Édition du 2 juin 2026

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Asie/Proche-Orient

Iran : la lutte pour la démocratie et les droits sociaux n’est pas terminée

Après la fin de la guerre impérialiste, les Iranien-nes poursuivront leur lutte pour la démocratie, mais dans des conditions encore plus difficiles : dans une société ravagée par les bombes états-uniennes et israéliennes, sous un régime qui utilisera l’horreur de cette intervention étrangère pour justifier une répression intérieure accrue.

Tiré de la revue Contretemps
26 mai 2026

Par Puya Gerami

Les médias américains ont accordé une attention disproportionnée aux Iraniens favorables à la guerre. En réalité, il existe au sein de la diaspora iranienne un courant puissant qui soutient fermement la lutte pour une démocratie iranienne par en bas, tout en s’opposant avec la même fermeté à la guerre odieuse menée par les États-Unis et Israël.

Pour les Iraniens qui imaginent un avenir démocratique, l’année 2026 avait commencé sous le signe d’un espoir exaltant : le plus grand soulèvement d’une série de révoltes depuis le tournant du millénaire. Il a commencé le 28 décembre 2025 par une grève des commerçants du Grand Bazar de Téhéran, une couche sociale traditionnellement favorable au régime, désormais excédée par l’effondrement brutal de la monnaie nationale. À mesure que les manifestations de masse se propageaient dans tout le pays, un arrêt de travail déclenché par des revendications économiques rallumait la révolte politique latente contre la République islamique, dans sa plus forte explosion à ce jour.

Mais, tout aussi soudainement, deux atrocités ont mis un coup d’arrêt aux protestations. D’abord, à la faveur d’une coupure d’Internet, les forces de sécurité de la République islamique ont perpétré un massacre aveugle, transformant le plus grand soulèvement depuis des décennies en plus grand carnage. Quelques semaines plus tard, les États-Unis et Israël ont lancé une guerre illégale, tuant des civils et détruisant leurs infrastructures : écoles et universités, routes et ponts, hôpitaux et sites patrimoniaux. Ce qui avait commencé comme un moment d’espoir est ainsi devenu l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire moderne de l’Iran : non pas un, non pas deux, mais trois gouvernements ont pris la vie de milliers d’Iraniens en l’espace de quelques mois seulement.

La lutte pour la démocratie en Iran, face à la répression intérieure et à l’intervention étrangère — deux formes de violence dialectiquement liées — remonte à plus d’un siècle. Tout au long de cette histoire, les travailleurs iraniens et leur mouvement ouvrier ont été des acteurs centraux de ce combat.

Au début des années 1950, les travailleurs de l’Anglo-Iranian Oil Company — ancêtre de British Petroleum — firent grève à plusieurs reprises pour réclamer de meilleures conditions et manifester leur soutien à la volonté du Premier ministre Mohammad Mossadegh de nationaliser l’industrie pétrolière. En réponse, la CIA et le MI6 britannique organisèrent un coup d’État afin d’écraser l’expérience démocratique anti-impérialiste de Mossadegh et de restaurer la prééminence du shah Mohammad Reza Pahlavi.

L’intervention de la CIA en 1953 fut l’une des premières d’une longue série d’opérations destinées à saper les gouvernements progressistes et les mouvements ouvriers dans ce que l’on appelait alors le tiers-monde — un projet que l’AFL-CIO soutint directement grâce à des financements de l’agence, ce qui poussa les radicaux du mouvement ouvrier à la surnommer l’« AFL-CIA ». Le shah démantela les syndicats indépendants, interdit les partis politiques d’opposition et, par l’intermédiaire de sa police secrète notoire, la SAVAK, tortura, emprisonna et exécuta les partisans de la démocratie.

Durant les années miraculeuses de 1978-1979, les travailleurs organisés contribuèrent de trois grandes manières à la révolution contre le shah et son alliance avec l’impérialisme américain. D’abord, les grèves dans les secteurs public et privé, en particulier dans les champs pétrolifères, portèrent le coup décisif à la monarchie.

Ensuite, les comités de grève jetèrent les bases de conseils d’atelier appelés shoras, dont beaucoup expulsèrent les directeurs et affirmèrent le contrôle ouvrier sur la production et la distribution, établissant un lien entre la démocratisation radicale du lieu de travail, celle de l’État et celle de la société dans son ensemble.

Enfin, la gauche iranienne — composée d’une multitude d’organisations radicales anciennes et nouvelles, laïques comme religieuses — souligna l’importance stratégique de la classe ouvrière et, après des années de répression, parfois de lutte armée clandestine sous le régime du shah, élargit sa base.

Peu après la fuite du shah de Téhéran et le retour d’exil de l’ayatollah Ruhollah Khomeini en février 1979, le conflit entre les forces soutenant ce dernier et les courants les plus progressistes de la révolution s’intensifia.

