Mais qu’est-ce que Mosaïque de résistances ? C’est un nouveau réseau québécois d’associations pour la défense des droits, d’organismes communautaires et de solidarité internationale, de syndicats, d’écologistes, d’artistes et de citoyens du Québec qui, en ce mois de juin 2026, apparaît enfin au grand jour et veut travailler à la formation d’un mouvement social large pour faire face à la montée du fascisme et de l’extrême-droite. [1]
Et il faut le dire d’emblée : l’appel qui accompagne son lancement a été signé par de nombreux et significatifs organismes populaires ou communautaires du Québec dont entre autres : La Ligue des droits, la FFQ, Mère au front, Montérégie Antifasciste, Au bas de l’échelle, le Conseil central de Montréal, le SFPQ, La marche mondiale des femmes, Alternatives, etc [2] .
Il a aussi été relayé par des médias d’information alternatifs du Québec comme A bâbord, Les NCS, Presse-toi à gauche, Journal d’Alter. Et il a le mérite de mettre les points sur les "i" en relevant comment se profile au Québec et au Canada, sur fond de montée croissante des inégalités et de désengagement de l’État, un tournant politique autoritaire très préoccupant.
Nobles aspirations et obstacles sous-jacents
Dans cet appel de Mosaique de résistances ce tournant politique autoritaire est décrit avec raison comme un "arsenal de lois antisociales et antisyndicales fragilisant les conditions de travail, marginalisant les populations les plus défavorisées et discriminées, nourrissant la peur et favorisant la montée d’un climat raciste, discriminatoire et islamophobe". C’est ce qui explique que ce réseau insiste surtout sur l’urgence "de ne plus dissocier nos luttes" et (...) de construire un mouvement politique fort et pluriel autour d’une vision de la société qui est émancipatrice, juste, décoloniale, inclusive, féministe et écologique".
Voilà pour les objectifs et les aspirations à long terme de cet appel : des plus nobles et des plus nécessaires, assurément ! Il n’en reste pas moins, toujours bien présents —fichés derrière les intentionnées déclarées— des enjeux et obstacles qui, à court terme, nécessiteront clarification courageuse, dialogue bienveillant et dépassements positifs collectifs.
Car il faut le reconnaître, l’émergence et la mise au monde de ce réseau pluriel d’organismes sociaux faisant front à la montée de l’extrême-droite, ne s’est pas fait sans tâtonnements, ni difficultés. Voilà maintenant plus d’une année qu’il enchaîne —sous les patientes auspices d’Alternatives— réunions et rencontres en tous genres. Et si le constat qui fait consensus reste indéniablement celui de la nécessaire unité à construire entre les uns et les autres, la manière d’y parvenir, est encore l’objet de bien des débats ; des débats d’ailleurs qui ont de la peine à se donner sur le fond, comme si tout un chacun tendait pour protéger son droit à la différence, de défendre coûte que coûte ses particularités organisationnelles ou idéologiques.
La politique des mots, c’est les mots de la politique
On dit souvent que la politique des mots (c’est-à-dire le choix des mots utilisés), ce sont les mots de la politique (c’est-à-dire les formes de pouvoir qui s’expriment dans les mots utilisés). Et dans le choix même du titre retenu pour ce réseau — un choix qui s’est opéré de manière très rigoureuse et démocratique, il faut le dire— il y a eu un peu de cela. Car on a opté finalement pour le terme "Mosaïque" qui, au-delà même de l’unité esthétique que le mot peut quand même évoquer, renvoie surtout à la diversité revendiquée des formes, des couleurs et des matériaux utilisés. Et l’on a mis de côté une appellation concurrente qui avait obtenu presque le même nombre de voix : "Tenir bon, tenir tête", formule qui, elle plus classique, tentait plutôt à mettre l’accent sur la nécessité du combat, de la lutte collective à mener.
