22 mai 2026 | tiré de creachmedia.ca
https://breachmedia.ca/elbows-up-canada-is-letting-pentagon-take-unprecedented-stakes-in-canadian-mines/
Alors même que le premier ministre Mark Carney vante ses plans pour protéger la souveraineté économique du Canada, les minéraux critiques du pays se retrouvent dans les armes américaines.
Selon des experts juridiques, les États-Unis prennent des mesures « peut-être sans précédent » pour s’assurer la propriété des mines canadiennes, transformant le Canada — et les Premières Nations sur les terres desquelles ces minéraux sont extraits — en un territoire minier américain. Pendant ce temps, le gouvernement canadien contribue à financer et à accélérer ces projets.
Du niveau provincial au niveau fédéral, le Canada s’est lancé dans une course effrénée pour accélérer l’extraction de minéraux critiques dans son Grand Nord. Ces minéraux ont été qualifiés d’« urgents et indispensables » — d’abord pour la transition vers les énergies propres, puis, face aux menaces d’annexion des États-Unis, pour la sécurité nationale du Canada.
Le nickel, le cuivre, le graphite, le cobalt, le tungstène, le chrome et les éléments de terres rares ne sont pas seulement des composants pour les batteries et les éoliennes. Ils sont également nécessaires à la construction d’avions de chasse, de drones, de missiles, de systèmes radar, de sous-marins, de blindés et de munitions.
Le Canada est depuis longtemps un fournisseur fiable de matières premières pour les guerres menées par les États-Unis. C’est des entrailles du Canada que provenaient l’uranium pour les bombes nucléaires américaines, le nickel pour les blindages de ses cuirassés et l’aluminium pour ses avions de combat.
Mais lorsque les minéraux canadiens sont réservés à la fabrication d’armement étranger, est-ce vraiment dans l’intérêt national du Canada ?
Des batteries ou des bombes ?
Pour s’assurer l’approvisionnement en ces minéraux, les États-Unis ont historiquement offert des subventions et aides soutenues par l’État aux sociétés minières canadiennes. Mais l’escalade de la guerre froide entre les États-Unis et la Chine
pousse le Pentagone à intensifier ses investissements. À partir de 2022, le département américain de la Défense a commencé à injecter des millions de dollars dans les sociétés minières canadiennes extrayant des minéraux critiques.
À l’époque, la nouvelle est passée presque inaperçue au Canada. Au lieu de cela, les journaux titraient sur les promesses fédérales et provinciales selon lesquelles ces mêmes minéraux alimenteraient une révolution des technologies propres faite de véhicules électriques et d’usines de batteries.
Dans le cadre du collectif de recherche 8th Fire Rising, nous avons enquêté sur les nouvelles chaînes d’approvisionnement liées au secteur des minéraux critiques. Nous avons découvert que le dernier financement en date derrière l’engouement du Canada pour les minéraux critiques provient en fait du Pentagone, qui supervise le plus grand émetteur de gaz à effet de serre de la planète : l’armée américaine.
En seulement deux ans, en 2024 et 2025, le Pentagone a investi plus de 78 millions de dollars américains dans des entreprises menant des projets miniers au Canada : Fortune Minerals, Lomiko Metals, Fireweed Metals, Northcliff Resources, Nano One Materials et Electra Battery Materials.
Présenté comme une coopération, cet accord a réorienté les priorités minières canadiennes pour répondre aux besoins de l’armée américaine, et ce même en période de tensions entre les deux pays.
Puis, en 2025, le département de la Défense a dépensé 35,6 millions de dollars américains pour acquérir une participation de 10 % dans la société minière Trilogy Metals, basée à Vancouver, qui prévoit d’extraire du cuivre, du cobalt, de l’or et de l’argent en Alaska. Cette acquisition s’accompagnait d’options permettant d’augmenter sa participation à l’avenir, ainsi que du droit de nommer un membre du conseil d’administration. Le département américain de l’Énergie a également acquis une participation de 5 % dans Lithium Americas, une autre société basée à Vancouver qui développe l’une des plus grandes mines de lithium au monde.
Le fait que le gouvernement fédéral américain soit actionnaire de sociétés minières canadiennes constitue un arrangement « peut-être sans précédent », selon l’avocat internationaliste Lawrence Herman.
Il ne s’agit pas de participations majoritaires, mais l’avocate spécialisée en droit de la concurrence Sandy Walker a mis en garde contre le fait qu’une fois ces mines en exploitation, le gouvernement américain pourrait exiger que les minerais soient exclusivement destinés aux États-Unis.
