Édition du 9 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Parti de la rue (PDLR)

Embarrés dehors

Avoir fait des études littéraires comporte un avantage inédit quand il est temps de faire de l’analyse politique. Le sociologue va s’enquérir des mécanismes sociaux, le philosophe va raisonner et le politicologue, étudier les rapports de pouvoir, tandis que le littéraire peut décider de partir sur le champ gauche, ou déambuler à l’aveuglette, ou prendre tout au pied de la lettre. Au contraire, il pourrait filer des métaphores. L’écueil, toujours présent, est qu’il profère des niaiseries joliment tournées, car il préfère ce qui est beau à ce qui est vrai.

J’essayerai donc de ne pas tomber dans ce panneau en construisant mon curieux échafaudage hebdomadaire. Mon esprit a noué un lien bien particulier que je peine à justifier sur un plan logique, mais dont je n’arrive pas à me débarrasser. La loi 1, si elle est adoptée, enfermera des Québécois dehors. J’irais même plus loin, la démarche politique principale de la CAQ, lors de ses deux mandats, a consisté à générer des évincés.

Une triste fable québécoise

Dans cette histoire, Simon Jolin-Barrette est un affreux Jean Sans Terre, un félon sans scrupules, à qui on a donné, paradoxalement, le ministère de la Justice. Duranceau, quant à elle, est une sorte de Shérif de Nottingham. Une traduction littérale et malhabile dirait qu’elle le shérif des « Rien jambon », mais, puisque je fais une fable québécoise, je dirai qu’elle est la défenseure des Gros-jambons. Or, cette expression prend tout son sens quand on regarde le détournement du programme Accès-Logis pour une formule de « logements abordables » qui cherche à impliquer davantage le secteur privé et qui est financé par les institutions bancaires. On prend des fonds publics pour subventionner les entrepreneurs privés pour qu’ils construisent des édifices profitables avec l’argent collectif. Quand est-ce que les Gros-jambons et les banques lèvent-ils le petit doigt pour le bien commun ? Jamais. Ils cherchent le profit et se fichent du reste. Le programme rate tellement sa cible qu’on a dû inventer de nouveaux termes pour justifier ce qui défie l’entendement : les logements « abordables différés ».

En somme, pour l’instant, ils vont venir grossir le flot des appartements de luxe – petits, mais chers – et des condos locatifs, dont le loyer est plus élevé que l’hypothèque mensuelle d’un quadruplex, une fois tous les loyers rentrés. Le taux d’inoccupation à Montréal serait de 3.8% pour les logements de luxe, de 9% pour certains secteurs commerciaux. Inversement, il serait de 0.4% pour les logements vraiment abordables. Cela frappe comme une flèche dans un endroit qu’on ne peut mentionner en bonne compagnie : entre 3 et 9 % du bâti est vide, alors qu’il y a des campements près de la rue Notre-Dame. Des gens qui résistent à des températures polaires l’hiver n’ont pas de maison. Je vais le redire, car la décence semble s’effondrer : il y a du monde au Québec qui dort dehors quand il fait moins 20.

À Montréal en 2025, un « logement abordable différé » correspondrait à un loyer d’environ 1762 $ par mois pour un quatre et demi et de 3060 $ par mois pour un cinq et demi. Supposons une famille de quatre qui aurait besoin d’un cinq et demi (elle serait à l’étroit en partant, mais bon, pour les besoins de la démonstration, laissons les questions de confort et d’espace), le ménage devrait générer aux alentours de 150 000$ annuellement s’il voulait rester dans les ratios recommandés pour un budget équilibré, où le prix du loyer est de moins de 30% du revenu brut. Je vous le dis en confidence : les ménages qui génèrent 150 000$ par année sont généralement des propriétaires.

Donc, le programme de logements « abordables différés » crée des logements qui ne conviennent à personne. Et, le « différé », quelle intrigante étiquette, que signifie-t-il ? Il désigne des appartements, trop petits, l’ai-je dit, qui seront soit longuement inhabités, soit transformés en Airbnb, mais certainement mal entretenus sur le long terme. Ces beaux logements, quand ils seront rendus bien pourris et bien dégueulasses - escomptons vingt ans pour ce faire -, deviendront disponibles pour les pauvres. N’avez-vous pas remarqué la hausse fulgurante des personnes en situation d’itinérance ? Ou le grand nombre de ménages qui sont juste sur la ligne et consacrent entre 50 et 90 % de leur revenu disponible pour se loger ? Quel est le plan pour ces gens durant les vingt prochaines années ?

On manque de postes de dépenses pour réussir à équilibrer les finances. Les banques alimentaires ? De plus en plus vides. Au secours ! Heureusement, les Robins des ruelles volent les Gros-jambons épiciers pour redonner aux pauvres. En attendant le retour de Richard Cœur de Lion, qui mettra de l’ordre dans le royaume. Je ne suis pas regardante, il pourrait se nommer Ruba ou Sol, mais pas Paul, pour des raisons évidentes : il aime cela embarrer des Québécois dehors, lui aussi. Encore mieux, au lieu d’attendre un sauveur, on pourrait prendre nous-mêmes notre destin en main, collectivement.

Cette fable est aussi une tragédie

Je suis comme Diderot, je fais du récit à tiroirs. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le concept, un récit à tiroirs comporte une série de digressions, de prétextes et de détours. On peut en faire autant que l’on veut, à la condition expresse qu’en fin de récit, on ferme tous les tiroirs ou, c’est selon, qu’on donne au lecteur une impression de complétude. Fermons ces tiroirs : Simon, le Jean sans Terre, Jolin-Barrette sert à quoi dans cette fable ? Il est un des vraiment méchants, car il ne veut pas que tous les Québécois habitent le territoire ensemble. Comme la Duranceau, la shérif des Gros-jambons, il embarre les gens dehors. Il veut voter, comme une loi ordinaire, le fondement de notre vivre-ensemble. Qui n’est pas mentionné dans cette législation du Commun ? Out, les Canadiens Anglais, damn. Out, les Premières Nations, t’sais, elles sont si peu civilisées celles-là. Elles ont habité le territoire pendant des siècles, mais elles n’ont pas eu l’idée de bâtir des propriétés. Pas de verrou, pas d’exclusion.

Je suis en fin de récit, mais je ne suis pas plus avancée qu’avant. Je ne veux pas que les Québécois couchent dehors. Je ne veux pas exclure des gens de ma province. Je veux que les Premières Nations, les Anglos, les itinérants, les pauvres et les immigrants se sentent chez eux dans notre Québec. Je ne sais pas pour vous, mais je pense que c’est le temps qu’on embarre dehors tous ces politiciens qui ne nous représentent pas.

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