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La roupie chute, les femmes paient
Chaque crise économique frappe les femmes en premier et le plus durement. Alors que la roupie continue de se déprécier et que le coût de la vie augmente, les femmes sont contraintes de travailler toujours plus pour assurer la survie de leur famille, tout en faisant face à la menace de perdre leur emploi, à des revenus insuffisants, et à un marché du travail qui se rétrécit.
Au 13 juin 2026, la roupie s’échange à environ 20 600 Rp pour un euro. Ce chiffre n’est pas qu’une donnée dans un bulletin économique — il se traduit concrètement dans la vie quotidienne. Les prix des produits de première nécessité augmentent, le coût de la vie s’alourdit, tandis que le pouvoir d’achat des ménages ne cesse de reculer.
Dans ce contexte, les femmes se retrouvent en première ligne pour assurer les besoins de leur famille. Elles font face à l’insécurité de l’emploi, à des salaires faibles, et à une pression économique croissante.
Trois femmes à Samarinda
Ning (prénom d’emprunt) est journaliste dans un média en ligne de Samarinda, capitale de la province du Kalimantan-Est. Elle n’attend plus que le moment de perdre son emploi. Les politiques d’austérité budgétaire du régime Prabowo-Gibran ont durement touché les médias locaux qui dépendaient des achats publicitaires de l’État comme source de revenus. De nombreuses entreprises de presse peinent à payer leurs salariés ; d’autres ont fermé.
« J’estime qu’il me reste un mois à travailler comme journaliste avant de me retrouver au chômage. Je ne sais pas si je pourrai trouver un autre emploi dans les conditions actuelles », dit Ning.
Au-delà de la menace de perdre son emploi, Ning doit aussi faire face à de multiples dépenses quotidiennes : factures d’électricité, mensualités laissées par son ex-mari, couches pour son père, et besoins courants du foyer.
Miranti est mère célibataire de trois enfants. Elle travaille comme employée administrative dans une école privée de Samarinda. La situation financière de son établissement est, dit-elle, très incertaine : les salaires sont fréquemment versés en retard, faute de budget.
Alors que les prix des produits de première nécessité continuent d’augmenter sous l’effet de la dépréciation de la roupie, le revenu de Miranti est très loin de couvrir les besoins de sa famille. Son salaire mensuel oscille entre 1 000 000 et 2 000 000 Rp (environ 49 à 97 euros) — bien en dessous du salaire minimum régional de Samarinda, fixé à 3 983 882 Rp (environ 193 euros). [1]
« Les dépenses minimales d’un foyer avec trois enfants atteignent maintenant facilement 3 000 000 à 4 000 000 Rp par mois (environ 146 à 194 euros). On est donc obligées d’être créatives pour trouver des revenus complémentaires et pouvoir tenir », explique Miranti.
Son fardeau économique s’alourdit à mesure que la situation se dégrade. Elle vit dans la crainte permanente d’un licenciement — d’autant que les charges de fonctionnement de l’école augmentent et que les coupes budgétaires semblent inévitables. Les travailleuses non permanentes sont les premières menacées de mise au chômage, et pour une femme qui est le seul soutien de famille, perdre son emploi, c’est priver de ressources tous les membres de la famille qui dépendent d’elle.
« Pour une femme et une mère célibataire, perdre son emploi, c’est perdre la sécurité financière de toute la famille », dit-elle.
Refinaya a obtenu en 2025 un diplôme en Relations internationales et n’a toujours pas réussi à trouver un emploi stable. Elle consulte chaque jour des offres d’emploi et envoie entre cinq et huit candidatures par semaine. Ayant depuis longtemps renoncé à trouver un poste dans son domaine de formation, elle postule dans tous les secteurs. Mais les conditions exigées par les entreprises — expérience requise dès l’entrée, limites d’âge qui excluent les jeunes diplômé·es — réduisent systématiquement ses chances.
« Je subis aussi des pressions constantes de mes proches pour que je trouve rapidement du travail, alors que je fais vraiment tout mon possible et que j’envoie des candidatures en permanence », dit Refinaya.
Pour survivre, elle enchaîne des missions contractuelles à court terme, comme un mois de travail de terrain comme enquêtrice. Les revenus ainsi générés couvrent ses besoins jusqu’à la prochaine mission : forfait internet, alimentation, carburant, dépenses personnelles.
