Édition du 5 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

La conjuration des hypocrites

Il en va de certains événements comme d’une loupe grossissante : ils sont si exemplaires qu’ils apportent de précieuses indications sur les enjeux et défis qui marquent une époque et finissent par la définir de part en part. Tel pourrait être le cas de cette saga qui, depuis plus d’un an, oppose les citoyens et citoyennes de Limoilou au Port de Québec et à la compagnie Arrimage Québec. Car cette affaire de poussières d’oxyde de fer et de nickel se répandant sur de larges secteurs de la ville de Québec va bien au-delà du fait divers. Ne permet-elle pas d’apprécier toute l’ampleur des dangers causés par des activités industrielles, lorsqu’elles se déploient en zone urbaine et que de surcroit la démocratie y est bien mal en point ? Une vraie leçon de choses !

Tiré du journal Droit de parole (Québec).

Voilà près de 16 mois (depuis le 26 octobre 2012) que l’on sait qu’il existe à Québec un problème de contamination aux poussières d’oxyde de fer et de nickel, un problème touchant non seulement l’ensemble du quartier Limoilou (plus de 100 000 personnes), mais aussi de larges secteurs de la ville. Voilà donc plus d’un an qu’une citoyenne courageuse, Véronique Lalande, a sonné l’alarme, et qu’avec l’aide de son conjoint (expert en la matière) elle a mis à la disposition du public, une série d’études et de vérifications rigoureuses démontrant hors de tout doute que cette contamination venant du Port et de la compagnie Arrimage Québec n’était pas qu’épisodique ou accidentelle, qu’elle dépassait largement les normes autorisées (52 nano-grammes de nickel par m3 alors que la norme est de 12) et remontait en ce qui concerne le nickel (les poussières le plus toxiques) à une dizaine d’années, avec en prime des effets non négligeables en termes de santé humaine. Car des études scientifiques existent à ce propos. Elles sont sans ambiguïtés, spécialement en ce qui concerne le nickel dont on sait avec certitude qu’à fortes concentrations, outre le fait qu’il est un puissant irritant pour la peau et les voies respiratoires, il est sur le long terme « cancérigène ou potentiellement cancérigène ».

Or, puisqu’on vit en démocratie et que dans un tel régime le peuple est censé y être entendu, on aurait pu imaginer que les pouvoirs publics auraient vite saisi l’ampleur du problème et, afin de protéger la santé de leurs mandants, auraient pris les mesures correctives qui s’imposent, dont celles d’exiger de la compagnie qu’elle ne fasse plus de la manutention à l’air libre, sous peine d’arrêt de ses activités.

Techniquement possible

Les bonnes raisons en effet ne manquaient pas pour faire preuve de fermeté. D’autant plus que la compagnie se trainait les pieds face aux mesures correctives minimales proposées (l’arrosage) et ne cessait de se réfugier derrière le fait que le port était sous juridiction fédérale. Après tout, la manutention de nickel « sous couvert » est techniquement possible et se fait ailleurs, notamment à Voisey Bay d’où provient le minerai transitant par Québec.

De son côté, la direction de la santé publique dispose des pouvoirs nécessaires pour faire arrêter de telles activités lorsqu’elle a des preuves que ces dernières affectent la santé publique. Il existe aussi un Ministère de l’Environnement provincial dont bien des experts en droit reconnaissent qu’il disposerait de la juridiction nécessaire pour obliger la compagnie à se plier à ses recommandations lorsqu’il en va de contaminants affectant directement le territoire provincial. Enfin, n’a-t-on pas la chance (?) d’avoir Agnès Maltais, ministre responsable des régions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches qui s’affirme souverainiste et prétend à l’indépendance du Québec ? N’y aurait-il pas là une bonne occasion de montrer « dans les faits » ce que cela veut dire, en montrant « in situ » comment la volonté de contrôler, en toute souveraineté, son territoire comme ses activités économiques —loin de n’être que l’expression d’une volonté séparatiste malsaine— répond à un besoin populaire profond, mieux à une nécessité vitale. Tout était donc là pour qu’on puisse rapidement mettre un terme au problème.

Tergiversations

Pourtant c’est là le curieux et le révélateur : plutôt qu’à une réaction rapide et décidée, on a eu affaire à un savant mélange de tergiversations et de dénis, agrémentés il est vrai, en fin de parcours, de quelques fanfaronnades, puis d’actes de contritions sans conséquences. Rappelez-vous les Régis Labeaume (maire de la ville), François Desbiens (directeur de la santé publique), Yves-François Blanchet (ministre de l’environnement) et Agnès Maltais (ministre responsable des régions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches) Tous ont fini par minimiser l’affaire et… courber l’échine comme l’auraient fait des laquais. Y compris quand, en décembre dernier, la même compagnie, Arrimage Québec, s’est payé le luxe de se lancer, cette fois-ci à l’Anse au Foulon, dans l’érection inattendue de deux immenses silos de granules de bois (45 mètres de haut), là où précisément on souhaitait depuis longtemps développer une zone touristique et récréative dans le prolongement de la promenade Champlain.

Ils ne tromperont personne

Il est vrai qu’à ce propos, le maire et la ministre n’ont pas mâché leurs mots, le premier affirmant qu’il s’est fait « enfirouaper », pendant que la seconde rappelait que « le port jouait au cow-boy ». Mais ils ne tromperont personne : l’un et l’autre avaient eu l’occasion au mois d’octobre de prendre longuement connaissance du projet. Et s’ils ne sont pas intervenus plus énergiquement avant, s’ils n’ont pas osé s’interposer haut et fort quand c’était le temps, ne serait-ce que sur la base des agissements préalables de la compagnie quant aux poussières de nickel, c’est que précisément ils avaient déjà choisi leur camp, faisant passer – par calcul, opportunisme ou lâcheté, peu importe – les intérêts de cette puissante compagnie et de son personnel dirigeant, par dessus ceux de tous les citoyens et citoyennes de Québec qu’ils sont pourtant censé représenter.

D’où cette lèpre qui est en train de gangréner notre régime de démocratie représentative : ce n’est plus le peuple à travers ses grandes majorités qui a voix au chapitre, mais une poignée de ploutocrates, qui profitant de la dérégulation néolibérale, ont fini par imposer leurs intérêts privés partout. Y compris quand la santé publique est en jeu !

N’est-ce pas ce que nous apprend cette conjuration des hypocrites au fil de cette saga sur les poussières d’oxyde de fer et de nickel flottant sans entraves dans le beau ciel de la capitale nationale ?

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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