L’un des premiers exemples de cette tension éclata au grand jour un mois plus tard, lors de la Journée internationale des femmes — fête inventée par des femmes socialistes et syndicalistes d’Europe et d’Amérique du Nord —, lorsque des milliers d’Iraniennes manifestèrent contre l’imposition du hijab obligatoire sur le lieu de travail. Cette première manifestation de masse reçut un soutien inégal de la gauche iranienne, mais elle annonçait la suite.

Au cours des années suivantes, la gauche iranienne se fractura, entre organisations et au sein même de certaines d’entre elles, sur la question de l’attitude à adopter envers la République islamique naissante. Un camp choisit de soutenir ce qu’il percevait comme un État anti-impérialiste ; un autre en vint à s’opposer à ce qu’il considérait comme un État essentiellement réactionnaire, enveloppé dans une façade anti-impérialiste. Certaines de ces forces d’opposition reprirent contre le nouveau régime la même méthode de lutte armée qu’elles avaient employée contre l’ancien régime du shah.

Au début des années 1980, tandis que l’Iran était en guerre contre l’Irak après l’invasion de Saddam Hussein, une guerre civile de fait éclata à l’intérieur du pays. La République islamique entreprit de consolider son pouvoir par une répression violente de l’opposition : libéraux, militantes des droits des femmes, minorités nationales et religieuses opprimées, religieux dissidents.

En particulier, le régime attaqua la gauche iranienne, d’abord celle qui avait décidé de le combattre, puis finalement même celle qui avait continué à le soutenir, jusqu’aux exécutions de masse de 1988. Fait crucial, cette contre-révolution visa le mouvement ouvrier renaissant : fermeture des shoras, emprisonnement, torture et assassinat de dirigeants ouvriers, interdiction des organisations syndicales indépendantes au profit de « Conseils islamiques du travail » approuvés par le régime.

La suppression violente du mouvement ouvrier indépendant fait partie intégrante du type d’État que les dirigeants de la République islamique ont enraciné au cours des décennies suivantes : une dictature capitaliste théocratique. Dans les années 1990, tout en continuant à nier les droits civils et politiques les plus élémentaires, le régime assassina des dissidents en Iran et à l’étranger dans une campagne connue sous le nom de meurtres en chaîne.

Les politiques économiques néolibérales aggravèrent considérablement les conditions de vie, notamment par la flexibilisation du travail et l’expansion de la main-d’œuvre contractuelle. Des privatisations massives, gangrenées par la corruption, transférèrent des entreprises publiques à des familles privées liées au pouvoir, à des fondations religieuses liées à l’establishment clérical et à des entreprises liées à l’appareil militaire, en particulier au Corps des gardiens de la révolution islamique.

Celui-ci exerce un contrôle important sur l’économie politique iranienne, injectant des milliards de dollars dans le prétendu « axe de la résistance » du régime à travers la région, tout en imposant l’austérité à l’intérieur du pays. Combinées à la pression des sanctions américaines globales, ces politiques ont produit d’immenses souffrances pour les Iraniens de la classe ouvrière, dont des millions sont confrontés aux bas salaires, aux salaires impayés, à la pauvreté, au chômage et à l’inflation. Les femmes et les personnes LGBTQ, les travailleurs issus de minorités nationales et religieuses, ainsi que les travailleurs migrants venus des pays voisins, subissent des oppressions cumulées.

Pourtant, vague après vague, des soulèvements ont grossi contre ces conditions : les manifestations étudiantes de 1999 et 2003 ; le Mouvement vert contre la fraude électorale en 2009-2011 ; l’enchaînement de grèves et de manifestations de masse en 2017-2018, 2018-2019, 2019-2020 et 2021-2022 ; l’extraordinaire mouvement Femme, Vie, Liberté en 2022-2023, après le meurtre par la police de la jeune Kurde Jina Mahsa Amini, qui fit revivre la protestation contre le hijab obligatoire formulée lors de la Journée internationale des femmes de 1979 et la relia aux revendications concernant d’autres droits féministes, les droits des minorités nationales, la sécurité économique et la démocratie ; puis les protestations de 2025 pour les droits des travailleurs, des paysans et pour le droit à l’eau.

Avec le temps, ces soulèvements ont de plus en plus mis au premier plan une opposition frontale à la République islamique. En réponse, le régime a cherché à les anéantir par une violence sidérante.

Au cours de la dernière décennie en particulier, les travailleurs iraniens ont joué un rôle majeur dans ces soulèvements, en modifiant leur composition de classe et leur répertoire tactique. Enseignants, routiers, infirmières, sidérurgistes, travailleurs du pétrole et bien d’autres ont participé à de grandes grèves, reliant souvent les revendications économiques aux revendications politiques.

