Édition du 7 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

Au Liban, d’une guerre coloniale à l’autre et du droit de résister

Le 2 mars 2026, une nouvelle guerre d’ampleur a commencé au Liban. Dans ce texte, Ghassan Khoury propose une analyse de cette guerre coloniale en la réinscrivant dans l’histoire libanaise du conflit avec Israël et en éclairant la genèse et le rôle du Hezbollah comme mouvement anticolonial libanais.

Tiré de de la revue Contretemps
10 mars 2026

Par Ghassan Khoury

Dans la nuit du 1er au 2 mars 2026, après quinze mois d’arrêt de ses activités militaires, le Hezbollah a pris la décision de tirer une salve de roquettes vers la Galilée. Aussitôt, l’État israélien est monté en escalade en bombardant le sud du pays ainsi que la banlieue sud de Beyrouth.

Comprendre cette nouvelle guerre au Liban nécessite de la réinscrire, d’une part, dans l’histoire du pays et de la région, et, d’autre part, dans son contexte immédiat, en prenant au sérieux les acteurs engagés. Cela requiert également de se défaire des systèmes d’évidence du discours dominant en Occident sur le conflit avec Israël tout comme du narratif d’une partie du champ politico-médiatique libanais proche des options occidentales.

Le Hezbollah : un mouvement anticolonial libanais

Sans doute faut-il commencer par établir d’emblée que le Hezbollah n’est pas une « extension de l’Iran », ni un « proxy de l’Iran », de même qu’il ne place pas les « intérêts de l’Iran au-dessus de ceux du Liban ». Cette idée martelée aussi bien par des journalistes que des politistes et autres commentateurs est non seulement erronée mais elle a une fonction politique spécifique. Au Liban, elle est brandie par les adversaires du Hezbollah, des partis d’extrême droite qu’ils aient ou non tentés de se racheter une légitimité sous les habits du libéralisme, tels que les Forces libanaises de Samir Geagea ou encore le Parti phalangiste des Gemayel, au Courant du futur des Hariri, néolibéraux pro-occidentaux et amis de l’Arabie saoudite, en passant par nombre d’organisations, de figures et de médias pro-occidentaux. Pour ces courants politiques, le but de ce refrain est simple : il s’agit de délégitimer le Hezbollah en le décrivant comme une formation politique exogène, obéissant à la main de l’étranger et hostile aux intérêts du Liban.

Or, si le Hezbollah a des liens étroits avec la République islamique d’Iran, aussi bien les raisons de son émergence que son agenda politique constant et sa sociologie interne sont ancrés au Liban et tournés vers le Liban, ainsi qu’une littérature l’a amplement documenté [1]. C’est en effet dans le creuset de la lutte contre l’occupation israélienne du Liban en 1982 (qui avait commencé au Sud Liban en 1978) que le Hezbollah trouve ses racines. Des groupes et individus de sensibilités diverses – certains issus d’une scission avec le mouvement chiite Amal, d’autres de la région de la Bekaa majoritairement chiite – s’engagent spontanément dans la résistance à l’invasion israélienne. À cette époque, la résistance a pour acteur moteur la gauche libanaise qui avait fondé le Front de la résistance nationale libanaise (dont l’acronyme en arabe est Jammoul) au moment de l’invasion israélienne de Beyrouth.

Mais Jammoul ne constitue pas un front compact et coordonné ; chacune des formations le composant fonctionne de manière assez autonome avec ses propres ressources et soutiens mis au service de la lutte contre l’occupation. Aussi bien l’Irak que la Libye et l’Union soviétique, entre autres, fournissaient alors armes et/ou moyens logistiques et financiers aux diverses organisations de gauche. Dans la Bekaa, ces groupes et individus chiites font ainsi appel à l’aide des Gardiens de la révolution arrivés au pouvoir en Iran depuis trois ans. Ce sont donc des Libanais qui demandent le soutien aux Iraniens pour mener la lutte contre l’invasion israélienne. Leur lien se tisse dans ce sens-là, et dans un objectif clair – libérer le Liban de l’occupation –, loin donc de la fable qui ferait du Hezbollah une création de l’Iran et/ou pour l’Iran. De même que les liens d’alors du Parti communiste libanais (PCL) avec l’Union soviétique ne faisaient pas du PCL un « proxy » au service des intérêts russes, ceux du Hezbollah avec l’Iran n’ont jamais été de type à ôter ou réduire l’agentivité du mouvement chiite libanais.

