Édition du 9 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La transformation politique de l’Iran en temps de guerre

En lançant la guerre contre l’Iran, le 28 février dernier, les Etats-Unis et Israël ont proclamé leur objectif d’un "changement de régime". Si cet objectif n’a pas été atteint, la guerre n’a toutefois pas laissé les choses en l’état : elle a renforcé le pouvoir d’une partie de l’élite iranienne qui tire profit de la vente de pétrole et de produits pétrochimiques. Ce contexte a unifié l’État et son élite autour d’un projet anti-impérialiste, mais au prix d’une austérité permanente.

Tiré de la revue Contretemps
1er juin 2026

Par Hamidreza Ahmadi
Hamidreza Ahmadi

Pendant sept semaines, la puissance aérienne américaine et israélienne a dominé le ciel iranien. Surveillance à haute altitude, frappes de précision contre les infrastructures militaires et les immeubles d’habitation de Téhéran, et domination quasi-incontestée des couloirs aériens ont caractérisé la phase initiale du conflit. L’Iran a encaissé les coups et a riposté non par les tactiques de guérilla, comme celles qui se sont naguère déployées dans les rues de Bagdad, mais par des missiles à longue portée, des drones produits en masse et une posture défensive qui a tenu bon.

Dans les jours précédant le cessez-le-feu [du 8 avril, un F-15 et un A-10 Warthog furent abattus grâce à des systèmes de surveillance et de pistage visuel. Reste à savoir s’il s’agissait d’une prouesse technique reproductible ou d’un heureux hasard. Ce qui est certain, en revanche, c’était que l’Iran est parvenu à fermer le détroit d’Ormuz à la navigation. En réaction, les marchés mondiaux de l’énergie ont paniqué. La guerre est devenue un événement planétaire.

La situation politique a également évolué en Iran. Il y a quelques mois à peine, en janvier, la question principale était économique : l’inflation, le logement, le prix des denrées alimentaires. Le plan d’austérité du gouvernement de Massoud Pezeshkian avait considérablement affecté le budget des ménages et poussé des dizaines de milliers de personnes dans la rue. Aujourd’hui, la question est impériale. La guerre n’a pas effacé les souffrances matérielles, elle les a transformées. Le choix qui s’offre à chaque Iranien ne porte plus sur la politique budgétaire ou la réforme des subventions. Il s’agit de choisir entre la souveraineté et l’intégration à un ordre impérial qui gouverne déjà une grande partie de la région.

La guerre malavisée de Donald Trump a révélé l’Iran comme une formation unique dans l’histoire moderne : un État néolibéral antiimpérialiste. Austérité intérieure, résistance extérieure. Sur le papier, une contradiction ; en pratique, la logique même de l’État. C’est pourquoi l’Iran oscille entre manifestations contre l’austérité et démonstrations de solidarité nationale, parfois au cours d’un même mois.

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Le déclencheur économique

Cette guerre a débuté en mars 2026. Sa justification discursive, cependant, a été forgée des mois auparavant. En décembre 2025, le gouvernement Pezeshkian — d’ordinaire discret — a mis en œuvre quatre décisions financières consécutives qui, ensemble, ont constitué un plan d’austérité brutal et soudain.

Tout d’abord, un ajustement du prix de l’essence. L’essence reste fortement subventionnée en Iran ; la hausse était donc marginale en valeur absolue. Mais cette décision était audacieuse pour Téhéran. La dernière augmentation, six ans plus tôt, sous Hassan Rouhani – président de l’Iran de 2017 à 2021 – avait déclenché de violentes manifestations. Cette mesure a été perçue comme un signe que l’État était prêt à s’attaquer aux sujets tabous.

Deuxièmement, un projet de budget plafonnait les augmentations de salaires dans le secteur public à 20 %, un taux bien inférieur à l’inflation actuelle. Ce plafond de référence encadre également les salaires du secteur privé, réduisant ainsi le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires salariées dans l’ensemble de l’économie.

Troisièmement, une augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), une taxe régressive sur la consommation, signifiait que les pauvres et la classe travailleuse paieraient plus cher pour les produits de première nécessité, tandis que les importantes exonérations fiscales dont bénéficiaient les grandes entreprises et les institutions religieuses restaient inchangées.

Quatrièmement, et surtout, le gouvernement a relevé et unifié le taux de change entre le rial et le dollar. Le taux officiel a bondi de près de 50 %. Le pouvoir d’achat des Iranien.ne.s a chuté dans les mêmes proportions. Parallèlement , le dollar subventionné pour les importations de produits alimentaires essentiels – longtemps considéré comme l’engagement minimal de l’État à nourrir sa population – a été supprimé. Le pain, l’huile de cuisson et les médicaments étaient soudainement vendus à des prix qui n’auraient été abordables que si les familles iraniennes étaient payées en dollar. Le choc a été immédiat et dévastateur.

