Tiré d’Agence média Palestine.
Ali Al-Samoudi a passé quatre décennies à documenter les réalités quotidiennes de la vie sous occupation dans le nord de la Cisjordanie. Journaliste palestinien chevronné de 60 ans, originaire de Jénine, il a travaillé comme correspondant pour le journal Al-Quds et comme caméraman pour Al Jazeera ainsi que pour d’autres médias internationaux.
Mais il est peut-être surtout connu comme le collègue de Shireen Abu Akleh, que les forces israéliennes ont abattue lors d’un raid dans le camp de réfugié·es de Jénine, en mai 2022. Debout à côté d’Abu Akleh, Al-Samoudi a lui aussi été touché ce jour-là, dans le dos ; la balle a traversé son épaule.
Le 29 avril 2025, à l’aube, les forces israéliennes ont fait irruption au domicile d’Al-Samoudi, à Jénine, et l’ont arrêté. Il a été détenu sans inculpation ni procès, avant d’être libéré presque exactement un an plus tard, le 30 avril 2026.
Pendant sa détention administrative, Al-Samoudi affirme avoir été affamé, battu et privé de médicaments. Il a également été transféré entre plusieurs établissements, notamment la prison de Megiddo et la tristement célèbre prison d’Ofer. Il fait désormais face à un long parcours de rétablissement, souffrant de graves carences en vitamines et de problèmes d’audition, et reste sous surveillance médicale continue.
Al-Samoudi estime que son arrestation était directement liée à son travail journalistique — en particulier à sa couverture de l’offensive israélienne en cours contre le camp de réfugié·es de Jénine, où l’armée a détruit des maisons, forcé des dizaines de milliers d’habitant·es à fuir et empêché presque tout le monde d’y retourner. Dans les mois précédant son arrestation, il travaillait sur des reportages écrits et filmés consacrés aux familles déplacées qui tentaient de rentrer dans le camp.
+972 Magazine s’est entretenu avec Al-Samoudi peu après sa libération au sujet de son arrestation, de ses conditions de détention et de la campagne menée par Israël pour réduire les journalistes palestinien·nes au silence.
Pouvez-vous décrire votre arrestation ?
Ils sont venus chez moi aux premières heures du matin. Quand ils sont entrés, ma fille et ma belle-fille pleuraient. L’officier de l’armée israélienne m’a dit : « Dis-leur que je t’emmène seulement pour une sortie de trois ou quatre heures, puis que tu rentreras chez toi. » Je n’avais aucune idée que cette sortie durerait un an.
Les soldats m’ont emmené dans le camp de réfugié·es, où ils m’ont gardé les yeux bandés et les mains menottées pendant 80 heures. Ils m’ont jeté devant des casernes militaires, qui étaient en réalité des maisons palestiniennes à l’intérieur du camp. Chaque fois que des soldats entraient ou sortaient, ils me frappaient sur tout le corps.
Je n’ai été autorisé à recevoir ni nourriture ni eau pendant toute cette période. Toutes les nuits, j’ai souffert de fortes douleurs à cause du froid. Je leur ai dit que j’avais besoin de mes médicaments parce que je suis diabétique et que je souffre d’hypertension, mais ils m’ont ignoré et ne m’ont apporté aucun de mes traitements.
Pendant l’interrogatoire, ils m’ont dit qu’il y avait trois soupçons contre moi — même pas des accusations. Les deux premiers semblaient liés à mon travail journalistique et à ma couverture de terrain. Ils considéraient le fait de couvrir les événements sur place comme un service rendu à ce qu’ils appelaient des « organisations subversives ». Un autre soupçon reposait sur leur allégation selon laquelle un détenu palestinien aurait déclaré que je l’avais photographié alors qu’il tirait sur une colonie israélienne.
Pendant ma détention, j’ai reçu des menaces directes par téléphone de la part d’un officier du Shin Bet. L’officier m’a dit : « Tu nous as épuisés. Je veux t’envoyer en prison pour deux ou trois ans. Je vais t’écraser. »
Après le 7 octobre, de nombreuses photos et vidéos ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux et les chaînes d’information, montrant l’état des prisonnier·es palestinien·nes après leur libération des prisons israéliennes. Beaucoup comprenaient des images avant-après montrant une perte de poids drastique due à la privation de nourriture. Pouvez-vous décrire les conditions à l’intérieur des prisons ?
En tant que journaliste, j’ai beaucoup travaillé sur des sujets concernant les Palestinien·nes dans les prisons israéliennes, mais je n’aurais jamais imaginé que les conditions étaient aussi catastrophiques.
