5 mars 2026 | tiré de reporterre.et | Photo : Romaric Godin, journaliste économique à mediapart, - Carole Lozano / La Découverte
https://reporterre.net/La-force-fondamentale-du-capitalisme-le-pousse-vers-le-neofascisme
Reporterre — Comment analysez-vous la violente campagne de diabolisation menée contre La France insoumise, depuis la mort du militant néofasciste Quentin Deranque ? Peut-on y voir une illustration de la radicalisation du camp du capital, que vous décrivez dans votre ouvrage ?
Romaric Godin — Complètement. On voit bien à quel point l’idée d’une gestion du capitalisme basée sur le partage et la lutte contre les inégalités, ce qui était le fonctionnement du capitalisme dans les années d’après-guerre [avec, par exemple, la mise en place de la Sécurité sociale], est devenu aujourd’hui inadmissible pour le capital.
On en a d’ailleurs vu des illustrations bien avant les évènements que vous mentionnez : dans les débats autour de la taxe Zucman, on a cherché à délégitimer Gabriel Zucman, à le présenter comme un économiste d’extrême gauche, alors qu’il en est quand même très loin. Il appartient plutôt à une école qui vise à mieux gérer le capitalisme pour le sauver…
Mais tout projet visant à limiter les inégalités est devenu inacceptable pour le capital, qui n’admet aujourd’hui plus qu’un seul débat : celui entre néolibéraux et capitalisme autoritaire. C’est-à-dire entre deux extrêmes d’un continuum capitaliste qui s’accorde sur l’essentiel : il faut tout faire pour soutenir l’accumulation du taux de profit pour les capitalistes.
Pour bien comprendre les enjeux, il faut saisir pourquoi la quête d’accumulation croissante et infinie de profits est une nécessité vitale pour le capitalisme. Comment expliquer simplement cette nécessité ?
Le besoin d’accumulation croissante et constante est ce qui différencie le capitalisme de toutes les autres formes d’exploitation et de domination. Les capitalistes n’investissent pas dans la production de marchandises pour les marchandises en elles-mêmes, mais pour produire de la plus-value, c’est-à-dire plus de capital. Le capital a pour objectif de se reproduire en s’élargissant.
Le taux de profit doit toujours être en augmentation, sinon, c’est la crise. D’une part, parce que si cette promesse d’accumulation, qui est le moteur de l’investissement, s’arrête, alors l’investissement s’arrête, il y a une panne générale du système. D’autre part, dans un contexte concurrentiel, la lutte pour amasser des parts du gâteau devient toujours de plus en plus forte car le besoin d’accumulation croît plus vite que le gâteau. Ça met sous pression les capitalistes et ça entretient ce véritable moteur du système qu’est la quête d’accumulation du capital.
Mais cette voracité provoque ses propres crises. En vous appuyant sur Marx et les économistes qui l’ont suivi, vous expliquez comment le capitalisme scie lui-même la branche sur laquelle il est assis…
Pour produire toujours plus de capital, il faut des gains de productivité permanents. C’est-à-dire produire plus avec moins de travail et donc dégager plus de plus-value. Cela passe notamment par la mécanisation de la production. Mais cela implique une tension entre la production qui peut sembler capable de se développer à l’infini et le processus de valorisation. Car l’enjeu, ce n’est pas de produire plus, mais d’augmenter en permanence le taux de profit.
Or, plus l’économie est mécanisée, plus ces machines représentent une forte masse de capitaux à investir, et plus cela rend difficile d’assurer cette croissance du taux de profit. C’est pour cette raison que dans le capitalisme tardif, les gains de productivité déclinent et que les taux de profit issus de la production classique de valeur sont sous pression permanente.
« La crise actuelle de l’économie est en réalité la crise de 2008 dont nous ne sommes toujours pas sortis »
Cela provoque des crises régulières. La crise actuelle de l’économie est en réalité la crise de 2008 dont nous ne sommes toujours pas sortis. Pour ma part, je défends l’idée que le capitalisme est en sous-régime depuis les années 1970. Pour lutter contre cette baisse tendancielle, le capital a tenté de lancer des contre-tendances favorisant l’accumulation. C’est notamment passé par la mondialisation, par la financiarisation de l’économie et l’accumulation de dettes, mais ces contre-tendances se sont complètement effondrées depuis la crise de 2008.
Les grandes dynamiques à l’œuvre un peu partout dans le monde (impérialismes, guerres et destruction de l’État social), sont-elles, pour le capital, autant de tentatives de trouver de nouvelles « contre-tendances », de nouvelles sources d’accumulation ?
