Édition du 12 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Parti de la rue (PDLR)

Peuple sous emprise

Cette semaine nous en sommes au 10e féminicide de l’année, ce qui veut dire qu’une femme est tuée à chaque 1,6 semaine. Lorsqu’une femme décide de quitter un conjoint violent, c’est le moment où sa vie est le plus menacée. Sachant que les maisons d’hébergement sont incapables de répondre aux besoins, faute de place – jamais par manque d’efforts ou d’empathie -, on ne peut qu’admirer l’immense courage de ces personnes qui se placent en situation de vulnérabilité extrême, surtout à cause de la situation économique actuelle : où se loger quand le prix des loyers explose ? Comment nourrir les enfants avec le coût sans cesse croissant du panier d’épicerie ? Aussi, comment se reconstruire après la fin d’une relation abusive sans accès à des soins psychologiques pour lesquels les listes d’attente au public ne cessent de s’allonger ? Les recherches montrent que 67% des femmes restent avec leur agresseur pour des raisons financières et on affirme même, dans certaines études, que dans 99% des cas, l’économie est un levier de violence. Qui s’occupe de ces femmes ? Les femmes des organismes communautaires, pardi.

C’est pourquoi il est vexant d’entendre des personnes qui ne se sentent pas concernées ou qui n’ont pas vécu ce genre de situation lancer avec désinvolture : « en tous les cas, moi, je ne resterais pas dans ce genre de relation » ou « elle manque de colonne ». En moyenne, les femmes vont faire sept allers-retours avant de quitter définitivement l’homme qui pourrit leur vie. Mais nous, à leur place, nous ne nous laisserions pas faire, n’est-ce pas ? Nous ne sommes pas comme ces femmes sous emprise ! Vraiment ?

Tenir ce genre de propos inepte et tout en votant pour la droite, donc contre ses intérêts en tant que classe sociale, relève d’un aveuglement stupéfiant. N’y a-t-il pas un parallèle, lourd de sens, à faire ? Un gouvernement, tels celui de la CAQ et celui des Libéraux avant lui, promet, à répétition, d’améliorer les systèmes de santé et d’éducation. Appelons ce phénomène : Charmant Parti. Chaque fois, la population se laisse séduire et croit que Charmant Parti va tenir ses promesses. La minute qu’il est élu, il laisse ses responsabilités et va boire avec sa maîtresse, la Chambre de Commerce, et ses potes, les Grands Entrepreneurs. Pendant ce temps, que fait Madame la Population ? Elle se serre la ceinture, éduque, soigne les petits et les personnes vieillissantes.

Inévitablement, il y a crise. Monsieur Charmant Parti montre alors ses vraies couleurs : dominant, autoritaire et ne tolérant pas la moindre opposition (ou n’avez-vous pas vécu la même pandémie que l’autrice ?). En 2022, le renvoie-t-on ? Quitte-t-on son influence ? Non, comme un peuple sous emprise, on lui donne une seconde chance. Est-on réellement surpris que Charmant Parti décide de restreindre aujourd’hui nos libertés ? Un conjoint abusif va contrôler sa victime en l’isolant, en lui coupant ses moyens de communication. Monsieur se croit tout permis et il est absolument sûr d’avoir raison. Il ne tolère pas la contestation et refuse qu’on lui impose la moindre contrainte. Même en cas d’un changement d’attitude momentané (dans notre parallèle, c’est l’arrivée de Fréchette à la tête de la CAQ), on peut être certains qu’il va retomber dans ses ornières, quoiqu’il ait promis – encore une fois – de changer.

Chez Madame la Population, tous ne sont pas dupes de l’image de bon père de famille que veut se donner Charmant Parti. Comme ces adolescentes qui se mettent à s’opposer au paternel, des citoyens luttent contre la droite et ses techniques d’assujettissement social. Sans surprise, ces citoyens, ce sont majoritairement des femmes. Ce sont les braves femmes de la FAE qui sont sorties en grève générale illimitée en 2023 avec, bien sûr, le Front commun. Aujourd’hui, les travailleurs et travailleuses du communautaire, lequel est un secteur hautement féminisé, sont à boutte et, malgré tout, elles mènent la charge grâce à leurs grèves tournantes.
Certains ou certaines pourraient trouver surprenante cette comparaison entre la population et une femme prise dans une relation abusive, pourtant, à observer comment le gouvernement maltraite des portions entières de la société civile, il est difficile de ne pas voir l’analogie. L’offense réside plus dans le traitement inéquitable des citoyens que dans ce parallèle.

Peut-être est-il temps de se libérer de l’emprise de notre gouvernement paternaliste ? Ainsi, décider de prendre part à la manifestation du 2 mai, puis éventuellement à l’escalade des moyens de pression à l’automne, c’est une manière de s’affranchir de la peur, de l’impuissance et de la sidération. Lutter collectivement contre la montée de l’autoritarisme permet d’espérer reprendre du contrôle sur sa propre vie, bien que cela ne soit pas immédiatement apparent.

La pandémie nous a rendus dociles, nous avons obéi à chaque injonction de notre premier ministre parce que l’on croyait qu’il s’agissait de mesures temporaires et que nous étions inquiets, avec raison, pour notre santé. Les conditions sanitaires sont revenues à la normale, néanmoins nous avons continué d’être soumis. Notre ancien premier ministre, lui, a considéré que le peuple devait lui obéir.

C’est peut-être une des raisons pour laquelle la grève du Front commun de 2023 l’a tant déstabilisé et a permis de faire des gains notables sur le plan salarial pour beaucoup de syndiqués et syndiquées travaillant dans les services publics. Il pourrait être intéressant d’analyser si la série de projets de lois liberticides n’est pas un backlash pour venger cette humiliation qu’il a, sans doute, subie à céder à la fonction publique et aux maudits syndicats.

Les politiciens de droite sont souvent conservateurs sur le plan social et économique. Legault n’a jamais caché qu’il ne considérait pas les femmes aussi ambitieuses que les hommes. Pour lui, l’homme gagne le plus gros salaire, la femme s’occupe de la famille et son revenu, s’il y en a un, sert d’appoint.

Cependant, ce n’est pas de l’individu et de ses opinions personnelles dont il est question ; le problème est la violence institutionnelle quand on choisit de financer l’entrepreneuriat et la grande entreprise aux dépens de la mission sociale de l’État. Chaque personne laissée à elle-même devient vulnérable quand l’État ne lui donne pas assez de services. Les femmes, parce qu’elles sont celles qui s’occupent davantage des enfants, mais aussi des aînés, subissent de front l’austérité. Il manque de place en CPE pour les enfants, les soins à domicile sont déficients, on ne peut se fier aux services hospitaliers pour prendre en charge complètement les personnes malades. Alors, ce sont les femmes qui se substituent à l’État. Madame la Population est une Mère Courage, au vrai sens du terme.

Participer à la mobilisation qui vient permet de s’opposer aux lois liberticides, ces impératifs posés par Charmant Parti, mais aussi pour demander un réinvestissement massif dans le filet social. Pour que les femmes du communautaire cessent d’être à boutte et aussi, par le filet social, créer les conditions qui rendent plus facile aux femmes sous emprise de se libérer de leur bourreau.

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