Tiré du blogue de l’auteur.
Alors qu’un cessez-le-feu est en vigueur depuis le 17 avril 2026 et que des négociations sont en cours à Washington, le feu n’a jamais cessé au Liban. Particulièrement au Sud, où les destructions massives de villages vidés sous la menace de la force et les massacres de civils s’enchaînent sans relâche. Ces attaques israéliennes s’accompagnent désormais d’une volonté de plus en plus manifeste de réduire au silence ceux qui les documentent : les journalistes. Il s’agit là d’un crime de guerre caractérisé.
Le 22 avril dernier, l’armée israélienne a assassiné la journaliste libanaise Amal Khalil en bombardant le bâtiment où elle s’abritait, avant de bloquer l’accès des secours pendant plusieurs heures par tirs continus. Son assassinat n’est ni un fait isolé, ni le résultat d’attaques indiscriminées. Au Liban, le ministère de l’Information recense 28 journalistes exécutés depuis le 8 octobre 2023, dont 12 dans des attaques ciblées. À Gaza, le bilan est tout aussi glaçant : la Fédération internationale des journalistes comptabilise au moins 235 professionnels des médias palestiniens tués par l’armée israélienne jusqu’au 9 avril 2026. S’y ajoutent des collaborateurs étrangers des médias internationaux (Reuters, AP, Al Jazeera) dont la mort engage la responsabilité diplomatique de leurs Etats d’origine. Selon le Comité pour la protection des journalistes, Israël est responsable des deux tiers de tous les meurtres de journalistes dans le monde en 2024 et 2025.
Cette stratégie d’élimination s’étend aussi aux outils du journalisme : bombardements délibérés contre des locaux de presse, destruction d’équipements de diffusion, démantèlement d’infrastructures médiatiques, interdiction faites aux journalistes internationaux d’accéder à Gaza. Tout concourt à l’organisation d’un huis clos informationnel. Ainsi, l’objectif n’est pas seulement de faire taire des voix, mais d’anéantir la capacité même de témoigner, en violation crasse du droit.
En droit international humanitaire, les journalistes, s’ils ne jouissent pas d’un régime spécial de protection, sont des civils protégés y compris au titre de l’article 79 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de juin 1977. Bien qu’Israël n’ait pas ratifié ce protocole, cette règle lui est opposable en vertu du droit coutumier (Règle 34 du CICR) : les journalistes civils doivent être respectés et protégés tant qu’ils ne participent pas directement aux hostilités. Les résolutions 1738 et 2222 du Conseil de sécurité des NU rappellent la même exigence : les équipements de presse sont des biens civils inviolables et les journalistes constituent un mécanisme d’alerte précoce face aux crimes internationaux. Le ciblage délibéré de telles personnes civiles constituant un crime de guerre, le procureur de la CPI avait d’ailleurs annoncé, dès janvier 2024, que ces faits relevaient de son enquête en cours.
Face à l’illégalité de ces attaques, les autorités israéliennes adoptent plusieurs postures. Le plus souvent, elles nient, malgré des enquêtes indépendantes menées notamment par Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters sans frontières (RSF), Reuters et l’AFP, qui ont documenté l’intentionnalité des exécutions. Parfois, elles accusent sans preuves les journalistes visés d’être des combattants. Plus insidieux encore, elles invoquent leur affiliation politique, ou la ligne éditoriale « hostile » de leur média. Il est alarmant que cette déformation du DIH trouve parfois des relais complaisants partout dans le monde, et notamment en France.
Or, le DIH comme la jurisprudence internationale sont claires. Un média partisan, ou même propagandiste, ne saurait constituer un objectif militaire tel que défini en droit. Le Comité d’examen du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie l’a rappelé, dans son rapport final concernant le bombardement du siège de la Radio-télévision Serbe par l’OTAN : la propagande ne transforme pas un média en objectif militaire. Le CICR distingue lui aussi les activités médiatiques de la participation directe aux hostilités. Seule cette dernière peut justifier la perte temporaire du régime général de la protection des civiles.
La seule question pertinente n’est donc ni l’opinion du journaliste, ni l’identité de son employeur, ni l’hostilité supposée de sa ligne éditoriale, c’est celle de sa participation directe aux hostilités. Cibler un journaliste en raison de ses affiliations politiques réelles ou supposées viole en outre la liberté d’expression et d’opinion (art. 19 de La DUDH).
Dès août 2024, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la liberté d’expression, Irène Khan, dénonçait une stratégie délibérée visant à étouffer les reportages susceptibles de documenter d’éventuels crimes internationaux. Ces attaques violent par ailleurs les ordonnances de la CIJ des 26 janvier et 24 mai 2024, qui enjoignent à Israël de préserver les preuves relatives à d’éventuels actes de génocide. Tuer les témoins et détruire les moyens de les entendre, c’est aussi anéantir les archives de l’histoire.
S’en prendre à la liberté d’expression, c’est s’attaquer à l’un des fondements de la démocratie. En situation de conflit armé, éliminer systématiquement les journalistes vise plus loin encore : soustraire les auteurs de crimes à toute reddition de comptes. L’heure de l’indignation purement rhétorique est révolue.
La France a l’obligation positive de faire respecter, en toutes circonstances, le DIH (art. 1er commun aux quatre Conventions de Genève). Elle doit activer ses mécanismes judiciaires nationaux face à ces rapports crédibles et protéger les institutions de justice internationale. Elle doit exiger du Conseil de l’UE l’extension du règlement de blocage afin de prémunir les agents de la CPI contre les sanctions américaines. Laisser la Cour sans défense reviendrait à paralyser les juges après avoir assassiné les témoins.
Ces obligations ne s’imposent pas aux seuls Etats parties à ces conventions. Les rédactions françaises, leurs syndicats et leurs sociétés de journalistes doivent exiger des enquêtes indépendantes, refuser les récits qui légitiment le ciblage au nom de l’affiliation politique, et rappeler que la solidarité professionnelle n’est pas une posture, mais une ligne de défense démocratique. Refuser d’activer ces leviers aujourd’hui, c’est sacrifier les journalistes sur l’autel de l’impunité.
Signataires
Olivier Corten, Professeur de droit public et membre du CS de JURDI
François Dubuisson, Professeur de droit public et membre du CS de JURDI
Nour Kilzi, Consultante juridique à Legal Agenda et membre de JURDI
Raphael Porteilla, Maître de conférences à l’Université de Bourgogne et membre du CS JURDI
Farah Safi, Professeur de droit privé, Vice-Présidente et directrice du CS de JURDI
Patrick Zahnd, Professeur de DIH à Sciences Po Paris et Président de JURDI










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