Le Canada dispose de politiques lui permettant de restreindre les investissements nationaux des gouvernements étrangers, en particulier si ces investissements sont susceptibles de porter « atteinte » à la sécurité nationale du Canada. En 2022, le gouvernement canadien a ordonné à trois entreprises chinoises de se désengager des sociétés minières canadiennes spécialisées dans les minéraux critiques. Aucune mesure de ce type n’a été prise à l’encontre des investissements des États américains dans Trilogy Metals ou Lithium Americas.
Le leurre climatique
Presque tous les projets miniers dans lesquels le Pentagone a investi sont présentés comme des solutions climatiques. Au Québec, Lomiko Metals présente son projet de mine de graphite La Loutre comme faisant partie d’un « écosystème énergétique local et renouvelable ». Elle a obtenu une subvention de 8,4 millions de dollars américains du Pentagone, complétée par une subvention de 4,9 millions de dollars canadiens de Ressources naturelles Canada.
Mais ce projet à ciel ouvert produit du graphite, le matériau le plus couramment utilisé dans l’industrie militaire. Étant donné que les États-Unis ne produisent plus leur propre graphite depuis les années 1950 et restent fortement dépendants de l’approvisionnement chinois, l’investissement du département de la Défense est hautement stratégique.
Bon nombre des minéraux recherchés dans le cadre de ces projets, y compris le graphite, sont à « double usage », ce qui signifie qu’ils peuvent servir à la fois à des applications civiles et militaires. Mais les processus d’évaluation environnementale du Canada ne demandent pas où les minéraux finiront une fois qu’ils auront quitté le site minier. Ils ne demandent pas si les matériaux extraits alimenteront des batteries ou des armes.
Cela importe car les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques sont profondément opaques. Les minéraux sont mélangés, échangés, traités et transformés à travers de multiples juridictions, rendant leur utilisation finale extrêmement difficile à retracer.
Cela devient un problème lorsque l’extraction de ces minéraux est justifiée en premier lieu par l’argument selon lequel le Canada doit mettre en place des solutions locales pour lutter contre le changement climatique.
Selon cet argument, les évaluations environnementales et la consultation des Autochtones sont présentées comme des obstacles inutiles à une action urgente contre le changement climatique. Les promesses de campagne de Carney de « construire, construire, construire » se sont concrétisées dans des lois provinciales et fédérales qui « réduisent les formalités administratives » autour de projets jugés d’« intérêt national ».
Ottawa ne s’est pas contentée de regarder les États-Unis prendre le contrôle des minéraux critiques du Canada, elle contribue à financer cette opération. Comme le montrent les recherches menées pour le Transition Security Project, la quasi-totalité des investissements récents du département américain de la Défense ont été associés à des fonds publics canadiens. Alors que le Pentagone a alloué plus de 78 millions de dollars américains aux six projets canadiens liés aux minéraux critiques mentionnés ci-dessus, le gouvernement canadien a complété ces investissements à hauteur de 69 millions de dollars canadiens, subventionnant ainsi de fait l’influence de l’État américain dans notre secteur des ressources naturelles.
Cette évolution constitue une menace non seulement pour l’indépendance, le climat et l’environnement du Canada, mais aussi pour la souveraineté autochtone. Si des minéraux provenant de territoires autochtones sont extraits pour fabriquer des armes, les Premières Nations locales en sont-elles informées ? Ont-elles le droit de refuser ? On demande aux Premières Nations concernées d’accepter que leurs terres soient endommagées au nom de l’action climatique, alors que l’objectif réel pourrait bien être l’expansion militaire américaine.
La résistance autochtone s’est fait sentir partout au Canada. La mine de graphite de La Loutre a fait face à une forte opposition de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg, ce qui a conduit le Québec à refuser de financer le projet en raison d’un manque d’« acceptabilité sociale ». Les routes minières proposées par Trilogy Metals en Alaska — un levier pour ouvrir l’accès aux gisements de cuivre et de cobalt — ont rencontré une opposition farouche de la part de 40 tribus autochtones d’Alaska.
Au Nouveau-Brunswick, le projet de tungstène Sisson, proposé par Northcliff Resources, a reçu un financement de 15 millions de dollars américains du Pentagone. Le carbure de tungstène, un métal exceptionnellement dur, est utilisé dans les munitions perforantes. Les dirigeants Wolastoqey s’opposent à ce projet depuis des années. L’aînée Alma Brooks a déclaré qu’elle était « absolument et totalement contre tout ce qui soutiendrait l’armée américaine ou canadienne dans ses efforts de guerre ».
La nouvelle stratégie d’investissement du Pentagone devrait susciter un débat public. Le Canada ne se contente pas de bâtir une économie verte. Il s’intègre de plus en plus profondément dans l’industrie de guerre américaine.
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