Ces décisions politiques ne sont ni contingentes, ni propres à la présidence de Pezeshkian. Elles constituent l’expression locale d’une doctrine qui a façonné la politique économique iranienne depuis trois décennies. La révolution de 1979 était un projet populaire dont la redistribution était le principe fondamental. Mais depuis la présidence d’Akbar Hashemi Rafsanjani (1989-1997), l’État a progressivement glissé vers un régime d’austérité et de redistribution vers le haut.

Le déclin du niveau de vie s’est accentué sous Mahmoud Ahmadinejad, qui a supervisé la privatisation à grande échelle des secteurs pétrolier, sidérurgique et pétrochimique. Ces actifs n’ont pas été vendus à un marché libre et concurrentiel, mais transférés à une constellation d’entités « privées » liées à l’État : fonds de pension, conglomérats opaques, institutions dont les bilans brouillent la frontière entre richesse publique et accumulation privée.

C’est en cela que l’histoire de l’austérité iranienne diffère de son pendant néolibéral en Occident. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, le néolibéralisme signifie déréglementation et libre-échange. En Iran, il signifie autre chose : le démantèlement progressif de la promesse fondatrice de la révolution. Le coup d’État de 1953 [1], la révolution de 1979 et les décennies qui ont suivi ont tous reposé sur une seule et même question : à qui appartiennent les ressources nationales et qui en profite ?

Mohammad Mossadegh répondit : le peuple. La révolution répondit : le peuple. Mais pendant plus de trente ans, les produits dérivés du pétrole brut — plastiques, produits pétrochimiques, huiles moteur, matières premières industrielles — furent progressivement transférés du secteur public aux mêmes entités liées à l’État. L’essence resta subventionnée, un rappel symbolique de l’ancien pacte, à hauteur de quelques centimes par litre pour entretenir le souvenir de la nationalisation. Les produits créateurs de valeur furent privatisés.

Les prix de ces produits sont réglés pour être compétitifs sur les marchés mondiaux, alors même que l’Iran est coupé de ces marchés par les sanctions. C’est là toute l’ironie du système : l’État impose à sa propre population une discipline tarifaire mondiale tout en étant exclu du commerce international. Pendant ce temps, une petite classe d’oligarques iraniens perçoit des revenus en dollars et rémunère ses employés en rials dévalués.

Lorsque Trump a dénoncé l’accord de Vienne négocié par Barack Obama et imposé une pression maximale [2], le rial a commencé à s’effondrer. L’oligarchie du régime, indexée sur le dollar, s’est trouvée protégée. Dans ses rangs, nombreux sont ceux qui en ont profité. La population salariée a absorbé l’intégralité du choc. Le coût de la dévaluation a été socialisé. Les bénéfices ont été privatisés.

Voilà la logique du néolibéralisme, quel que soit le nom qu’on lui donne. Les ressources nationales, jadis nationalisées, ne le sont plus. L’esprit de Mossadegh perdure aux pompes à essence. Il disparaît partout ailleurs.

En décembre 2025, les conditions matérielles des troubles sociaux étaient pleinement réunies. Les principaux points de tension étaient l’alimentation et le logement, et non l’essence. L’inflation atteignait des niveaux records. L’État avait imposé un régime fiscal régressif tout en protégeant la classe aisée que les sanctions avaient paradoxalement enrichie. La question qui agitait la rue était économique. Il s’agissait de justice distributive. Il s’agissait de savoir qui financerait la survie de l’État.

La tragédie de janvier

Les manifestations ont débuté dans les zones rurales et les bazars, puis se sont propagées aux grandes villes en une semaine. Ce qui avait commencé comme une expression de mécontentement économique a rapidement été instrumentalisé par des interventions extérieures. Attisant les tensions, Reza Pahlavi, fils exilé du shah déchu, a lancé un appel public à l’escalade. Iran International, la chaîne satellitaire aux liens avérés avec les services de renseignement israéliens, a amplifié les protestations et assuré une couverture tactique.

Ce qui suivit fut la plus grande tragédie de l’histoire iranienne contemporaine. En deux jours, des milliers de personnes perdirent la vie et beaucoup d’autres furent blessées. Les détails de la répression sont effroyables et bien documentés.