Exactement. À partir du moment où le capital est en sous-régime, il ne peut plus se permettre de faire de concessions. Il entre en conflit avec tout, avec les besoins de service publics, avec les besoins humains, avec la nature. Il doit donc tenir la société sous cloche et devenir de plus en plus autoritaire. La force fondamentale qui pousse le capitalisme le pousse aujourd’hui vers une gestion autoritaire, violente, que j’appelle néofasciste.
Vous expliquez que la particularité de la crise actuelle du capitalisme est d’être dans une triple impasse. Une crise économique, une crise écologique, et une crise anthropologique [*], qui sont insolubles : tenter d’en résorber une en aggrave une autre, du moins dans le cadre du capitalisme…
On a parlé de la crise économique. La crise écologique est évidente, et vous savez bien à Reporterre à quel point le capitalisme dit vert est incapable de la résoudre. La crise anthropologique est aussi provoquée par le capitalisme.
Le corollaire du besoin permanent d’accumulation, c’est le besoin d’écouler toujours plus de marchandises. Une fois que l’essentiel des besoins des gens sont satisfaits, le capital doit donc continuer de leurs imposer de nouveaux besoins.
On voit bien, par exemple, comment un produit qui n’existait pas il y a vingt ans, comme le smartphone, est aujourd’hui devenu presque indispensable dans notre société. Guy Debord appelle cela la « survie augmentée » au sein de « la société du spectacle », qui est la forme contemporaine du capitalisme. Celui-ci maintient les individus en compétition entre eux pour satisfaire ces nouveaux besoins et atomise complètement la société.
La frénésie mondiale autour de l’intelligence artificielle peut-elle être perçue comme une tentative désespérée du capital de trouver une nouvelle source d’accumulation, et de résoudre le problème à trois corps ?
Il y a deux grandes promesses dans l’IA. La première est d’enfin réaliser une relance des gains de productivité. Notamment en mécanisant les services. Mais, d’une part, il n’est pas du tout dit que l’IA augmente la productivité. Et d’autre part, même si elle le faisait, cela ne ferait que repousser le problème et en créerait d’autres, notamment avec des déplacements d’emplois vers des secteurs faiblement productifs et des suppressions massives d’emplois.
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La seconde promesse, c’est celle de l’aliénation totale. L’IA générative pense à votre place, fait des choix à votre place et décide de vos besoins à votre place. Et évidemment, elle oriente ces besoins dans l’intérêt du système capitaliste. Cette double promesse de gains de productivité et d’aliénation de la société est très alléchante pour les capitalistes d’aujourd’hui.
Néanmoins, l’IA ne peut régler aucune de ces trois crises. La crise de l’emploi sera aussi une crise économique. L’usage de l’IA va aggraver la crise écologique et rendre encore plus vive la tension anthropologique causée par le capital. C’est une fuite en avant.
Dans les investissements autour de l’IA comme dans le démantèlement des services publics ou dans la montée de l’autoritarisme, on voit se dessiner ce que vous nommez « l’hybridation de l’État et du capital », c’est-à-dire un État de plus en plus contrôlé par le capital et prêt à tout pour le sauver. Cette nouvelle phase que vous nommez « capitalisme d’état d’urgence » nous entraîne-t-elle vers la guerre ?
La guerre est une contre-tendance à la baisse tendancielle du taux de profit, que le capital sait utiliser quand il en a besoin. La Première Guerre mondiale a suivi la grande dépression de la fin du XIXᵉ siècle, et la Seconde Guerre mondiale a suivi la crise de 1929. Le capitalisme s’adapte dans les crises et cherche toujours des contre-tendances.
Aujourd’hui, le réarmement n’est pas que le fruit de tensions géopolitiques mais aussi une manière pour le capital de gonfler ses profits via cette source de production industrielle. Et évidemment, plus on produit des armes, plus on est poussé à s’en servir. Cela accompagne bien la logique de plus en plus prédatrice des capitalismes nationaux, en réponse à leur difficulté croissante à accumuler via les logiques concurrentielles de marché.
« Le capitalisme ne s’effondrera pas tout seul si on ne lutte pas contre lui »
Il est important, cependant, de souligner que rien n’est inéluctable. D’un côté, le capitalisme crée lui-même les conditions de son affaiblissement mais il ne s’effondrera pas tout seul si on ne lutte pas contre lui. De l’autre côté, le pire n’est pas non plus certain. J’ai voulu montrer dans ce livre qu’il était impossible de sortir de cette triple impasse en restant dans le cadre du capitalisme. Mais il est très compliqué, depuis l’intérieur du capitalisme où nous sommes, d’imaginer un monde qui en soit libéré.
Il est impossible d’avoir une solution clé en main, ou bien il faut s’en méfier. La construction d’autre chose ne peut se faire qu’en marchant. Le dépassement du capitalisme commence par la compréhension que le capitalisme est un système total. Et par la prise de conscience de l’enjeu d’un combat total contre la centralité du capital.
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