Édition du 16 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Du "Québec blanc" à "l'inassimilable" ! La dangereuse résonance des mots !

Faire un lien entre Shawinigan et le message de Jean François Lisée ne signifie donc pas placer ces deux réalités sur le même plan. Cela signifie observer qu’elles s’inscrivent dans un même climat où la question de l’appartenance est de plus en plus formulée en termes d’exclusion plutôt qu’en termes de citoyenneté.

Faut-il faire un lien entre Shawinigan et les propos de Jean François Lisée ?

Deux faits récents ont provoqué une onde de choc au Québec. D’un côté, la manifestation de Shawinigan où une vingtaine d’individus masqués ont déployé une banderole proclamant «  Je me souviens d’un Québec blanc  ». Cette démonstration a été largement dénoncée par l’ensemble de la classe politique québécoise comme une manifestation de suprémacisme blanc et de racisme assumé.

De l’autre côté, un message publié sur X par Jean François Lisée à propos du député solidaire Haroun Bouazzi. Réagissant à une discussion sur l’assimilation, l’ancien chef du Parti québécois a écrit que M. Bouazzi était «  inassimilable », ajoutant qu’il devrait s’en réjouir.

Ces deux événements sont évidemment de nature différente. La prudence intellectuelle oblige à le rappeler. Rien ne permet d’affirmer que Jean François Lisée partage les idées des groupes d’extrême droite qui se sont affichés à Shawinigan. Une telle accusation serait injuste et infondée.

Mais la question n’est pas là.

La question est de savoir s’il existe un lien politique, culturel ou symbolique entre ces deux épisodes. À mon avis, oui. Non pas un lien d’intention. Non pas un lien d’appartenance. Mais un lien de résonance.

Les mots ont une histoire. Ils portent des imaginaires. Ils dessinent les frontières du possible. Lorsqu’une figure marginale affirme vouloir un « Québec blanc  », elle exprime brutalement une vision ethnique de la nation. Elle dit que certains Québécois seraient plus légitimes que d’autres. Elle suggère qu’il existe une essence québécoise dont certains citoyens seraient exclus par leur origine, leur couleur de peau ou leur parcours familial.

Lorsqu’un ancien ministre, ancien chef du Parti québécois, intellectuel respecté et analyste toujours influent qualifie un député québécois élu d’«  inassimilable », le registre est différent. Le ton est plus subtil. Le vocabulaire est plus policé. Mais le mot lui-même soulève une question troublante.


Inassimilable à quoi ? Et pourquoi ?

L’assimilation est un terme chargé. Historiquement, il désigne le processus par lequel un individu ou un groupe est censé abandonner une partie de ses caractéristiques culturelles pour se fondre dans une majorité. Dire d’une personne qu’elle est «  inassimilable », même sur le ton de la plaisanterie, revient à suggérer qu’il existe quelque chose en elle qui résiste à l’intégration dans le corps collectif. C’est précisément là que les deux événements entrent en résonance.

Car l’idée d’un « Québec blanc » repose sur une prémisse implicite. Certains ne pourront jamais être pleinement des nôtres. Certains demeureront toujours à l’extérieur du cercle. Certains resteront perpétuellement différents.

Bien sûr, Jean François Lisée n’a pas écrit cela. Mais son choix de mots ouvre malgré lui une porte sur cet imaginaire. Il réactive une vieille frontière entre ceux qui appartiennent naturellement à la nation et ceux dont l’appartenance doit toujours être discutée, prouvée ou validée.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Jean François Lisée se retrouve au cœur de controverses liées à l’identité. Depuis son passage à la direction du Parti québécois, il semble souvent attiré par les zones grises du débat public. Il maîtrise l’art du sous-entendu. Il connaît la force des mots. Son instinct de stratège politique demeure intact. Il sait comment lancer une formule qui fera réagir tout en conservant une marge de dénégation. Ce talent, qui peut être une qualité en politique, devient parfois une faiblesse lorsqu’il entretient l’ambiguïté sur des sujets aussi sensibles que l’immigration, l’identité ou l’appartenance nationale.

