Édition du 12 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Parti de la rue (PDLR)

Amer café

Samedi matin, je me suis levée plutôt tard et, pour une fois, j’ai perdu du temps à ne rien faire, allant même jusqu’à prendre deux cafés que je n’ai pas accompagnés de ma lecture quotidienne du contenu des fils de mes médias sociaux. Cela m’amène à considérer une question existentielle : est-ce la lecture de nouvelles déprimantes qui rend le Java si amer ? Autre question, pourquoi est-ce que je sabote toujours mon café en lisant les actualités sur mon téléphone ?

Boire son café devrait être un moment sacré que l’on se donne à soi-même, si l’on en croit certains adeptes de la pensée positive ou de la croissance personnelle. L’important n’étant pas ici la substance ingurgitée – on pourrait avoir l’idée saugrenue d’avaler du matcha – mais de s’octroyer un moment pour se recentrer. Après quoi, on serait prêts à affronter toutes les adversités sans en être fondamentalement bouleversés. Oubliés les déconvenues du service des transports, les itinérants, en nombre toujours grand, qui dorment n’importe où, l’anxiété galopante des étudiants et étudiantes, aucune irritation devant les travaux pollués par les artifices qu’on a l’audace d’appeler de l’intelligence, générée par des robots conversationnels. Dans mon cas, le recentrage ne fonctionne jamais, je passe souvent ma journée indignée par le climat social. Mais, je m’emporte, j’étais en train de raconter ce que je n’ai pas fait ce matin. Ou plutôt ce que j’ai tardé à faire ; en réalité, je dois être un moustique qui, inévitablement, va aller se griller contre une ampoule électrique.

Vers 11h, j’ai ouvert Meta et ma bonne humeur s’est évanouie. J’ai trouvé un post d’un collègue, syndicaliste de gauche, qui commentait le dernier sondage Léger. On y apprend que le parti libéral prend la tête des sondages. La publication était en ligne depuis moins de 3 heures et avait reçu 157 commentaires déjà. 157 personnes avaient ressenti le besoin de prendre la parole et d’écrire des commentaires, parfois assez longs, pour réagir. En dehors du fait que la gauche patauge en dessous des 10%, ce qui est passablement irritant, ce qui m’a mis particulièrement de mauvaise humeur, c’est la somme des énergies humaines détournées par la machine. Mon temps, le temps de mon collègue et de tous ceux qui sont intervenus. Les médias sociaux sont conçus pour faire développer des comportements addictifs (à ce sujet, deux poursuites de parents contre Facebook et d’autres de ces géants ont été gagnées en Californie, ce qui devrait entrainer des changements dans les règles d’admission dans les plateformes), je le sais, néanmoins je me fais prendre. Beaucoup d’énergie militante se perd dans les médias sociaux. Trop en fait.

S’il fut un temps où la gauche pouvait détourner Facebook et consorts pour les utiliser comme outils de mobilisation et d’information, je pense que cette époque est révolue. Il y a 10 ou 12 ans de cela, je pouvais lire une revue de presse quotidienne sur les nouvelles écologistes, je voyais toutes les femmes féministes que je suivais en ligne pour me renseigner sur les sujets qui me préoccupaient. Puis, je voyais passer une panoplie d’activités militantes, ateliers, tables rondes, manifestations. Zuckerberg, depuis, a fait une série d’ajustements qui contrôlent le contenu des usagers. Le premier a été de laisser visibles environ 15% des amis des usagers. Il faut maintenant décider d’aller consulter les pages qui n’apparaissent plus sur le fil. Cela fait qu’on oublie des gens et qu’on perd de vue certaines analyses. Je ne vois plus rien des groupes et des militants contre les gaz de schiste, certes, ils ont été moins actifs depuis quelques années. Je ne vois que rarement les publications des députés de Québec solidaire, pourtant, ils devraient être dans ma chambre d’écho. Le deuxième changement majeur a eu lieu quand Facebook a décidé qu’il n’autorisait plus le contenu des médias d’information canadiens. S’il existe des moyens pour contourner cette difficulté, disons que la spontanéité de lire des articles et de les partager est brisée. Finalement, Facebook a licencié plusieurs milliers de vérificateurs de contenu, laissant la porte grande ouverte aux publications contenant des virus et des fake news.

D’habitude, après avoir vu un ou deux Reels stupides, comme des requins qui sautent dans une chaloupe pour manger un chien, ou des piscines situées au 100e étage qui éclatent et déversent tous leurs baigneurs dans le vide, ou, la meilleure, de la tour Eiffel qui brûle – cela donne un sentiment panique d’une demi-seconde qui paralyse, jusqu’à ce que le sens critique revienne et rappelle qu’une tour en métal ne peut pas prendre en feu – je me sens suffisamment flouée pour quitter la plateforme. À la rigueur, je peux endurer des vidéos de Huskies qui se prennent pour des sirènes de police, parce que c’est un peu drôle.

Il y a bien des luttes qui se font dans les médias sociaux et qui fonctionnent, en partie. Je pense aux intrépides, par exemple Alexandre Dumas ou Marie-Ève Cotton qui interviennent régulièrement pour commenter l’actualité politique. Mais à quel coût personnel ! Juste à voir le torrent de trolls plaignards qui déversent leur fiel avec tellement de fautes d’orthographe que je frôle l’anévrisme à chaque fois que je les lis, cela donne le tournis. Quant à leur argumentation, on pourrait finir par admettre que la tour Eiffel a la capacité de brûler, ce serait plus sensé. Évidemment, depuis l’élection de Trump, les abysses de l’imbécillité se sont approfondis. Néanmoins, les publications des intrépides et de leurs compagnons et compagnes idéologiques ont fini par montrer les faiblesses du chef du PQ. Ses échanges sur les médias sociaux ont laissé apparaître un homme à l’égo surdimensionné, prompt aux déclarations à l’emporte-pièce, réticent à admettre ses erreurs. Parfois, Facebook peut être franchement divertissant. J’ai hâte de voir les milliards de réfugiés qui vont vouloir venir honorer le bonhomme Carnaval, comme un symbole de la société québécoise, dont Carney voudrait s’emparer. Du bonhomme Carnaval, pas des réfugiés, ceux-là vont tous arriver au Québec.

À ce stade, plusieurs lecteurs devraient être singulièrement agacés par mes digressions et les détours que j’ai pris. C’était délibéré. Je cherche à reproduire le sentiment de vertige qui peut frapper l’usager des médias sociaux : tellement de contenu disjoint, de motifs disparates.

Comment trouver du sens ? Difficilement. Aussi, je vais revenir au message essentiel de cet article, car l’esprit humain dépasse et déborde les outils technologiques. En apparence, se renseigner et commenter dans les médias sociaux pourrait sembler un geste militant significatif. On peut cependant craindre que ce ne soit plus le cas, si cela ne l’a jamais été. Virtuellement, on peut contribuer à ce que PSPP s’autopeluredebananise, mais cela suppose les trolls, les Reels de requins et un BBQ de tour Eiffel. Québec solidaire serait à 8% dans les sondages, cela signifie que le recul du PQ ne nous profite pas. Comment reprendre les énergies dépensées dans les médias sociaux pour bâtir quelque chose de constructif ? Je suggère les mobilisations et les actions en personne. Justement, le 16 avril, le Parti de la rue tient une rencontre au Centre St-Pierre.

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