En 1982, la Résistance islamique au Liban (RIL) voit ainsi le jour. Il s’agit de l’aile militaire de ce qui deviendra le Hezbollah en 1985. Ce point est important : le parti politique arrive après la fondation de la RIL, et son objectif principal est de soutenir et consolider la lutte armée du mouvement contre l’occupation israélienne.

En 1990, à l’issue de l’accord de Taëf, le Liban sort de quinze années de guerre civile. Parce que la Syrie a rejoint la coalition étatsunienne lors de la première guerre du Golfe, une stabilité précaire se dessine au Liban entre tutelle politique syrienne, occupation coloniale israélienne du Sud, résistance à cette occupation et influence économique de l’Arabie saoudite [2]. Dans un contexte mondial transformé, la gauche libanaise est affaiblie ; la droite chrétienne pro-israélienne est quant à elle très diminuée. L’État libanais de la deuxième République proche de la Syrie des Assad se développe en consacrant, d’un côté, une nouvelle ère néolibérale incarnée par l’homme d’affaires Rafik Hariri et, d’un autre côté, en laissant le champ libre au Hezbollah pour mener la lutte anticoloniale dans le Sud. Al-Janoub (le Sud) est alors occupé par l’armée israélienne depuis 1978, et le sera pendant 22 ans.

Tout au long des années 1990, le Hezbollah est officiellement reconnu comme un mouvement de résistance anticoloniale par l’État libanais. S’il n’y a pas de coopération formelle entre l’armée libanaise et la RIL – le Liban ne pouvant assumer d’être en guerre contre Israël en raison de sa faiblesse militaire et de l’équilibre de ses alliances régionales et internationales –, dans les faits, l’armée libanaise, sous le commandement du général Émile Lahoud, est dans un rapport non seulement de cohabitation mais aussi de protection de la Résistance [3].

Du côté du Hezbollah, à la suite de l’assassinat par Israël de son secrétaire général Abbas al-Moussaoui en 1992, Hassan Nasrallah est élu à ce poste. Au fil des années, l’organisation s’accroît et évolue. Le Hezbollah s’impose comme un mouvement anticolonial, nationaliste et islamiste. Son objectif est anticolonial et national, il s’agit d’œuvrer à la libération des terres libanaises occupées ; son cadre idéologique est tout aussi bien islamique – l’islam chiite est un référentiel majeur dans lequel il puise la philosophie et les ressources spirituelles pour la lutte contre l’occupation – qu’adossé à la tradition anticoloniale du 20ème siècle [4]. Très tôt, le Hezbollah clarifie son rapport politique à l’islam : il ne vise pas à bâtir un État islamique au Liban, et il se montre soucieux d’entretenir des rapports amicaux avec toutes les communautés du pays, notamment chrétiennes.

C’est ainsi que la décennie 1990 voit la RIL mener une lutte asymétrique au Sud contre l’armée israélienne. Le Hezbollah ne se mêle alors pas de la vie politique libanaise ; il se consacre entièrement au terrain de la résistance armée. En 2000, l’armée israélienne se retire du Sud, usée par une occupation impossible à tenir du fait de la guérilla menée par le Hezbollah. C’est la Libération. Elle est célébrée comme telle au Liban. Des milliers de Libanais reprennent alors le chemin du Sud et retrouvent leurs terres, leurs villes et villages. À une époque marquée par l’hégémonie impérialiste étatsunienne, le Hezbollah a montré que la lutte anticoloniale armée est non seulement un droit légitime mais une stratégie pertinente et impérative face à la domination et l’expansionnisme israéliens.

Avec le PCL et quelques autres formations de gauche au Liban, le Hezbollah est ainsi l’une des rares organisations encore actives à avoir concrètement œuvré à la libération du Liban et à la défense de sa souveraineté. Les analyses interrogeant sa « libanité » ou sa « libanisation » sont à cet égard ineptes. Entre le Hezbollah et la République islamique d’Iran prime un rapport de coopération, entretenu par le Hezbollah dans le cadre de son agenda propre au Liban, et certainement pas de subordination du premier au second.