"Des détails insignifiants", diront certains, "et sans grande importance", rajouteront d’autres ; le décisif étant de trouver une formule qui fasse consensus et serve de ralliement au plus grand nombre ! Elle n’en exprime pas moins un certain "air du temps", et au-delà renvoie à quelques questions de fond auxquelles Mosaïque des résistances" aura nécessairement à se colleter à l’avenir : suffit-il pour faire face de manière unitaire au péril fasciste, de faire connaître toutes les initiatives que les membres du réseau organisent chacun de leur côté, en en oubliant aucune et en se contentant de les faire coexister les unes à côté des autres ; le tout parce que la lutte au fascisme devrait se mener d’abord à partir des marges ? Ou ne faut-il pas aussi et en même temps penser à quelque chose de beaucoup plus difficile à réaliser : à une coordination des luttes sociales et politiques, à un rapprochement socio-politique des unes et des autres se construisant peu à peu dans l’affrontement avec l’extrême-droite (et à travers des victoires à son encontre) ; seul moyen efficace pour contenir cette droitisation générale de la société ainsi que pour lutter contre sa fascisation appréhendée ?
Quelques panélistes particulièrement inspirants
C’est justement ce que plusieurs membres du panel du 3 juin –animé par Aurélie Lanctôt— n’ont pas manqué de rappeler à leur manière. Bill Fletcher JR, syndicaliste états-unien, auteur et chercheur à Policies studies, a ainsi montré comment le fascisme est d’abord un "mouvement social lié à un secteur du capitalisme", faisant donc que "l’ennemi peut-être présent au sein même de nos familles" et que pour y faire face, "il faut conceptualiser la notion d’un front élargi", qui nous rendrait capable de nous unir, tout en isolant fortement ceux qui veulent renverser tous les aspects démocratiques du capitalisme" ; le tout (sic) à l’image de ces pelures ou couches d’oignons que l’on peut choisir de garder serrées les unes contre les autres, ou au contraire de séparer habilement et stratégiquement".
De son côté Kathleen Cole, militante sociale à Minneapolis a insisté sur le fait qu’à Minneapolis beaucoup de choses ont été "idéalisées", et que si "des réseaux de milliers de personnes ont pu perturber efficacement les interventions de "Ice"" (la police anti-immigrante de Trump) parce qu’elles affrontaient un ennemi facilement repérable, "il n’existe pas pour autant à l’heure actuelle, et après le départ de "Ice" de Minneapolis, de mouvement social large et permanent prêt à poursuivre la lutte contre le fascisme et à arriver au pouvoir".
Enfin, pour nous parler plus précisément du Québec, Julie Robillard du Mepacq (L’Éducation populaire autonome et la défense collective des droits) nous a dressé un tableau particulièrement éclairant en s’arrêtant "aux deux indices qui nous permettent de reconnaître la présence agissante croissante de l’extrême-droite au Québec : la montée de l’autoritarisme (1) et les attaques aux droits et libertés, touchant les personnes déjà les plus vulnérables (2)". Mais surtout face à « ce vent de droite qui souffle », elle a insisté sur la nécessité "de constituer avec nos alliés un large mouvement de résistance populaire", et qui dès l’automne (entre le 23 septembre et le 3 octobre 2026) pourrait se concrétiser, "alors que le mouvement communautaire et le mouvement étudiant se préparent à converger et à "faire mouvement ensemble" : "quand le mouvement communautaire, les étudiants, les syndicats luttent ensemble, on peut faire bouger les chose, et créer un mouvement qui durera dans le temps."
N’est-ce pas dans cette direction —autour de ces luttes et mobilisations à venir— que Mosaïque des résistances pourrait orienter dorénavant ses efforts, en se donnant ainsi les moyens d’aller au-delà des limitations alimentée par l’extrême diversité dont elle est constituée ? Et n’est-ce pas ainsi que s’ouvriront pour ce nouveau réseau, des possibles prometteurs ?
Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
Auteur avec David Murray de Avant d’en arriver là, essai choral sur le péril fasciste, Montréal, Écosociété, 2026



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