Édition du 9 juin 2026

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Guerre au Proche-Orient

En silence, Israël s’implante sur le versant syrien du mont Hermon

Depuis la chute du président Bachar Al-Assad en décembre 2024, Israël s’enracine peu à peu en Syrie, au-delà de la frontière avec le plateau du Golan qu’il occupe depuis 1967 et a illégalement annexé en 1981. Les villages à majorité druze du mont Hermon se sentent abandonnés à leur sort sur un territoire que ni Tel-Aviv ni Damas ne contrôlent vraiment.

Tiré d’Orient XXI.

La fin du printemps a fait apparaître la roche sombre des flancs du mont Hermon, laissant ruisseler ses eaux de fonte vers un vallon luxuriant qui serpente à son pied. Située à une quarantaine de kilomètres de Damas, la montagne domine toute la plaine du sud-syrien de ses quelques 2 814 mètres de haut. Entre le point culminant du pays et Qatana, capitale administrative de la région, se succèdent une série de cinq villages à majorité druze ; Arneh, Rima, Beqassem, Qalaat Jandal et enfin Aissam.

Alors que nous parcourons la route à flanc de montagne et entrons dans le village de Rima, quatre jeeps militaires apparaissent soudainement au détour d’un virage. À la vue des uniformes de la quinzaine de soldats qui les accompagne, aucun doute possible : ils sont Israéliens. Tous semblent détendus en cette matinée du début du mois de mai et discutent, pendant que certains jouent avec des enfants. Pourtant, le village se trouve en territoire syrien, à plus de dix kilomètres de la ligne de cessez-le-feu établie entre les deux pays après la guerre d’octobre 1973.

Le soir même des photos et vidéos circulent sur les réseaux sociaux et montrent des cheikhs druzes locaux partager un repas dans le village avec le général Ghassan Alian — druze lui aussi. Haut responsable de l’armée israélienne, il est en poste en tant qu’officier de liaison auprès des Druzes du Liban et de la Syrie. Il est également visé par une plainte de la Fondation Hind Rajab pour sa responsabilité dans le blocus humanitaire et énergétique de la bande de Gaza.

Cette rencontre illustre le rapprochement entre Israël et les communautés de cette minorité religieuse dans la région. Depuis la chute de la dictature en décembre 2024, Israël cherche à consolider son implantation autour du mont Hermon, en s’appuyant sur les tensions communautaires entre Druzes et le gouvernement de transition syrien (GTS).

« Les yeux de l’État d’Israël »

L’implantation israélienne dans la région du mont Hermon — ou Jabal Al-Cheikh en arabe — s’inscrit dans une dynamique d’expansion militaire. D’après le Sijil Centre, un think thank syrien travaillant sur les activités de Tel-Aviv en Syrie, l’armée israélienne a construit neuf bases militaires illégales en territoire syrien depuis le changement de régime, dont une au sommet du mont Hermon (1).

Au cours d’une visite de cette dernière en décembre 2024 aux côtés du premier ministre Benyamin Nétanyahou, le ministre de la défense Israël Katz soulignait l’importance stratégique du sommet, en le décrivant comme « les yeux de l’État d’Israël pour détecter les menaces proches ou lointaines ». En effet, l’altitude à laquelle la base se situe est optimale pour le fonctionnement des radars d’alerte précoce, qui facilitent à la défense anti-aérienne l’interception des missiles et des drones.

Plus récemment, Israël décrétait le 19 avril 2026 la création d’une zone tampon à sa frontière nord, derrière une « ligne jaune » dans le sud du Liban qu’il vise à occuper. La ligne s’étend d’Ouest en Est, de la mer Méditerranée jusqu’à la frontière libano-syrienne qu’elle atteint en contournant le mont Hermon. En décidant d’inclure le côté libanais de la montagne dans ses revendications territoriales, Israël affirme sa volonté de s’ancrer sur le sommet. Cette décision s’inscrit par ailleurs dans la continuité des propos tenus par le premier ministre israélien lors de la visite de décembre 2024, selon lesquels « Israël restera sur le mont Hermon tant qu’il le faudra ».

Le soulagement des autorités druzes

Cette présence israélienne proche des villages à majorité druze est accueillie avec soulagement par une partie des habitant·e·s. Fandi Imad, la quarantaine est le moukhtar (maire) du village d’Aissam, le premier sur la route en direction de la montagne. « La première fois que nous les avons vus, c’était pendant les évènements à Soueïda. Six ou sept véhicules sont venus, et depuis ils patrouillent tous les quatre à cinq jours », explique l’homme au teint tanné par le soleil des champs d’oliviers environnants. « Nous avons été soulagés de les voir. Nous nous sentons plus en sécurité avec leur présence. »

Le maire du village fait référence ici à l’épisode de violences de juillet 2025. Des affrontements entre bédouins et Druzes avaient dégénéré en massacres de populations civiles dans le gouvernorat de Soueïda au sud du pays. Selon le rapport de la commission d’enquête des Nations unies publié en mars 2026, au moins 1 342 Druzes avaient été tués entre le 14 et le 19 juillet par des tribus bédouines et les forces de sécurité gouvernementales syriennes. Au cours de l’attaque, l’armée israélienne était intervenue à la faveur des Druzes, en bombardant le ministère de la défense à Damas ainsi que des positions des forces de sécurité intérieures à Soueïda. Depuis, Tel-Aviv jouit d’un soutien grandissant de la part des autorités de ce gouvernorat, désormais ouvertement sécessionnistes.

