14 avril 2026 | tiré de reporterre.net
2 000 milliards : c’est le nombre d’animaux non-humains tués à travers le monde, chaque année, pour la seule alimentation humaine. Qui, pourtant, a déjà vu de ses propres yeux un abattoir ? Un veau apeuré poussé à bord d’un navire bétailler ?
Dans son ouvrage De la cage à l’abattoir, publié aux éditions Payot en mars, le philosophe et spécialiste de l’architecture Mickaël Labbé analyse la manière dont les structures d’exploitation animale ont été soustraites à notre regard. Cette invisibilisation anesthésie notre empathie, et rend possible la poursuite des violences à l’égard des autres animaux.
Reporterre — Avant d’écrire ce livre, vous avez travaillé sur « l’architecture du mépris », qui se manifeste notamment via l’implantation de dispositifs « anti-SDF », et pousse certains à se sentir illégitimes dans l’espace urbain. Pourquoi vous êtes-vous cette fois penché sur les conditions spatiales de l’exploitation animale ?
Mickaël Labbé — Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont les formes architecturales véhiculent des messages politiques. Lorsque l’on met des bancs « anti-SDF » sur une place, on n’exerce pas une violence directe sur les populations ciblées, mais on leur adresse un message : qu’elles ne sont pas les bienvenues, qu’on les considère comme des citoyens de seconde zone.
Cela fait longtemps que je réfléchis aux questions animales. J’ai essayé de voir comment certaines formes de bâtiments ou d’organisations du territoire peuvent, là encore, invisibiliser des catégories sociales marginalisées — les animaux non-humains, en l’occurrence.
Plus de 882 millions d’animaux terrestres sont abattus chaque année en France. Ce nombre inouï d’êtres vivants est pourtant complètement absent de notre paysage quotidien. Vous-même n’avez découvert qu’à 40 ans que vous aviez grandi à côté d’un abattoir… Comment cette invisibilisation s’est-elle construite, historiquement ?
Elle était en partie volontaire. Les premiers grands abattoirs ont été constitués au milieu du XIXe siècle, à Chicago ou dans le quartier de La Villette, à Paris, en des endroits isolés du reste de la société. Ces lieux sont venus remplacer les multiples petites tueries urbaines qui étaient directement rattachées aux boucheries. Au même moment, on voyait se développer dans la société une plus grande sensibilité, à la fois hygiénique et politique, aux manifestations publiques de la violence à l’égard des autres animaux.
« On a réduit les animaux non-humains à de la matière brute »
Dans sa grande fresque consacrée au développement de la ville de Chicago, l’historien William Cronon parle de la création des stockyards, ces immenses quartiers dédiés au conditionnement de la viande animale. Il montre que les acteurs impliqués dans ce processus marchand avaient une véritable volonté d’invisibilisation des animaux non-humains.
Des stratégies délibérées ont été mises en place pour que la viande soit perçue comme distincte des individus dont elle est issue. La manière dont on s’est mis à couper telle ou telle partie de l’animal, à la présenter, avait vocation à effacer ce lien, à réduire les animaux non-humains à de la matière brute. Ce phénomène a complètement changé notre régime alimentaire et nos relations de prédation.
Quelles sont les conséquences de cette invisibilisation de l’exploitation animale ?
Elle permet un déni massif, que j’appelle « dissonance spatiale ». Nous ignorons la présence massive des animaux non-humains exploités autour de nous. Pourtant, 96 % de la biomasse des mammifères terrestres est aujourd’hui composée des humains et de leur bétail. C’est fou.
Des manifestants réclamant la fermeture de tous les abattoirs et l’arrêt de la consommation de viande, à Paris, le 23 juin 2018. © Philippe Lopez / AFP
Notre relation à l’animalité non-humaine est une non-relation, car nous n’entretenons aucun lien concret avec ces animaux marchandisés. Nous avons uniquement à faire avec les produits issus d’eux que nous consommons. Ce phénomène a par ailleurs des conséquences désastreuses sur les espèces sauvages, puisque tout l’espace cultivé pour nourrir cette production animale industrialisée est une place qu’on leur prend — ou qu’on ne leur laisse pas.
Avant que les abattoirs soient relégués dans des lieux isolés, que les morceaux de viande soient finement découpés et vendus sous vide, était-il psychologiquement moins confortable d’en manger ?
Je ne dirais pas nécessairement que c’était moins confortable. Les humains se demandent depuis longtemps s’il est juste et éthique de se nourrir de la chair d’autres animaux. Cela ne nous empêchait pas, par ailleurs, d’exercer des formes de violence ou de domination sur eux. Mais ce n’était certainement pas à la même échelle, ni selon les mêmes formes, avec une concentration des animaux non-humains dans des lieux obscurs, ségrégués spatialement, sans partage de l’espace public.