L’État et le camp Pahlavi avaient tous deux intérêt à occulter la dimension économique des manifestations. Celles-ci furent rapidement requalifiées en conflit civilisationnel : République islamique contre restauration monarchique. Les deux camps tirèrent profit de cette interprétation, car aucun ne pouvait apporter de réponse crédible aux griefs matériels qui avaient poussé la population dans la rue. Aucun n’avait de mesures de redistribution à proposer. Aucun ne souhaitait aborder la hausse de la TVA, la crise des changes, ou l’augmentation du prix des denrées alimentaires et des loyers. Et ils n’en parlèrent pas. L’origine économique des manifestations fut effacée. Ainsi, le mois de janvier devint synonyme de sécurité et de trahison pour un camp, de liberté et de démocratie pour l’autre.

Trump a rejoint la conversation

Nombre d’Iranien.ne.s pensent que sans l’intervention de Trump et de Benjamin Netanyahou, le discours sur la liberté et la démocratie aurait pu suivre son cours, engendrant une série de crises internes et les amenant à un point de rupture. Mais Netanyahou ne cherchait aucunement à résoudre la crise et y voyait plutôt une occasion de servir ses intérêts. Il a proposé à Trump de bombarder l’Iran. Et Trump, toujours en quête d’une victoire facile, fort de ce qu’il considérait comme une victoire nette et convaincante au Venezuela, a décidé que le moment était venu d’attaquer.

Comme nous le savons désormais, l’attaque était maladroite et mal menée. Elle n’a pas permis de renverser le régime. Elle a coûté la vie à des innocents, dont 168 écolières dès le premier jour. Ce seul fait a davantage contribué à conforter le discours anti-impérialiste de l’État que n’importe quel discours ou sermon. L’État s’est arrogé la supériorité morale de défendre sa souveraineté nationale face à deux des armées les plus puissantes du monde. L’opposition, notamment ses dirigeants en exil, et même ceux qui, en Iran, ont renoncé à la possibilité de réformes, ont présenté cet événement comme une lutte contre les ténèbres et l’autocratie.

Lorsque le président Trump a menacé de faire sauter des ponts et des centrales électriques, des citoyens ordinaires ont formé des chaînes humaines autour de ces infrastructures pour les protéger. Il ne s’agissait pas de gardiens de la révolution ni de milices soutenues par l’État. C’étaient ces mêmes personnes dont le pouvoir d’achat avait été réduit de moitié par l’unification des taux de change. Ces mêmes personnes qui ont vu leurs salaires stagner tandis que l’inflation atteignait des niveaux record !

En d’autres termes, la guerre a créé une dichotomie d’une netteté inédite. D’un côté, la République islamique – malgré ses défauts, ses injustices économiques et la brutalité de sa répression intérieure – mais comme défenseure du territoire et de la souveraineté. De l’autre côté, le projet Pahlavi et ses soutiens impériaux, qui offraient moins de souveraineté mais un siège à la table de l’empire.

Cela peut paraître étrange à certains, mais une part importante de la population iranienne souhaite que son pays renonce à ses engagements envers ses alliés régionaux et se rapproche d’Israël. Ces trois dernières années, Israël a tué des dizaines de milliers de Palestinien.ne.s à Gaza et en Cisjordanie. Pourtant, pour certains Iranien.ne.s, son existence est une preuve de cette idée : un État non arabe et non chrétien au Moyen-Orient, non seulement accepté comme partie intégrante du projet américain, mais aussi capable d’influencer ses choix politiques. Pour ces Iranien.ne.s, l’objectif n’est pas nécessairement un retour à la glorieuse monarchie. Il s’agit de mettre de côté les politiques isolationnistes au profit d’une intégration à l’ordre mondial actuel, quel qu’en soit le prix.

Ce groupe n’a aucune représentation officielle au sein de la politique iranienne. Ses partisans considèrent le système actuel comme fondamentalement imperméable au changement et estiment donc qu’une refonte complète est préférable à une réforme. Il est trop tôt pour dire si la guerre et les dégâts causés aux infrastructures civiles ont amené une partie significative d’entre eux à regretter leur position initiale. Face à l’attaque étrangère, un grand nombre d’Iranien.ne.s se sont ralliés à la nation.

Mais pour les Iranien.ne.s opposé.e.s à la politique étrangère anti-impérialiste de leur pays, la question risque d’être un sujet de discorde politique. La montée du chômage et la dégradation de la situation économique les amènent, paradoxalement, à conclure que l’armée aurait dû capituler plus tôt et laisser le détroit d’Ormuz ouvert car le coût de la résistance est tout simplement trop élevé. Pour certain.e.s d’entre eux et elles, cette position deviendrait intenable si les sanctions étaient levées. Mais cela reste très incertain, et l’avenir est profondément imprévisible.