Bien que n’ayant pas été ciblés par les massacres, certains Druzes du Jabal Al-Cheikh vivent dans la peur d’être victimes à leur tour d’exactions. À Arneh par exemple, le dialogue est devenu très difficile avec le village en contrebas à majorité sunnite. « Pendant les évènements, nous avons vu des images sur les réseaux sociaux, où des gens de Durbul que nous connaissons posent en tenant des têtes de Druzes tués à Soueïda. Ils ont posté eux-mêmes les photos, confie un homme au bord de la route, le regard dur et l’air amer. S’ils avaient le feu vert, ils nous tueraient tous. »

Un État absent

À Qalaat Jandal, petite ville ancrée au milieu de la série de hameaux, Deeb Abdulsaman ouvre tranquillement le rideau métallique de son échoppe. Le soleil est déjà haut malgré l’heure matinale et le vieil homme s’active à préparer le thé. Pour lui, les tensions avec les villages à majorité sunnite avoisinants n’ont pas lieu d’être. « J’ai des amis sunnites à Beit Tima, dont les terres sont à côté des miennes, affirme le président de la coopérative agricole du bourg. Nous sommes amis depuis des années, et nous nous sommes toujours entraidés. »

Dans sa boutique, quelques sacs d’engrais et des bouteilles de pesticides trônent sur des étals poussiéreux. L’homme affiche une moustache fournie et porte le Sirwal, pantalon traditionnel druze. En tant que chef spirituel, il fait partie d’un conseil local qui vise à « combattre les comportements de voyous » qui font loi dans les villages druzes depuis le changement de régime. « Nous avons demandé aux autorités syriennes d’intervenir pour arrêter les délinquants, mais ils ne mettent pas les pieds ici, se désole l’agriculteur. D’un autre côté ils ont raison de ne pas venir : ils évitent d’empirer la situation en entrant en conflit avec les habitants », précise-t-il, sans pour autant rentrer dans le détail de ces actes répréhensibles.

À 15 kilomètres de là, à Qatana, capitale administrative de la région, vit Moumtaz*, un commerçant quadragénaire. Pour lui aussi, l’absence d’appareil sécuritaire dans l’agglomération rurale du mont Hermon est problématique. « Un ami sunnite de Durbul voulait me rendre visite à Arneh il y a quelques mois, mais il est tombé sur un barrage improvisé tenu par des Druzes sur la route à Beqassem. » Sans qu’il comprenne pourquoi, des coups de feu sont tirés en direction de la voiture de l’étranger, le poussant à la fuite. « Nous avons besoin d’un poste de police de la sécurité intérieure dans nos villages pour régler ce genre de problème », insiste-t-il. Destination touristique importante en Syrie, la baisse du nombre de visiteurs entraînée par les tensions affecte également économiquement les villages.

« Ils ne nous rendront pas la montagne »

« La vérité, c’est que nous vivons dans un vide », soupire Samir Aymad* à Arneh, dernier village de la route au pied du Jabal al-Cheikh. « Ce n’est pas comme si c’était notre choix. Nous ne savons même pas si Israël va nous annexer ou si l’État syrien va reprendre le contrôle. » Le père de famille est inquiet :

  • En cas d’urgence, où est-ce que je devrais aller ? Nous voyons passer les Israéliens, mais ils n’interagissent pas avec nous, je ne suis même pas sûr qu’ils nous aideraient. Et puis, j’ai trop peur d’aller à l’hôpital de Qatana.

La question de l’accès aux soins est épineuse pour cette agglomération rurale. « Certaines personnes ont encore peur de descendre de la montagne après les évènements de Soueïda », concède Deeb Abdulsalam. Pour pallier le problème, il explique que les cheikhs locaux ont demandé à des officiers de l’armée israélienne en visite d’aider à la construction d’un hôpital. Depuis la fenêtre de son magasin de produits agricoles, on peut apercevoir une grande structure inachevée, en béton nu s’élever au-dessus des maisons environnantes.

Pour autant le commerçant insiste, même si l’information est passée par les militaires : l’État israélien n’est pas impliqué dans la construction ou le financement de la clinique ni dans l’aide humanitaire de produits de première nécessité que reçoivent de temps à autre les villages. « Il s’agit d’un mouvement de solidarité de nos cousins druzes du Golan, qui ont organisé une levée de fonds », appuie le vieil homme. Si Deeb Abdulsalam affirme que l’infrastructure sera ouverte à tous sans discrimination ethnique ou religieuse, son existence en elle-même questionne la souveraineté de l’État syrien sur son territoire.

« Ils ont pris la montagne, qu’est-ce qu’on peut y faire ? Ils ne la rendront pas, ça on peut en être sûr », affirme Samir Aymad, l’air résigné. « Pendant une rencontre entre des cheikhs et des officiers de l’armée israélienne, les militaires ont demandé si nous désirions leur présence. L’un des nôtres leur a répondu “et si l’on vous dit non, arrêterez-vous de venir ?” La réalité, c’est qu’on n’a pas les moyens de les repousser. »

*Les noms signalés par une astérisque ont été changés sur demande des témoins.

Notes

1- Reem Aouir, « Smart borders, military gates and land seizures : How Israel is encroaching in southern Syria », Middle East Eyes,5 mai 2026.

Hicham El Bouhmidi

Photojournaliste indépendant basé à Damas en Syrie. Il travaille principalement sur les problématiques liées aux conflits territoriaux et à leurs répercussions.

https://orientxxi.info/fr/auteur1597.html

Fadi Ibrahim

Journaliste d’investigation indépendant, couvrant les dynamiques liées aux questions de géopolitique et de sécurité au Proche-Orient, avec une expérience de terrain dans toute la Syrie.

https://orientxxi.info/fr/auteur1598.html

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