Nouvelle étape de la guerre coloniale, nouvelles équations

En octobre 2023, le Hezbollah ouvre un front contre Israël dont le but tactique est d’alléger le front militaire à Gaza. Cet engagement armé du Hezbollah pour la Palestine ne peut se comprendre qu’au regard de deux éléments. Le premier est celui du rapport à la Palestine des populations arabes en général et du Sud Liban en particulier : la Palestine n’est pas envisagée comme une cause extérieure, elle est un territoire arabe dont la domination est vécue à l’échelle régionale. En 1948, la perte brutale d’une partie de la Palestine est un choc collectif ; elle l’est en particulier pour les habitants du Sud Liban dont la vie quotidienne était davantage liée à la Galilée, à Akka et à Haïfa notamment, qu’aux localités situées au nord du nouvel État libanais. Des décennies durant, les mouvements régionaux ont ainsi fait de la Palestine une pierre angulaire de leur politique. À cet égard, le Hezbollah ne fait pas exception. Pour ce dernier, le système colonial israélien est à combattre non pas seulement en raison de la menace constante qu’il représente pour la souveraineté du Liban mais aussi parce qu’il domine la Palestine, c’est-à-dire des lieux et une population qui font plus largement partie d’un « nous » collectif.

Le second élément à considérer dans l’ouverture de ce front libanais en 2023 est l’« axe de la résistance », autrement dit cette alliance entre divers acteurs politiques du Moyen-Orient opposés à Israël et aux États-Unis et au sein de laquelle fut théorisée la stratégie de l’« unité des fronts ». Concrètement, comme dans nombre d’alliances militaires, si l’un de ces acteurs est attaqué, les autres lui viennent en aide.

On le sait à présent, Israël et les États-Unis ont initié une nouvelle étape dans la guerre pour l’hégémonie ; on assiste à l’accélération de leur projet de domination coloniale par tous les moyens, notamment génocidaire. Face à cette stratégie impérialiste radicale, marquée par le déploiement d’une violence exterminatrice, et face à la supériorité militaire et technologique des États-Unis et d’Israël, le Hezbollah a subi un coup important à l’automne 2024. L’assassinat du Sayyid Hassan Nasrallah le 27 septembre 2024 dans une immense explosion à Beyrouth a constitué un réel bouleversement.

En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu. Quelques mois plus tard, après deux ans de vacance présidentielle, Joseph Aoun, ancien commandant en chef des armées, est élu président du Liban par le Parlement. Puis Nawaf Salam, juriste et ancien diplomate et universitaire, accède à la fonction de Premier ministre, sans l’assentiment des députés du Hezbollah et du mouvement Amal. Bénéficiant du soutien des États-Unis et de l’Arabie saoudite, le couple Aoun-Salam à l’exécutif est hostile à la lutte armée du Hezbollah.

L’époque n’est dès lors plus à un État libanais qui reconnait le Hezbollah comme un mouvement de résistance légitime comme ce fut le cas lors des années post-Taëf, ni à un certain équilibre entre les coalitions du « 8 mars » (proche de l’Iran) et du « 14 mars » (proche des États-Unis et de l’Arabie saoudite), avec notamment à la présidence Michel Aoun, allié du Hezbollah, entre 2016 et 2022. L’effondrement de la dictature des Assad en Syrie et l’arrivée au pouvoir d’un jihadiste allié des États-Unis est au reste un autre facteur d’affaiblissement pour le Hezbollah.

Dans ce contexte, le Hezbollah accepte d’appliquer la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, laquelle prévoit que la région au sud du fleuve Litani soit démilitarisée et que les seules forces armées autorisées soient l’armée libanaise et la FINUL (Forces intermédiaires des Nations unies au Liban). En échange, Israël est censé retirer ses troupes du Sud et cesser les actes de guerre. En coopération avec la FINUL et les renseignements étatsuniens, le désarmement de la région au sud du Litani par l’armée libanaise est ainsi progressivement mis en œuvre au cours des mois qui suivent la trêve.

Or, le monopole des armes par l’État – en principe souhaitable au sens où la violence physique devrait être régulée par la collectivité – est une question qui se pose d’une manière singulière au Liban. En effet, l’armée libanaise est incapable de défendre ses frontières. La raison est simple : les « alliés » étatsuniens veillent à ce que toute possession d’armes autres que légères et défensives lui soit interdite. Cela parce que le Liban est frontalier d’Israël et parce que l’État libanais, composé de divers centres de pouvoir représentés par les communautés confessionnelles, n’est pas un bloc homogène ; selon la conjoncture, il peut être dominé par des courants pro-occidentaux ou des courants opposés à la domination occidentale. Dès lors, pour les intérêts d’Israël, l’armée libanaise doit rester faible, son matériel militaire rudimentaire, sa défense aérienne inexistante.