L’histoire politique regorge pourtant d’exemples montrant que les glissements commencent rarement par des slogans extrêmes. Ils débutent souvent par des mots apparemment anodins. Des distinctions subtiles. Des catégories qui semblent raisonnables. Puis, peu à peu, certaines personnes cessent d’être perçues comme des citoyens à part entière pour devenir des exceptions, des problèmes ou des cas particuliers.

L’écrivain et philosophe Albert Camus écrivait que «  mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde  ». Cette phrase demeure d’une actualité désarmante. Car les mots ne sont jamais neutres. Ils façonnent notre regard sur les autres. Ils peuvent élargir la communauté politique ou la rétrécir.

Faire un lien entre Shawinigan et le message de Jean François Lisée ne signifie donc pas placer ces deux réalités sur le même plan. Cela signifie observer qu’elles s’inscrivent dans un même climat où la question de l’appartenance est de plus en plus formulée en termes d’exclusion plutôt qu’en termes de citoyenneté.

Une démocratie mature doit être capable de condamner sans hésitation les nostalgiques d’un « Québec blanc  ». Elle doit aussi pouvoir interroger les mots employés par ses élites lorsqu’ils suggèrent, même indirectement, qu’un citoyen québécois, ayant reçu la confiance des électeurs pour les représenter à l’Assemblée Nationale, pourrait être «  inassimilable  ».

Parce qu’entre le slogan franchement raciste crié dans la rue et la formule ambigüe lancée sur les réseaux sociaux, il n’y a peut-être pas affinité de pensée. Mais il peut y avoir une proximité d’écho. Et les échos, en politique, comptent parfois autant que les intentions.

Le Québec a besoin de figures capables d’incarner la rencontre entre différentes trajectoires humaines. Il a besoin de responsables politiques qui rappellent que l’identité québécoise n’est pas un héritage figé, mais une communauté politique en constante construction. À cet égard, les élus issus de l’immigration ont souvent un rôle précieux à jouer, non pas comme représentants d’une origine particulière, mais comme preuves vivantes que l’appartenance au Québec peut transcender les origines.

De la même manière qu’il était légitime de demander à Haroun Bouazzi davantage de nuance, de prudence et de sens du rassemblement lorsqu’il avait affirmé, il y a deux ans, que l’Assemblée nationale participait à la «  construction de l’Autre », il est légitime aujourd’hui de questionner le choix des mots de Jean François Lisée.

Car la responsabilité des personnalités publiques ne consiste pas seulement à éviter les erreurs factuelles. Elle consiste aussi à mesurer la portée symbolique des mots employés. Certains mots divisent. D’autres rapprochent. Certains enferment les individus dans des catégories. D’autres ouvrent un espace commun. Dans une société démocratique traversée par les débats identitaires, chacun devrait s’efforcer de choisir les seconds plutôt que les premiers.

Je ne demanderais pas à un groupe d’extrême droite de s’excuser d’avoir paradé derrière une banderole ouvertement raciste. Je n’attends rien de ceux qui revendiquent ou tolèrent ce genre de message. En revanche, je me permets d’attendre davantage de Jean François Lisée.

Dans les circonstances, retirer ces propos et présenter des excuses ne serait ni une faiblesse, ni un recul, ni une humiliation. Ce serait au contraire un geste de lucidité et de responsabilité. Ce serait la marque d’un homme capable de placer l’exigence morale au-dessus de l’orgueil. Bref, ce serait une preuve de grandeur.

En persistant à qualifier Haroun Bouazzi d’«  inassimilable  », Jean François Lisée risque d’enfermer un citoyen et un élu québécois dans une catégorie d’exception, contribuant ironiquement à cette construction de l’Autre !

Mohamed Lotfi

9 Juin 2026
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