Femmes et crise économique : une perspective féministe
Les expériences de Ning, Miranti et Refinaya montrent que la crise économique ne frappe pas de façon neutre. Les femmes en subissent les effets avec plus d’intensité, car elles occupent une position inégale dans le système économique — concentrées dans les secteurs à bas salaires, plus exposées aux licenciements, et continuant de porter le poids du travail domestique et du soin non rémunérés.
Mutiara Ika Pratiwi, présidente nationale des Femmes libres, [2] estime que la dépréciation de la roupie entraînera directement une hausse des prix des produits de première nécessité. Dans un contexte de précarisation croissante de l’emploi, cela aggrave encore les conditions de vie des travailleuses.
« Pour les ouvrières du textile, par exemple — qui avaient déjà subi massivement le phénomène du « pas de travail, pas de salaire » pendant la pandémie, combiné à des hausses de salaires dérisoires —, la hausse des prix des produits de base signifie aujourd’hui qu’une travailleuse n’a pas d’autre choix que de chercher des revenus supplémentaires en cumulant des petits boulots », explique-t-elle.
Selon Ika, ces conditions pousseront les femmes à travailler plus longtemps avec un niveau d’épuisement toujours plus élevé. Dans le même temps, la vulnérabilité au harcèlement et aux violences s’accroît, tandis que la qualité de vie des femmes continue de se dégrader.
Pour les Femmes libres, cette situation ne peut être traitée comme un problème individuel ni comme une question de capacité des femmes à gérer le budget familial. La crise est le résultat de politiques économiques et politiques qui ne sont pas du côté du peuple, et du démantèlement systématique des protections des travailleuses. [3]
Les Femmes libres exigent donc que le gouvernement garantisse la protection des travailleuses, notamment la sécurité de l’emploi et une protection sociale adéquate. Elles demandent également la fin des dépenses de l’État dictées par des intérêts politiques plutôt que par des besoins sociaux, en particulier le programme Repas nutritifs gratuits et les Coopératives villageoises Rouge-et-Blanc. [4]
« Le gouvernement doit également garantir la liberté de critique et d’expression. Il doit mettre fin à toutes les formes de répression, d’intimidation et de violence contre les militant·es et les citoyen·nes qui expriment des critiques », affirme Ika.
La chute de la roupie ne se lit pas seulement sur les écrans des marchés financiers. Derrière ces chiffres se trouvent les vies de millions de femmes contraintes de travailler plus dur, de porter des fardeaux toujours plus lourds, de vivre dans une incertitude permanente. La lutte contre la crise économique est donc inséparable de la lutte pour la justice économique, le travail décent et une vie digne pour toutes les femmes.
Disya Halidest journaliste à Samarinda (Kalimantan-Est) et membre des Femmes libres de Samarinda. Elle s’intéresse à la compréhension des droits des femmes à partir de leur vie quotidienne.
Traduit de l’indonésien et notes pour ESSF par Wendy Lim et Mark Johnson
Notes
[1] L’UMR (Upah Minimum Regional — salaire minimum régional) est le salaire plancher fixé par l’administration locale pour chaque ville ou district d’Indonésie. Le chiffre cité ici est celui en vigueur au moment de la publication, juin 2026). Sur la politique salariale du gouvernement Prabowo, voir Femmes libres, « Indonésie. Le règlement sur les salaires 2026 perpétue la politique des bas salaires et ignore la vie des ouvrières : Combattons la politique des bas salaires ! », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2025, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77407
[2] Les Femmes libres sont une organisation féministe socialiste , implantée principalement dans les zones industrielles de Jakarta et à Sukabumi. Elles participent à l’Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) et aux coalitions GEBRAK. Sur leur rôle dans la résistance démocratique de 2025-2026, voir Alliance des femmes indonésiennes, « Femmes indonésiennes unies : résister à la destruction de nos corps », Europe Solidaire Sans Frontières, 2026, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78166
[3] Sur le contexte plus large de la politique d’austérité du gouvernement Prabowo et de ses effets sur le niveau de vie des travailleur·ses, voir Muhammad Ridha (Parti travailliste), « Indonésie : anatomie d’une révolte populaire », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76673
[4] Le programme Repas nutritifs gratuits (MBG) et les Coopératives villageoises Rouge-et-Blanc (Koperasi Desa Merah Putih) sont deux initiatives phares du gouvernement Prabowo-Gibran. Les critiques estiment que ces programmes privilégient la visibilité politique sur la protection sociale effective, et qu’ils sont liés aux coupes budgétaires qui ont touché les services publics, les médias et l’éducation.











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