Édition du 19 octobre 2021

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Afrique

L’Afrique de l’Ouest dans la tourmente

Le coup d’État en Guinée a rappelé une tendance lourde en Afrique occidentale : partout ou presque, et surtout dans les pays francophones, la démocratie perd du terrain. Les régimes se durcissent et le fossé se creuse entre les citoyens et leurs dirigeants. Trente ans après l’avènement du multipartisme, la désillusion est grande.

Tiré de Médiapart.

Tout de colère à peine contenue, Alpha Condé, apostrophé par les militaires qui viennent de l’arrêter, reste figé sans dire un mot, sans même accorder un regard à ses geôliers qui le filment avec leur smartphone et relayent aussitôt la vidéo sur les réseaux sociaux. L’ex-opposant, qui avait lutté contre les dictatures d’Ahmed Sékou Touré et de Lansana Conté avant d’accéder au pouvoir en 2010, avait promis l’avènement de la démocratie. Mais c’est revêtu des atours de l’autocrate qu’il a été déchu.

Ce coup d’État illustre une tendance lourde : dix ans après les printemps arabes, l’Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement les anciennes colonies françaises, traverse un rude hiver démocratique.

Depuis 2008, l’Afrique de l’Ouest a connu neuf coups d’État militaires ; dans trois pays ces treize derniers mois : le Mali (deux fois, en août 2020 et en mai 2021), le Tchad et donc la Guinée.

Il y a également le tripatouillage des constitutions pour faire tomber l’obstacle des limitations de mandats – des garde-fous adoptés dans de nombreux pays dans les années 1990 et 2000 afin de favoriser les alternances.

Il y a en outre la vague de répression contre les voix dissidentes au Niger, au Togo, au Tchad et en Guinée, mais aussi, dans une moindre mesure, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Enfin, il y a tout ce qui passe sous les radars des médias internationaux : multiplication des lois liberticides, pressions sur les activistes et les journalistes, gardes à vue à répétition…

Jean-Hervé Jezequel, directeur du Projet Sahel au sein du think tank International Crisis Group :

  • « C’est une lame de fond qui nous inquiète bien plus que les coups d’État ou la répression, indique Laurent Duarte, coordinateur du mouvement Tournons la page, actif dans une dizaine de pays africains et qui milite en faveur de véritables processus démocratiques. Depuis des années, des lois sur la cybercriminalité ou des lois antiterroristes dont les champs d’application sont très larges ont restreint les libertés publiques dans de nombreux pays. »
  • « On observe une tendance à utiliser la loi pour restreindre les libertés publiques et limiter la compétition politique. Or, dès lors que c’est inscrit dans la loi, c’est difficilement attaquable », déplore l’analyste politique Gilles Yabi, tout en rappelant que de telles évolutions sont observées aussi en Europe, y compris en France.

Des espoirs déçus

Pour Alioune Tine, une figure des droits humains qui a notamment dirigé l’antenne régionale d’Amnesty et a fondé son propre think tank, Afrikajom, cette dérive est d’autant plus difficile à vivre qu’elle intervient peu de temps après la vague de démocratisation observée au début des années 1990 et l’espoir qu’elle avait suscité : « On parlait d’État de droit et on croyait dans les élections. Mais depuis quelques années, on observe un basculement et on constate que les opposants sont à nouveau traités comme des criminels. »
Les causes sont nombreuses, certaines anciennes – un modèle démocratique importé peu adapté aux réalités locales, une situation économique fragile, des services publics défaillants, une corruption sédimentée, des inégalités grandissantes –, d’autres plus conjoncturelles.

Les responsables politiques ouest-africains ne sont pas les seuls responsables : ils doivent faire avec le système économique mondial et la pression des bailleurs.

La lutte antiterroriste, qui prend le pas sur toute autre considération, est souvent mise en avant. De fait, les trois derniers coups d’État au Mali, au Tchad et en Guinée ont été fomentés par des unités d’élite entraînées (et financées, notamment par l’Union européenne) pour faire face aux groupes djihadistes. Les lois liberticides adoptées ces dernières années l’ont souvent été au nom de la menace terroriste, avant d’être instrumentalisées afin de réprimer les opposants.

Dans un rapport publié en mars 2020, la cellule nigérienne de Tournons la page a recensé pas moins de vingt-quatre interdictions de manifester en 2018, en 2019 et durant le premier trimestre 2020 – chaque fois sous le prétexte de la menace terroriste. Les partenaires des pays ouest-africains, à commencer par la France, ont tendance à s’accommoder de régimes autoritaires à partir du moment où ceux-ci font de la lutte antiterroriste leur priorité.