Nous étions détenu·es dans des cimetières pour les vivant·es, dépouillé·es de tous nos droits. Nous n’avions ni papier, ni stylos, ni livres, ni télévision, ni radio. Nous n’avions même pas de peigne, de miroir ou de produits d’hygiène. Ils ne nous donnaient qu’une quantité minuscule de shampoing — une seule cuillère par semaine pour nous laver. J’ai laissé pousser cette barbe parce qu’aucun outil de rasage n’était disponible. Ce n’est que lorsqu’ils voulaient que nous nous rasions qu’ils apportaient le matériel et nous forçaient à nous raser la tête et la barbe.
La nourriture n’était donnée que pour que nous puissions rester debout pendant les comptages quotidiens et pour qu’ils puissent continuer leurs pratiques abusives contre nous. Le matin, on nous donnait une cuillère de labneh et une cuillère de confiture. À midi, quatre cuillères de riz, deux minuscules morceaux de concombre, deux tranches de tomate et une cuillère de haricots. Le soir, deux cuillères de houmous, une cuillère de tahini, un œuf dur et dix petits morceaux de pain, chacun de la moitié de la taille d’une main.
Je suis entré en prison en pesant 120 kilos et j’en suis sorti en pesant 60.
Chaque cellule contenait 10 prisonnier·es et mesurait sept mètres sur trois. Il n’y avait que six lits pour 10 prisonnier·es, ce qui signifie que six dormaient sur les lits tandis que quatre dormaient par terre.
Les matelas sentaient le pourri et étaient répugnants, et nous n’étions pas autorisé·es à les laver ou à les nettoyer. Nous n’avions droit qu’à 10 minutes pour nous doucher, à 20 prisonnier·es à la fois. Il n’y avait pas de portes aux cabines de douche, nous devions donc rester nu·es les un·es devant les autres, ce qui constituait une grave violation de notre intimité et était profondément humiliant pour les prisonnier·es.
J’ai informé les autorités pénitentiaires que j’avais besoin de médicaments pour mon diabète, ma tension artérielle et mes problèmes d’estomac. Elles ne m’ont fourni qu’un seul comprimé pour la tension et un régulateur de diabète. Elles ont refusé de me transférer à la clinique jusqu’à ce que mon état de santé se détériore gravement.
Je me suis évanoui à plusieurs reprises, mes complications de santé se sont aggravées, et j’ai développé des problèmes de vue et d’audition. Mon avocat a déposé une objection avant qu’ils ne finissent par me transférer à la clinique, mais même alors, je n’ai pas reçu le traitement dont j’avais besoin.
Il y a des prisonnier·es souffrant de cancer, de maladies cardiaques et d’autres maladies graves qui se voient refuser des médicaments à la clinique de la prison. Une fois, alors qu’ils me transféraient au tribunal, ils transportaient un prisonnier qui ne pouvait pas marcher seul. Ils ont menacé de le frapper s’il ne marchait pas, puis l’ont soulevé dans le véhicule de transport pénitentiaire tout en le frappant.
La plupart des prisonnier·es ont été libéré·es directement vers des hôpitaux en raison de maladies, notamment des maladies de peau causées par les insectes, les couvertures sales, les matelas non nettoyés et le manque d’hygiène dans les cellules. Les scènes étaient déchirantes, au-delà de ce que les mots peuvent décrire.
Selon un rapport récent du Comité pour la protection des journalistes, près de 100 journalistes et travailleur·euses des médias palestinien·nes ont été arrêté·es depuis octobre 2023, et des dizaines restent en détention. Plus de la moitié ont déclaré avoir été soumis·es à la torture, à des abus ou à d’autres formes de violence. Selon vous, pourquoi Israël cible-t-il les journalistes de cette manière ?
Tout cela s’inscrit dans la guerre continue menée par Israël pour réduire les voix au silence, réprimer la liberté d’expression et empêcher les journalistes palestinien·nes de mener leur travail de terrain.
Après qu’ils ont tué Shireen et m’ont blessé, j’ai dit que les tirs contre nous étaient un message d’intimidation adressé à chaque journaliste et travailleur·euse des médias palestinien·ne. Ils ne veulent ni documentation ni témoins de ce qu’ils font en Cisjordanie. Mon arrestation l’a confirmé.
Terroriser les journalistes et leurs familles
Au début du mois d’avril 2026, selon l’ONG palestinienne de défense des droits des prisonnier·es Addameer, les prisons israéliennes détenaient plus de 9 600 Palestinien·nes, dont 84 femmes et 350 enfants. Parmi eux et elles, 3 532 étaient placé·es en détention administrative, détenu·es sans procès sur la base de preuves secrètes auxquelles ni les détenu·es ni leurs avocat·es ne peuvent accéder, et qu’ils et elles ne peuvent contester
Parmi eux se trouvait Samir Amin-Khuwaira, un journaliste de 45 ans originaire de Naplouse, qui a passé neuf mois en détention administrative après avoir été arrêté lors d’un raid nocturne à son domicile en avril 2025. Sa détention a été renouvelée trois fois, sans charges formelles ni procès. S’adressant à +972, Khuwaira se souvient qu’un officier du Shin Bet lui a ouvertement dit qu’il était détenu pour des « raisons politiques ».
