Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec et pétrole

L’industrie des énergies fossiles : (3) la maladie ‘canadienne’ du pétrole sale

Dans les deux billets précédents, nous avons vu que le lobbying de l’industrie du pétrole et du gaz peut être associé à des pratiques de collusion, voire de corruption, et que le pouvoir de nuisance de cette industrie dépasse les limites de ce qui est raisonnable, ou acceptable, pour la protection de nos régimes démocratiques. Dans le présent billet nous allons maintenant aborder le cas canadien, ou illustrer comment l’industrie canadienne du pétrole et du gaz contient les germes d’une maladie doublement dangereuse.

Le Canada, pays refuge des pétrolières

Comme l’Afghanistan a été le pays refuge de la nébuleuse Al Qaeda, d’où elle a pu en toute impunité préparer ses actions contre les États-Unis, le Canada est en quelque sorte le pays refuge des pétrolières d’où elles ont pu agir directement contre les négociations internationales sur le climat. Grâce à des pratiques de collusion (et peut-être de corruption…), l’industrie du pétrole et du gaz s’est servi de l’État canadien comme courroie de transmission pour saboter les négociations internationales sur le climat. J’ai amplement dénoncé cette collusion dans mes billets (voir par exemple ici) sans en remettre davantage. Jean-Robert Sansfaçon résume le propos en une seule phrase : « Au contraire, d’arbitres des intérêts collectifs qu’ils auraient dû être, les conservateurs sont devenus les ambassadeurs du lobby pétrolier dans le monde et ont abusé de leur statut de gouvernement pour militer contre toute entente susceptible de nuire aux pétrolières. »

Cette collusion de l’industrie du pétrole et du gaz avec le gouvernement canadien représente le germe le plus contagieux de la maladie ‘canadienne’ du pétrole sale. Les impacts de long terme de cette maladie sont mille fois plus graves que les impacts de la folie meurtrière d’Al Qaeda. Ils concernent la vie sur Terre telle que nous la connaissons aujourd’hui, menacée pour la seule maximisation des profits des pétrolières et des bénéfices momentanés qu’en retire une partie de la population du ROC.

La maladie ‘hollandaise’ ou ‘canadienne’

Le deuxième germe qu’il faudrait traiter est évidemment celui qui concerne les symptômes bien connus de la maladie ‘hollandaise’. Pour résumer, il s’agit de ce phénomène économique qui relie l’exploitation des ressources naturelles d’un pays avec le déclin de l’industrie manufacturière locale. Inspiré par le cas des Pays-Bas des années 1960, le terme est largement utilisé pour désigner les conséquences nuisibles provoquées par une augmentation importante des exportations pétrolières d’un pays.

Dans les médias anglophones du Canada, le débat a été intense entre, d’un côté, l’industrie du pétrole et les dirigeants politiques, et de l’autre les environnementalistes et une partie de l’opposition, sur la réalité de la maladie hollandaise au Canada. On peut lire dans ce billet paru sur le site du Progressive Economics Forum qu’il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit. Les investissements massifs dans les sables bitumineux, en plus des effets sur la devise canadienne, conduisent l’économie canadienne dans une dynamique où les provinces centrales, où sont concentrés les secteurs manufacturiers, sont directement affectées par une désindustrialisation accélérée.

Bien sûr diverses mesures pourraient être prises pour soulager les symptômes de cette maladie. Par exemple, le gouvernement Harper a décidé d’accorder 920 millions$ en cinq ans à l’Agence fédérale de développement de l’Ontario (FedDev Ontario), principalement pour soutenir l’industrie manufacturière du sud de la province (la fabrication de pointe) et le développement minier du nord de l’Ontario. Mais en pratique, la seule manière de s’attaquer aux germes de la maladie serait de repenser la façon de gérer la richesse pétrolière du Canada, en nationalisant une partie importante de l’industrie et en appliquant des mesures drastiques de lutte contre le réchauffement. Bref le seul remède efficace serait la formule norvégienne, comme l’explique clairement cette analyse des économistes du CCPA.

Mais dans ce modèle de gestion à la norvégienne, le Québec continuerait d’être perdant. Il l’est déjà grandement avec la dynamique actuelle. Plus que l’Ontario, qui profite au moins des retombées directes du développement des sables bitumineux, l’économie québécoise est touchée de plein fouet par une devise canadienne forte mais ne reçoit que des retombées marginales. En ce sens, notre élite économique locale des chambres de commerce est totalement anti-québécoise en appuyant l’industrie pétrolière canadienne.

Les députés québécois du NPD ne sont pas tellement mieux puisque ce parti appuie les projets de pipeline canadien qui vont permettre le développement à grande échelle des sables bitumineux. Mulcair a catégoriquement nié avoir critiqué le projet Keystone XL lors de son récent voyage aux États-Unis. Généralement, le rôle de l’opposition est de s’opposer…puis finalement d’accepter lorsqu’elle arrive au pouvoir. On l’a vu avec le PQ. Mais puisque le NPD commence déjà à accepter ces projets dans l’opposition, on peut imaginer ce qu’ils feraient au pouvoir.

Dans le prochain (et dernier) billet de cette série, j’aborderai plus spécifiquement le cas du Québec face aux magouilles de l’industrie du pétrole et du gaz.

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