« Il n’y a pas de bien-être possible dans les lieux qui sont faits contre les animaux non-humains »
Ce qui est sûr, c’est que l’on consommait beaucoup moins de viande. Il y a eu une volonté capitalistique d’augmenter la production et les revenus pouvant être tirés de l’exploitation animale. La masse d’animaux que l’on consomme chaque année ne peut être exploitée autrement que dans des conditions de grande concentration, dans des lieux complètement rationalisés et inhabitables.
C’est une des idées que j’essaie de défendre dans ce livre : le simple fait d’être dans ces espaces est une violence. On entend souvent parler de respect des normes, de bien-être des animaux d’élevage. On dit qu’il faut étourdir les animaux non-humains, les tuer de la manière la moins douloureuse possible… C’est contradictoire. Allez parler de bien-être aux dizaines de milliers de saumons qui sont entassés dans des cages, alors qu’ils sont des super-migrateurs pouvant faire entre 3 000 et 10 000 km par an ! Il n’y a pas de bien-être possible dans les lieux qui sont faits contre les animaux non-humains, et qui sont en tous points contraires à leur bien.
En 2022 a été inaugurée, en Chine, la plus grande porcherie du monde : un bloc de béton de 26 étages, où sont concentrés 650 000 cochons qui ne voient jamais la lumière du jour. Ce modèle préfigure-t-il le futur de l’élevage, tel qu’il est pensé par ses acteurs ?
Je pense que oui. Il y a une volonté d’en faire une « ferme modèle ». Cet espace correspond en tous points aux standards des espaces « hyperspécistes », c’est-à-dire des lieux uniquement pensés et designés pour que l’on y exerce une violence et une exploitation maximales : une façade aveugle coupée du reste de la ville, des processus entièrement automatisés et rationalisés…
Par ailleurs, ce qui me semble remarquable dans les tendances incarnées par ce bâtiment, c’est l’alliance entre ce type de production mortifère et une forme de greenwashing écologique. Les porteurs de ces projets vantent souvent leur réutilisation du lisier, leur production de biogaz… On observe cette dynamique dans le projet d’abattoir d’Anderlecht, près de Bruxelles, que je mentionne dans le livre. Sur son toit a été prévue une piscine, qui, dans une logique de « circularité », doit être chauffée grâce à la chaleur libérée par les installations de réfrigération des lignes d’abattage et des ateliers de découpe. On veut faire croire que les lieux d’exploitation peuvent être vertueux.
Pour sortir de notre déni, faudrait-il remettre les structures d’exploitation des autres animaux au cœur de notre paysage quotidien ?
On peut penser que si les abattoirs avaient des façades en verre, on arrêterait de manger de la viande. Ce n’est pas certain. Le problème ne relève pas uniquement d’une mise à distance au sens d’un éloignement spatial. On le voit avec les zoos : on peut s’y promener, y jouer, tout en voyant bien, à quelques mètres de nous, d’autres animaux reclus, brisés, enfermés dans des environnements complètement artificiels. L’invisibilisation peut être produite par l’hypervisibilité. Elle relève aussi de notre perception sociale et morale.
« Ce sont des espaces intrinsèquement mauvais : on ne peut pas les améliorer »
Pour sortir de notre déni, il faudrait développer une autre relation fondamentale aux animaux non-humains. Ce que nous avons de mieux à faire pour nous, pour eux et pour la planète, c’est de démanteler les lieux de leur exploitation, purement et simplement. Ce sont des espaces intrinsèquement mauvais : on ne peut pas les améliorer.
À quoi ressemblerait une architecture « post-spéciste » ?
Désarmer ou reconvertir les lieux d’exploitation animale nous ferait économiser beaucoup de place. Actuellement, près de 70 % des terres agricoles sont consacrées à la production de nourriture pour le bétail. C’est massif. Ces espaces pourraient être consacrés aux cultures maraîchères et céréalières, à des vergers pour de l’alimentation locale, etc.
Lire aussi : Inventons des « sociétés paysannes véganes »
Je cite dans le livre le travail de l’architecte Alix Gancille, qui a cherché à imaginer à quoi pourrait ressembler la reconversion végane de la Thiérache, un territoire belge très marqué par l’élevage. Elle montre qu’un paysage végane ne serait pas nécessairement doté de moins d’animaux. Les prairies pourraient être transformées en refuges pour les anciens animaux de rente. Les zones les plus éloignées pourraient être réservées à la vie sauvage.
Dans ce monde-là, on apprendrait surtout à laisser de la place aux animaux non-humains. Aujourd’hui, nous prenons tout l’espace. C’est aussi un monde dans lequel on leur laisserait davantage d’autonomie, de possibilités de choix, où l’on renouerait des relations enrichissantes — plus ou moins intenses, selon les groupes d’animaux. On inventerait une « zoopolitique ».
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre











Un message, un commentaire ?