Comme d’autres détenu·es libéré·es, Khuwaira a décrit des conditions de détention difficiles, notamment une surpopulation extrême, une forte humidité, un accès limité aux douches et un manque de vêtements propres. Pendant sa détention, il a contracté la gale et de douloureuses infections cutanées, et a perdu plus de 20 kilos.
« J’ai demandé un traitement en septembre, mais ils n’ont apporté des médicaments qu’en décembre, après que la maladie s’est propagée sur tout mon corps », a-t-il déclaré.
Khuwaira a expliqué que les autorités pénitentiaires avaient ignoré son état de santé pendant des mois, tandis que le manque d’hygiène à l’intérieur de la prison l’avait aggravée. Selon lui, les prisonnier·es n’étaient autorisé·es à se doucher qu’une fois tous les six jours. Après sa libération, Khuwaira est resté sous traitement médical pendant deux mois et s’est isolé de ses trois enfants par peur de les contaminer.
Les expériences de Khuwaira et d’Al-Samoudi ne sont pas rares : de nombreux·ses détenu·es se voient refuser les traitements, examens et médicaments nécessaires, transformant dans certains cas la maladie en lente condamnation à mort. Au moins 98 prisonnier·es palestinien·nes sont mort·es à la suite de tortures et de négligences médicales systématiques depuis le début de la guerre à Gaza, selon des données de l’armée israélienne et du Service pénitentiaire israélien (IPS).
Depuis le 7 octobre, les autorités israéliennes interdisent également aux familles des prisonnier·es palestinien·nes de rendre visite à leurs proches en prison. Les appels téléphoniques sont eux aussi interdits, tout comme les visites du Comité international de la Croix-Rouge destinées à surveiller l’état des détenu·es. En conséquence, les familles sont largement maintenues dans l’ignorance de l’état de leurs proches dans les prisons israéliennes, et dépendent des avocat·es ou des témoignages d’autres prisonnier·es libéré·es pour obtenir quelques bribes d’information.
+972 Magazine s’est entretenu avec Abdul Majeed Al-Amarneh, du camp de réfugié·es de Dheisheh, à Bethléem, dont le fils, Ausayd, journaliste et professeur de médias âgé de 41 ans aux universités d’Hébron et de Bethléem, est sous détention administrative depuis juillet 2025.
« Depuis la nuit où ils l’ont emmené, toute la maison a changé », a déclaré Al-Amarneh. « [Les quatre] enfants [d’Ausayd] demandent après lui tous les jours, et le plus difficile, c’est de ne pas pouvoir leur répondre. »
Il y a environ un mois, Al-Amarneh a rencontré un ancien prisonnier récemment libéré du même établissement où Ausayd était détenu, qui lui a donné des nouvelles de l’état de son fils à l’intérieur de la prison.
« Il m’a dit que la nourriture était très mauvaise et que les prisonniers souffraient chaque jour de la faim, des mauvais traitements et des humiliations », a déclaré Al-Amarneh, ajoutant qu’Ausayd gardait néanmoins le moral et s’occupait en étudiant le Coran. « Recevoir des nouvelles de mon fils par un autre prisonnier libéré, au lieu de les entendre directement de lui, me brise le cœur. »
La communication avec Ausayd reste extrêmement limitée, possible uniquement par l’intermédiaire des avocat·es. Mais ces dernier·es ne peuvent transmettre que des informations de base, souvent limitées aux mises à jour juridiques, comme le fait de savoir si sa détention a été prolongée et dans quelle prison il est détenu. Selon la famille, sa plus récente audience de renouvellement de détention s’est tenue en l’absence de son avocat. Ses proches ne peuvent pas entendre sa voix, ni se rassurer sur son état.
Mais les souffrances de la famille ne se sont pas arrêtées avec la détention d’Ausayd. Sa sœur, Islam, âgée de 31 ans, journaliste indépendante et mère d’une fille de cinq ans, a elle aussi été arrêtée il y a moins d’un mois, après que les forces israéliennes ont mené un raid au domicile familial dans le camp.
Elle est désormais interrogée en lien avec son travail journalistique, sous l’accusation d’avoir travaillé pour un site d’information interdit. Pendant ce temps, son mari a déjà passé les trois dernières années en prison.
« Ma fille a une petite fille, et aujourd’hui cette enfant est séparée à la fois de sa mère et de son père », a déclaré Al-Amarneh. « Nous ne savons pas comment expliquer cela à une enfant de cinq ans. »
Le Service pénitentiaire israélien n’a pas répondu à la demande de commentaire de +972.
Source : +972.
Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.









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