C’est pourquoi l’État post-Taëf avait opté pour la cohabitation avec la Résistance dans un jeu d’équilibre subtil entre ses différents alliés. Mais à partir de 2000, à la suite de la Libération, dans un contexte politique tendu, les armes du Hezbollah sont devenues un sujet de débat national. Si la majorité de ceux qui plaident pour le monopole des armes par l’État nourrit cette revendication comme moyen d’œuvrer à un Liban sous la botte des États-Unis, qui normaliserait ses relations avec Israël et qui deviendrait une sorte de Dubaï en Méditerranée, une minorité défend cette option en étant sincèrement patriote et dans l’espoir que l’État soit en mesure d’assumer ses responsabilités de défense du territoire contre les agressions externes.

À cette minorité, les partisans de la Résistance – aussi bien parmi les communautés musulmanes que chrétiennes et la majorité de la gauche libanaise – répondent qu’il n’est pas concevable de renoncer à la Résistance sans l’assurance préalable que l’État est capable de défendre le pays contre les invasions israéliennes. C’est également la position du Hezbollah : il affirme accepter de renoncer à sa Résistance lorsque l’État sera équipé pour défendre le pays et qu’un dialogue national sera engagé pour une stratégie de défense unitaire qui intégrerait ses armes.

Les mois qui ont suivi la trêve de novembre 2024 ont été l’occasion d’éprouver les capacités de l’État libanais à garantir la souveraineté du Liban. Le Hezbollah s’est mis en retrait, il a laissé faire le désarmement au sud du fleuve Litani par les autorités libanaises et n’a pas violé une seule fois le cessez-le-feu.

Et comme jamais en période de paix depuis la libération du Sud en 2000 la souveraineté du Liban n’a autant été piétinée.

Depuis novembre 2024, les bombardements sont fréquents et les drones israéliens pilonnent chaque jour le territoire libanais. Il ne s’agit de rien de moins qu’une occupation aérienne constante, le bourdonnement menaçant des drones rappelant à chaque Libanais et Arabe au Liban qu’Israël est là et les surveille. En novembre 2025, la FINUL a ainsi signalé plus de 10 000 violations du cessez-le-feu de la part d’Israël, à la fois terrestres, aériennes et maritimes. Près de 400 personnes ont été tuées depuis le début de la trêve (et avant le début de cette guerre). Cela sans compter le fait qu’Israël a durablement pris position dans cinq collines du Sud Liban, qu’il réalise un écocide en larguant du glyphosate à haute concentration au Sud Liban pour empêcher le retour de la population, ou encore qu’il construit un mur en béton sur le territoire libanais.

Pourtant, l’armée libanaise était déployée au sud du Litani, et elle menait méthodiquement les opérations de contrôle et de désarmement dans cette région. Pourtant, l’exécutif libanais était pleinement engagé auprès des médiateurs étatsuniens ; il appliquait avec zèle les conditions imposées par les États-Unis à l’égard du Hezbollah.

Ces quinze mois de trêve ont ainsi montré de manière implacable que : 1) Le cessez-le-feu était à sens unique, il s’agissait en réalité d’une désescalade dans laquelle seul Israël était autorisé à bombarder et occuper le territoire ; 2) Israël, dans sa logique coloniale, est en train d’annexer une parcelle du territoire libanais à la frontière et œuvre à rendre inhabitable le Sud Liban ; 3) L’option diplomatique consistant à se fier aux Américains pour qu’Israël respecte la souveraineté libanaise est un échec ; 4) L’État libanais n’est toujours pas en mesure de défendre la souveraineté et la population du Liban.

Résister, un droit. Quand résister, une question tactique

Dans ce contexte, la résistance est non seulement inévitable mais un droit légitime, confirmé par le droit international qui reconnait aux peuples le droit de lutter contre la domination coloniale et étrangère par tous les moyens dont il dispose (article 1 de la Charte des Nations unies ; résolution 2649 de l’Assemblée générale des Nations unies (AGNU) adoptée en 1970 ; résolution 3070 de l’AGNU adoptée en 1973 ; protocole additionnel 1 des Conventions de Genève). À cet égard, les réactions de certaines organisations soi-disant de gauche en Europe dénonçant « les provocations du Hezbollah » sont plus que problématiques ; elles révèlent un rapport raciste aux Arabes qui sont censés accepter la domination coloniale sans agir pour avoir le rôle des « victimes parfaites » auxquelles les bonnes âmes occidentales pourraient apporter leur petit soutien symbolique.

