11 mai 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/11/pourquoi-lukraine-a-besoin-dune-defaite-definitive-de-la-russie-et-pas-seulement-dune-dissuasion/
Le modèle du « porc-épic d’acier » part du principe que, compte tenu de l’avantage considérable de la Russie en termes de ressources, la seule stratégie réaliste pour l’Ukraine consiste à mettre en place une défense si solide que la poursuite de l’agression devienne d’un coût prohibitif pour la Russie.
Cependant, à partir de 2026, ce modèle ne suffira plus à lui seul.
Il occulte la réalité selon laquelle l’Ukraine est progressivement vidée de ses ressources tout en se défendant et en défendant l’Europe. Dans une guerre technologique, même une défense robuste se détériore progressivement sous la pression de réseaux de drones de haute précision et d’attaques constantes, en particulier lorsqu’il faut lutter contre un État disposant de ressources abondantes.
La théorie de la « défaite fonctionnelle » semble elle aussi peu susceptible de produire des résultats significatifs à elle seule. Cette approche vise à créer les conditions dans lesquelles un adversaire, bien que conservant ses capacités militaires, perd la capacité de les déployer efficacement.
L’Ukraine a mis en œuvre cette stratégie en mer Noire en 2023 et 2024, réussissant à restreindre la liberté de manœuvre de la Russie sans détruire purement et simplement sa flotte. Cependant, il s’est avéré difficile de reproduire ce succès dans d’autres domaines et, en 2026, aucune voie claire pour y parvenir ne s’est encore dessinée.
Au Centre de sécurité Sahaidachnyi, nous estimons qu’une victoire décisive consiste à priver la Russie de la simple capacité de faire la guerre. C’est ce que nous appelons une « défaite terminale », et voici comment elle peut être obtenue.
Ce modèle repose sur deux axes interdépendants.
Le premier est l’axe de neutralisation : identifier et exploiter systématiquement les vulnérabilités critiques au sein de la Fédération de Russie afin de produire des effets en cascade et irréversibles au niveau stratégique.
Cette approche diffère fondamentalement des frappes ponctuelles contre des infrastructures qui peuvent être réparées par la suite. Il s’agit plutôt d’exercer une pression soutenue sur l’économie, la base technologique et l’opinion publique russes de manière à causer des dommages durables et difficiles à réparer — érodant progressivement à la fois sa capacité à soutenir la guerre et le fonctionnement général de l’État.
L’Ukraine intensifie déjà ses frappes en profondeur, mais cela ne suffit pas. Au-delà des efforts militaires en cours, elle devrait mettre en place des équipes spécialisées chargées d’identifier les faiblesses systémiques et d’anticiper les répercussions à long terme, et non pas seulement l’impact immédiat de chaque action.
Elle devrait également continuer à développer des capacités de frappe en profondeur de nouvelle génération grâce aux technologies d’autonomie et de technologies d’essaim [swarm technologies], en soutenant activement son secteur émergent des technologies militaires.
Si l’objectif est l’élimination définitive de la menace posée par la Russie, cela redéfinit la logique du deuxième vecteur — la dissuasion et la défense également. Dans ce modèle, la défense n’est plus une fin en soi. Son but est de tenir la ligne et de limiter les pertes tout en gagnant du temps pour mener des efforts visant à affaiblir la Russie à un niveau plus profond.
Cela signifie maintenir la stabilité du front et, surtout, protéger les soldat·es ukrainien·es — en acceptant que les territoires occupés puissent être reconquis plus tard, une fois que la capacité de guerre de la Russie commencera à s’effriter.
Plutôt que de maintenir indéfiniment une défense fragile, la priorité est de tenir bon pendant une période déterminée tout en concentrant les ressources là où elles sont le plus utiles, et de veiller à ce que la Russie subisse des pertes en effectifs et en matériel plus rapidement qu’elle ne peut les remplacer.
Cette approche doit toutefois tenir compte de deux risques importants.
La Russie pourrait se tourner vers des tactiques de frappe à distance. Elle pourrait réduire ses assauts terrestres tout en continuant à cibler les forces ukrainiennes avec de l’artillerie, des munitions errantes [loitering munitions] et des drones.
Elle pourrait également opter pour une mobilisation générale ou une nouvelle mobilisation partielle. Le manque d’effectifs reste un goulot d’étranglement pour la Russie, mais il est en partie artificiel, limité par le cadre de « l’opération militaire spéciale » que la Russie s’est elle-même imposé et par la crainte du Kremlin d’un retour de bâton social.
Pour faire face à ces risques, deux mesures s’imposent. Premièrement, il faut renforcer considérablement la protection des soldat·es, tant sur la ligne de front qu’immédiatement derrière celle-ci, compte tenu de l’extrême létalité d’un champ de bataille soumis à une surveillance constante et à des frappes de précision.
Deuxièmement, l’Ukraine doit développer sa capacité à frapper et à neutraliser à distance les forces en progression, de sorte que même une force russe nettement supérieure puisse être efficacement contenue.
Ce changement de stratégie exige des réformes accélérées sur les plans doctrinal, organisationnel et des effectifs — et surtout, une robotisation rapide des combats en première ligne.
Le projet actuel visant à porter les forces de systèmes sans pilote à 5% de l’effectif total n’est qu’un minimum, et si le commandement ukrainien souhaite parvenir à un véritable contrôle stratégique des risques, il devra peut-être porter cette part à 10%, voire 20%, avec une intégration en profondeur dans toutes les branches de l’armée.
Associé à des fortifications techniques et à un réseau de neutralisation unifié, cela permettrait de créer une zone d’exclusion sans personnel le long de la ligne de contact et de la frontière russe.
L’Ukraine a également besoin d’un cadre stratégique plus clair pour la défense aérienne, idéalement assorti d’une évaluation différenciée des menaces qui tienne compte des dommages réels, du potentiel d’escalade et des contre-mesures rentables.
Les drones de type Shahed, Geran et Gerbera représentent la menace stratégique la plus grave : ils sont bien moins chers que les missiles, causent déjà de graves dommages aux infrastructures et gagnent sans cesse en précision. La défense aérienne anti-drones doit donc être la priorité.
Cela n’enlève rien à l’importance de la lutte contre les menaces de missiles, en particulier balistiques, pour lesquelles les solutions viables restent rares. Les intercepteurs PAC-3 MSE destinés aux systèmes Patriot constituent actuellement la seule option véritablement efficace, et l’offre mondiale est bien insuffisante pour répondre aux capacités de la Russie.
L’Ukraine doit donc opérer dans des conditions de pénurie persistante. Alors que les efforts visant à obtenir des intercepteurs supplémentaires se poursuivent, une réponse à plus long terme devrait inclure le développement d’un équivalent national ou européen commun au système Patriot, ce qui a peu de chances de se produire dans un avenir proche. La seule option viable restante est un programme soutenu visant à déplacer les infrastructures critiques sous terre.
En fin de compte, la victoire — si l’on veut que ce terme conserve un sens — passe par l’élimination de la source même de la menace. Le succès stratégique, aussi incertain soit-il, n’est possible qu’en agissant simultanément sur deux fronts : le confinement et l’élimination. L’un ne peut fonctionner sans l’autre.
Lesia Ogryzko, 2 mai 2026
Directrice et cofondatrice du Centre de sécurité Sahaidachnyi
https://kyivindependent.com/why-ukraine-needs-russias-terminal-defeat-not-just-deterrence/
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre











Un message, un commentaire ?