards étaient tournés vers le match opposant le Mexique à l’Afrique du Sud. Je suivais le ballon, les mouvements des joueurs et les promesses de suspense qui accompagnent toujours une Coupe du monde.
Puis une notification est venue interrompre ce moment de football. En quelques secondes, mon attention a quitté les stades pour se tourner vers une autre compétition. Une compétition beaucoup moins spectaculaire, mais infiniment plus importante. Une confrontation entre deux visions du Québec.
D’un côté, une conception du pouvoir qui semblait considérer qu’une majorité parlementaire suffisait à légitimer à peu près tout. De l’autre, une conception plus exigeante de la démocratie, fondée sur le débat, la consultation et le respect des contre-pouvoirs.
Ce soir-là, le score m’est apparu avec une clarté presque sportive. Haroun Bouazzi 1. Simon Jolin-Barrette 0.
Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’un véritable score. La politique n’est pas un match de football et les idées ne se comptent pas comme des buts. Pourtant, il est difficile de ne pas voir dans l’issue de cette bataille une victoire nette de celles et ceux qui ont refusé d’accepter sans discussion un projet présenté comme une évidence.
La nouvelle était sans équivoque. Le gouvernement caquiste venait d’annoncer l’abandon de son projet de constitution du Québec, le fameux projet de loi 1. Simon Jolin-Barrette, qui portait ce chantier depuis des mois avec l’ambition de doter le Québec de sa propre constitution, reconnaissait finalement que le texte ne pourrait pas être adopté. Faute d’appuis suffisants. Faute de consensus. Faute d’avoir réussi à convaincre au-delà de son propre camp. Après des mois de débats et de controverses, ce qui devait devenir la « loi des lois » du Québec allait tout simplement mourir au feuilleton législatif.
Cette marche arrière constitue bien davantage qu’un revers parlementaire. Elle représente le rappel salutaire qu’une constitution ne peut être imposée comme une réforme ordinaire. Une constitution appartient à l’ensemble de la société. Elle exige un niveau d’adhésion et de légitimité supérieur à celui requis pour les lois habituelles. C’est précisément parce qu’elle touche aux fondements mêmes du contrat social qu’elle ne peut être l’œuvre exclusive d’un gouvernement, aussi majoritaire soit-il.
Ce qui rend cette séquence particulièrement remarquable, c’est que Haroun Bouazzi n’est précisément pas le personnage que certains rêveraient de voir entrer dans un moule. Depuis son arrivée en politique, on lui a souvent demandé implicitement de se faire plus discret, plus conforme, plus rassurant. Comme si la légitimité d’un élu devait passer par une forme d’effacement de soi.
Pourtant, ceux qui continuent de le décrire uniquement à travers le prisme du militant qu’il fut passent à côté d’une réalité essentielle. En peu de temps, Haroun Bouazzi a appris les règles parfois cruelles et souvent complexes de la politique parlementaire. Il a appris à manier le verbe politique avec davantage de précision. Il a appris à transformer une indignation en argument, une conviction en stratégie, une dénonciation en rapport de force. Il est devenu moins militant dans la forme, sans jamais renoncer à ses principes de fond. Il est devenu plus politique.
Ne pas lui reconnaître cette évolution, c’est lui refuser ce que l’on accorde pourtant à tant d’autres élus. C’est nier sa capacité à apprendre, à convaincre et à faire bouger les lignes. Cette victoire n’est pas seulement celle d’un parti ou d’une coalition circonstancielle. Elle est aussi celle d’un député qui a démontré qu’il pouvait contribuer concrètement à modifier le cours des choses.
Haroun Bouazzi a déjà annoncé son retrait de la politique active. Je sais que plusieurs le regretteront. Le Québec perdra une voix singulière, passionnée et profondément engagée dans les débats de son époque. Mais les militants ne disparaissent jamais vraiment. Ils changent simplement de terrain. Qui sait si Haroun Bouazzi n’a pas encore quelques chapitres à écrire dans la vie publique québécoise. Cela étant dit, pour un député que certains persistent à juger inassimilable, cette séquence politique devrait les inviter à un sérieux réexamen.
Ce qui s’est joué autour de ce projet de constitution dépasse d’ailleurs largement sa personne. Dès le départ, les critiques sont venues de toutes parts. Les partis d’opposition ont multiplié les objections. Les syndicats ont exprimé leurs inquiétudes. Les Premières Nations ont dénoncé l’absence d’une reconnaissance à la hauteur de leur statut et de leurs droits. Plusieurs organismes ont également soulevé des préoccupations concernant certains droits fondamentaux.
La mobilisation qui s’est construite contre ce projet était remarquable par sa diversité. On y retrouvait les Premières Nations, la Fédération des femmes du Québec, le Barreau du Québec, la Ligue des droits et libertés, des universitaires, des artistes, des militants et des intellectuels comme Roméo Bouchard et Christian Lapointe. Tous ne partageaient pas la même vision du Québec. Beaucoup étaient même en désaccord sur de nombreuses questions. Pourtant, ils se retrouvaient autour d’un principe simple. Une constitution ne peut être écrite par un seul gouvernement pour ensuite être présentée à la société comme un fait accompli.
C’est probablement là la véritable leçon de cette histoire. La démocratie ne se résume pas au pouvoir de la majorité. Elle repose aussi sur la capacité d’une société civile à se lever lorsque les enjeux fondamentaux sont en cause. Cette fois-ci, elle l’a fait. Et elle a été entendue.
Alors oui, pendant qu’à Rabat les amateurs de football avaient les yeux rivés sur la pelouse où s’affrontaient le Mexique et l’Afrique du Sud, un autre match se jouait à des milliers de kilomètres de là. Un match moins bruyant, moins spectaculaire, mais autrement plus important pour l’avenir des institutions québécoises. Et lorsque le coup de sifflet final a retenti, ce n’est pas un homme qui avait gagné contre un autre.
C’est l’idée même de la démocratie, au Québec, qui a marqué un but.
Mohamed Lotfi
11 Juin 2026
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