Résister à la machine de guerre coloniale israélienne est un droit légitime, une voie politique juste et une lutte fondamentale pour la libération et l’émancipation. Après les contributions de Frantz Fanon, de Mahdi Amel et d’Edward Said, il est temps que les espaces de gauche en Occident apportent un soutien franc aux luttes anticoloniales dans le monde arabe/ Moyen-Orient. Car notre époque n’a pas rompu avec le paradigme colonial.

Au Liban, le soutien à la résistance menée par le Hezbollah est la position de ceux qui refusent la soumission à Israël et la domination occidentale. C’est notamment celle des principales organisations de gauche – le PCL, l’Organisation populaire nassérienne à Saïda et le Mouvement du peuple de Najah Wakim. En prenant au sérieux les luttes anticoloniales, les organisations de gauche locales, ainsi que le droit international, nul ne devrait hésiter à soutenir la résistance du peuple libanais. À l’heure actuelle, ce soutien est impératif.

Quant à la question du moment choisi par le Hezbollah pour résister aux agressions israéliennes depuis quinze mois, elle est légitime et doit être discutée. Riposter à peine quarante-huit heures après le début de la guerre contre l’Iran était-il le meilleur moment ? Sans aucun doute l’évocation par le Hezbollah de la mort du guide suprême iranien comme un élément parmi d’autres pour justifier la riposte n’était pas bienvenue. Les Libanais dans leur grande majorité, et y compris parmi la base sociale du Hezbollah, n’éprouvent aucune forme de sympathie pour ce dirigeant politique. Par ailleurs, cela a constitué un argument facile pour les adversaires du Hezbollah qui dépeignent à tort le mouvement comme un « proxy » au service de l’Iran.

Néanmoins, dans son discours du 4 mars 2026, l’actuel secrétaire général du Hezbollah a sans ambiguïté clarifié les raisons de cette riposte : il s’agit d’une réponse à quinze mois d’agressions israéliennes contre le Liban. Naïm Qassem a ainsi abondamment insisté sur l’engagement du Hezbollah dans la défense du Liban et uniquement du Liban et du peuple libanais dans son ensemble contre Israël. Face aux attaques israéliennes incessantes, « la patience a des limites », a-t-il déclaré.

Une analyse un tant soit peu objective de la situation permet de savoir que, bien avant le début de la guerre contre l’Iran, Israël préparait ce nouvel assaut contre le Liban. C’est l’étape logique de la guerre de basse intensité qu’il mène depuis le cessez-le-feu, par la multiplication des bombardements, des assassinats ciblés et des annexions de facto. Israël vise à éradiquer la Résistance au Liban, par tous les moyens, et à coloniser une partie du Sud Liban. Et le Hezbollah le sait. Il s’agissait alors pour lui d’attendre le moment opportun pour répondre, en prenant en compte les nouvelles équations politiques externes et internes décrites en amont.

Affaibli depuis l’automne 2024, le Hezbollah a ainsi considéré que la riposte contre Israël devait d’une part ne pas avoir lieu lorsqu’Israël l’aura décidé – c’est-à-dire lorsque les meilleures conditions seraient réunies pour Israël, sans doute après la guerre d’Iran –, d’autre part se déployer à un moment où il ne serait pas seul face à Israël. En lançant une salve de roquettes et de drones au moment où la guerre d’Iran s’enclenchait, le Hezbollah s’assurait ainsi la participation de l’Iran dans la guerre à ses côtés. Ce point est essentiel : ce n’est pas l’Iran qui a besoin du Hezbollah dans cette guerre des titans mais bien le Hezbollah qui a besoin de l’Iran dans sa guerre de résistance vertigineusement asymétrique contre Israël.

Enfin, un des éléments les plus inquiétants de la situation actuelle est à l’évidence la position de l’État libanais. Le 2 mars, le Conseil des ministres a décidé l’interdiction de la Résistance et a demandé aux appareils militaires et sécuritaires de l’État de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la lutte armée du Hezbollah. Au moment où Israël a annoncé son intention d’envahir le Liban le 3 mars, le gouvernement a par ailleurs ordonné à l’armée de se retirer de ses positions du Sud Liban et d’empêcher les combattants du Hezbollah de revenir au Sud pour lutter contre l’invasion israélienne. Autrement dit, il s’agit de laisser le champ libre à l’armée d’occupation israélienne et d’empêcher les Libanais de défendre leurs terres. Non seulement l’État libanais faillit à ses responsabilités basiques à la première épreuve de force, mais il se pose officiellement comme un adversaire de la Résistance en temps de guerre.

Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile en 1990, l’État libanais apparaît ainsi comme un autre belligérant en désignant la Résistance du Hezbollah comme illégale, et en agissant contre elle, quand bien même le droit international consacre sa pleine légalité et légitimité. Cette situation est en outre particulièrement dangereuse ; elle pourrait mettre la Résistance et l’armée dans un rapport de confrontation.

Mais l’armée libanaise est composée du peuple libanais, et c’est aussi une institution qui sous la 2ème République est réputée incarner l’unité du Liban. C’est pourquoi il est peu probable que ces ordres du gouvernement ne provoquent pas des réticences ou des désobéissances au sein de l’armée. Pour le moment, il est à noter qu’au cours d’une réunion extraordinaire de l’armée le 7 mars, le commandant en chef, Rodolphe Haykal, a envoyé un message clairement distinct de la ligne du gouvernement. En indiquant notamment son attachement à l’unité du Liban, le fait que l’armée prenait ses décisions suivant les circonstances ainsi que la nécessité de mettre fin aux agressions israéliennes [5], il a exprimé le souci de l’armée d’éviter tout affrontement interlibanais et l’impératif de faire face aux attaques israéliennes.

Bien évidemment, les checkpoints de l’armée n’ont pas empêché la Résistance de reprendre position dans le Sud pour lutter contre les troupes israéliennes et en défense de la souveraineté du Liban. Alors que nombre de commentateurs en tout genre décrivaient le Hezbollah comme un mouvement fortement diminué et divisé à l’interne, les jours qui suivent depuis le début de la guerre montrent que le mouvement est solide, agile et en mesure de résister. Des chars et véhicules militaires israéliens sont abattus chaque jour par les combattants du Hezbollah, des opérations simultanées avec l’armée iranienne sont menées contre des bases et des sièges de commandements militaires en Israël, et des affrontements directs avec les soldats israéliens (venant y compris par la frontière syrienne) ont lieu dans les localités du Liban.

*

La guerre coloniale actuelle est d’une violence inouïe, les destructions sont massives, les civils sont largement pris pour cibles, les souffrances sont terribles. Nous entrons dans une phase de radicalisation de l’impérialisme occidental ; les États-Unis et Israël ont décidé de « redessiner la carte du Moyen-Orient » suivant leurs intérêts, c’est-à-dire d’asservir plus que jamais les populations, d’éradiquer leur environnement, jusqu’à ce qu’elles n’aient plus aucun moyen de sauver leur dignité et leur histoire. Comme depuis le début du 20ème siècle, les peuples au Liban, en Palestine et dans la région continuent de résister contre la domination coloniale. C’est leur droit le plus légitime.

***

Illustration : « La Patience et l’Espoir ». Tableau du peintre Sleiman Mansour.

Notes

[1] Abisaab Malek, Abisaab Jurdi Rula, The Shi’ites of Lebanon. Modernism, Communism and Hizbullah’s Islamists, New York, Syracuse University Press, 2014 ; Calabrese Erminia Chiara, Militer au Hezbollah. Ethnographie d’un engagement dans la banlieue sud de Beyrouth, Beyrouth/ Paris, Presses de l’Ifpo/ Khartala, 2016 ; Daher Aurélie, Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir, Paris, Presses Universitaires de France, 2014 ; Saad Ghorayeb Amal, Hizbullah. Politics and Religion, Londres, Pluto Press, 2002.

[2] Corm Georges, Le Liban contemporain. Histoire et société, Paris, La Découverte, 2005.

[3] Pakradouni Karim, Les Années résistance. Le mandat d’Émile Lahoud (1998-2007), Beyrouth, 2009.

[4] Dot-Pouillard Nicolas, « La greffe et l’empreinte : chiisme et communisme dans le monde arabe », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 145, 2019.

[5] https://www.lebarmy.gov.lb/ar/content/اجتماع-قائد-الجيش-مع-أركان-القيادة-وقادة-الوحدات-والأفواج-العملانية

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Asie/Proche-Orient

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Abonnez-vous à la lettre