Cette remontée ouvrière est animée par des efforts dynamiques pour construire des organisations syndicales indépendantes, comme le Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue et les Associations professionnelles des enseignants iraniens. Ces efforts ont suscité une répression sévère de la part de la République islamique, qui viole régulièrement la Déclaration de l’Organisation internationale du travail relative aux principes et droits fondamentaux au travail, dont elle reste pourtant officiellement signataire.

Dans un cas très médiatisé, lorsque les travailleurs se mirent en grève après la privatisation du complexe agro-industriel sucrier de Haft Tappeh en 2018, le dirigeant syndical indépendant Esmail Bakhshi et la journaliste solidaire Sepideh Qolian furent torturés et emprisonnés — Bakhshi est toujours incarcéré ; Qolian a retrouvé sa liberté l’an dernier. Dans un autre cas, la militante ouvrière Sharifeh Mohammadi a été arrêtée en 2023 et condamnée à mort ; elle se trouve toujours dans le couloir de la mort. Mais ce ne sont là que quelques exemples. La liste des syndicalistes iraniens qui croupissent en prison est très longue.

Ce cycle de révolte et de répression tout au long du début du XXIe siècle s’est synchronisé avec la montée des tensions entre, d’un côté, la République islamique et ses alliés régionaux, et, de l’autre, les États-Unis, Israël et leurs alliés régionaux. Cette trajectoire de collision a culminé dans la guerre destructrice menée par les États-Unis et Israël. Au moment où ces lignes sont écrites, alors que les États-Unis et l’Iran négocient au Pakistan, l’avenir de la République islamique et de la lutte pour la démocratie iranienne est difficile à prévoir.

Ce qui est certain, c’est que l’immense majorité des personnes vivant en Iran qui aspirent encore à la démocratie poursuivront leur combat, mais dans des conditions encore plus difficiles qu’auparavant : une société éventrée par les bombes américaines et israéliennes, sous la domination persistante d’un régime qui utilisera — et a déjà utilisé — l’horreur de cette intervention étrangère pour justifier l’accélération de la répression intérieure, exactement comme il l’avait fait dans les années 1980.

Il est triste de constater qu’une part importante de la diaspora iranienne a applaudi les États-Unis et Israël. Les plus bruyants sont les monarchistes partisans du fils du shah déchu, Reza Pahlavi, qui a noué des relations chaleureuses avec le gouvernement de Benjamin Netanyahu en Israël et a récemment parlé de sa mission consistant à « Make Iran Great Again » lors de la Conservative Political Action Conference.

Il ne faut pas minimiser le danger que représente cette faction, mais les médias ont accordé une attention disproportionnée à son point de vue. En réalité, il existe dans la diaspora un courant puissant qui soutient fermement la lutte pour la démocratie iranienne par en bas tout en s’opposant fermement à la guerre odieuse des États-Unis et d’Israël. Plusieurs initiatives organisées défendent ce point de vue, dont l’une à laquelle je participe : Iranian-Americans for Peace and Democracy.

Pour les travailleurs et le mouvement ouvrier ici, aux États-Unis, qui cherchent à soutenir les travailleurs et le mouvement ouvrier en Iran, nous devons nous opposer à la guerre illégale de l’administration Trump ainsi qu’à l’ensemble de sa politique étrangère impérialiste : en participant aux actions antiguerre, en faisant adopter des résolutions antiguerre dans nos syndicats et en intégrant des revendications antiguerre dans nos programmes d’action politique.

Tout en luttant pour mettre fin à la guerre, nous devons aussi faire preuve de solidarité internationale avec les luttes en cours du peuple iranien, y compris nos camarades syndicalistes, pour gagner une république démocratique laïque, enracinée dans les droits civils et politiques, l’égalité de genre, la liberté des minorités nationales et religieuses opprimées du pays, et les droits du travail pour les millions de travailleuses et travailleurs. Après tout, c’est précisément ce type d’État que nous nous battons pour défendre — et élargir — contre MAGA ici, aux États-Unis.

Aujourd’hui, nous faisons face à un gouvernement d’extrême droite aux États-Unis, qui avance rapidement pour détruire les luttes démocratiques du peuple américain ; à un gouvernement d’extrême droite en Israël, qui commet un génocide pour détruire les luttes démocratiques du peuple palestinien ; et à une guerre menée contre un gouvernement d’extrême droite en Iran, qui vient de commettre le pire massacre politique de ses presque cinquante années d’histoire de destruction des luttes démocratiques du peuple iranien.

Nous devons donc nous penser comme faisant partie d’un seul mouvement mondial luttant contre toutes les variétés de fascisme, partout, et pour une démocratie ancrée dans des mouvements ouvriers libres et puissants, partout. Bien que le massacre et la guerre l’aient peut-être interrompu, le soulèvement iranien qui a culminé au début de cette année n’était pas le premier et ne sera certainement pas le dernier, quelles que soient les manœuvres mortifères du président à Washington, du Premier ministre à Tel-Aviv ou du Guide suprême à Téhéran.

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