Bien que les discours de l’État iranien et de ses détracteurs aient réussi à occulter les enjeux économiques, la guerre reste avant tout une affaire de gains matériels. Les anti-impérialistes y voient un moyen de négocier la levée des sanctions et de faire du détroit d’Ormuz une source de revenus ; le Majlis, le parlement iranien, travaille d’ailleurs sur un projet de loi visant à allouer 70 % des recettes du péage [3] aux dépenses courantes des ménages. Les partisans des Pahlavi, qui ont observé avec envie l’ascension des Saoudiens et des Émiratis au cours de la dernière décennie, souhaitent eux aussi la levée des sanctions et la prospérité de l’Iran. Ils sont tout simplement convaincus que l’intégration à l’ordre impérial est la voie la plus sûre et la plus stable pour obtenir un allègement des sanctions.

Les deux camps souhaitent la levée des sanctions. Les deux camps veulent relancer l’économie. La différence réside dans le prix qu’ils sont prêts à payer. L’un paiera par l’austérité, l’autre par sa souveraineté. La guerre a contraint chacun à choisir sa devise préférée.

Le faux choix

Ce que nous vivons actuellement n’est pas le fruit du hasard, ni un choix politique qui pourrait être modifié par l’élection d’un nouveau président ou d’un nouveau parlement. C’est la conséquence structurelle de décennies de sanctions et de la stratégie adoptée par l’État pour y survivre.

Un État véritablement anti-impérialiste — transparent, redistributif et financé par une fiscalité généralisée plutôt que par des ventes de pétrole opaques — nécessiterait une relation différente avec l’économie mondiale. Or, l’Iran est coupé de cette économie depuis près de quarante ans. Il ne peut vendre ouvertement son pétrole. Il ne peut acheter ouvertement des armes ou de technologies. Il survit grâce à la tromperie : une flotte clandestine de pétroliers, des sociétés écrans dans des pays tiers, des programmes de missiles qui ne figurent nulle part dans les budgets officiels. Cette opacité n’est pas fortuite. Elle est sa condition de survie.

L’opacité a des conséquences. Lorsqu’un État doit dissimuler ses recettes et ses dépenses, il cesse de rendre des comptes à sa propre population. Les mêmes mécanismes qui permettent de soustraire les ventes de pétrole à l’application des sanctions américaines les dissimulent également aux contribuables iraniens. L’État ne peut être transparent envers son peuple sans devenir transparent envers ses ennemis. Il choisit donc l’opacité. Et l’opacité favorise le détournement des ressources.

Les mesures d’austérité de décembre 2025 n’étaient pas une trahison du projet anti-impérialiste, mais son prolongement logique. Dévaluer le rial pour réduire le budget, instaurer un impôt régressif pour faire payer davantage les citoyens ordinaires, et protéger ceux qui gagnent en dollars, car ce sont eux qui alimentent le trafic de pétrole clandestin, sont autant de mesures qui, loin de s’opposer ont permis aux néolibéraux et aux anti-impérialistes de s’unir.

Quelle que soit l’option choisie, qu’apporterait la levée des sanctions ? Ni la République islamique ni son opposition en exil n’ont manifesté le moindre engagement en faveur d’une justice distributive. Toutes deux sont engluées dans les mêmes réseaux liés au dollar, mais avec des protecteurs différents. Si les sanctions sont levées, l’oligarchie du régime en tirera profit. Le peuple bénéficiera d’une certaine amélioration. Le rial se stabilisera. L’inflation sera mieux maîtrisée. Mais la structure sous-jacente – la fusion du pouvoir d’État et de l’exploitation privée – demeurera. La guerre a imposé un choix entre deux factions. Aucune n’offre ce dont les Iranien.ne.s ordinaires ont réellement besoin : une économie qui travaille pour elles et eux, et non seulement pour ceux qui la possèdent.

*

Cet article est initialement paru dans Jacobin (Etats-Unis) le 10 mai 2026. Traduit pour Contretemps par Stathis Kouvélakis.

Notes

[1] Ce coup d’Etat a été fomenté par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis contre le gouvernement élu de Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien (NdT).

[2] L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien a été signé en juillet 2015 par l’Iran, les pays du P5 membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni) auxquels se sont joints l’Allemagne et l’Union européenne. Son objectif était de soumettre le programme nucléaire iranien à un contrôle international et de permettre la levée des sanctions frappant l’Iran. Les Etats-Unis se sont retirés de cet accord en 2018, sous le premier mandat de Trump (NdT).

[3] Il s’agit du péage imposé par l’Iran aux navires qu’il autorise à franchir le détroit d’Ormuz. Il peut atteindre 2 millions de dollar par navire (NdT).

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