Des alternances, pas d’alternatives

Mais il y a d’autres explications. Alioune Tine évoque « les crises multiples – économique, sécuritaire, climatique, sanitaire – [qui] créent un désenchantement total des citoyens et une crise de confiance entre les dirigeants et leurs peuples ». L’accueil reçu par les putschistes au Mali et en Guinée illustre ce fossé : alors qu’il y a quelques années, un coup d’État était (presque) toujours considéré comme une régression, il peut aujourd’hui être perçu comme une libération. Les militaires sont parfois vus comme les seuls capables de mettre fin à la gabegie.

Alioune Tine déplore également « l’hyperprésidentialisme » (en partie dû à l’héritage colonial dans les anciennes colonies françaises) qui fait des autres institutions « des pouvoirs inféodés ». Enfin, il constate qu’à rechercher à tout prix l’alternance, on a perdu de vue la quête d’alternatives.

« L’alternative plutôt que l’alternance », c’était d’ailleurs au Burkina Faso le leitmotiv des opposants les plus radicaux au régime de Blaise Compaoré, avant qu’il ne soit chassé du pouvoir par une insurrection populaire en 2014 – éphémère pinacle démocratique vite douché par la prise en main des militaires.

Pour eux, cela ne rimait à rien d’organiser une élection sans Compaoré si c’était pour se retrouver avec un clone qui appliquerait les mêmes recettes : libéralisme, autoritarisme, clientélisme. L’Histoire leur a donné raison : le successeur de Compaoré, Roch Marc Christian Kaboré, élu en 2015 puis reconduit en 2020, avait été l’un de ses principaux collaborateurs (il fut notamment son premier ministre) et n’a modifié qu’à la marge son système de gouvernance.

Au Sénégal, en 2012, Macky Sall a succédé à Abdoulaye Wade, qui fut pendant des années son mentor en politique, et dont il avait été le premier ministre avant de fonder son propre parti.

Au Mali, tous les présidents élus depuis la fin de la dictature de Moussa Traoré en 1991 étaient issus d’un seul et même parti, l’Adema, qu’ils avaient fini par quitter, et ont gouverné de la même manière. « On a l’impression que ça ne sert à rien de voter puisque les politiques, elles, ne changent pas », expliquait un activiste malien il y a quelques années.

Les responsables politiques ouest-africains ne sont pas les seuls responsables : ils doivent faire avec le système économique mondial et la pression des bailleurs.

Des démocraties encore jeunes

Cette désillusion, Jean-Hervé Jezequel, directeur du Projet Sahel au sein du think tank International Crisis Group, l’explique notamment par la faible marge des gouvernants. « Les États ont de moins en moins la capacité d’offrir des services aux populations. Ils n’en ont tout simplement pas les moyens. On constate qu’il y a de moins en moins d’enseignants ou de soignants par habitant. » Pour lui, il faudrait plutôt parler d’un « hiver des États ». « On a l’impression que l’État postcolonial, en Afrique de l’Ouest, arrive en bout de course. »

Pour Gilles Yabi, il convient cependant de replacer cette régression dans une perspective historique. La route vers la démocratisation est longue, les démocraties ouest-africaines sont jeunes et, dit-il, « on oublie souvent, dans les vieilles démocraties, que les avancées sociales et politiques n’ont pas toujours été le fait d’États démocratiques ».

Mais il rejoint Alioune Tine et Jean-Hervé Jezequel sur un point : la focalisation sur les élections est une erreur majeure. « Nous constatons que l’élection ne donne pas toujours des dirigeants soucieux de l’intérêt public. Il faudrait s’intéresser aux autres dimensions de la démocratie : des institutions stables, des contre-pouvoirs solides… »

Cette focalisation trompeuse est illustrée par le cas nigérien. Depuis qu’il a transmis le pouvoir à son bras droit, Mohamed Bazoum, élu en février dernier, Mahamadou Issoufou est célébré comme un « grand démocrate ». Pourtant, durant les dix ans de sa présidence, les libertés publiques ont été sans cesse mises à mal. Opposants et activistes arrêtés, manifestations interdites, justice instrumentalisée, journaux censurés, scandales de corruption enterrés : le pays est devenu l’archétype de la « démocrature » (lire aussi notre article sur les massacres commis par les forces de sécurité).

« Non content de mener une politique antisociale au service des plus puissants, ce pouvoir n’accepte aucune critique », déplorait il y a trois ans Ali Idrissa, une figure de la société civile qui a passé plusieurs mois en prison sous le régime Issoufou. Après le départ de ce dernier, Bazoum a tenté de décrisper ses relations avec les opposants. Mais il n’a pas pour autant desserré l’étau.

Le 9 septembre, Moussa Aksar, célèbre journaliste d’investigation, et Samira Sabou, une blogueuse populaire, ont une nouvelle fois été convoqués par la justice. Il leur est reproché d’avoir relayé dans leurs publications une étude d’une ONG, Global Initiative, qui avait fortement déplu au pouvoir. Les auteurs de l’étude avaient notamment rappelé les liens (pourtant avérés) entre les barons de la drogue et le parti du président.

Rémi Carayol

Journaliste à Mediapart.

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