Édition du 29 novembre 2022

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Canada

Le Béhémoth du climat au Canada

Le populisme de droite à la Pierre Poilievre augure mal pour la planète

Après un été de canicules sans précédent, d’inondations catastrophiques et de feux de forêt tous azimuts, la course à la chefferie du parti conservateur du Canada (PCC) s’est terminée sur un résultat plutôt prévisible : Pierre Poilievre, le populiste à lunettes qui n’a pas la langue dans sa poche et qui fut ministre sous le gouvernement de Stephen Harper, a aisément recueilli 68 % des suffrages.

Tiré de Canadian Dimension

Gabriel Blanc / Le 18 septembre 2022
Traduction Johan Wallengren

Ce politicien, qui promeut le même programme de régime minceur que les chefs récents du PCC – moins d’impôts et d’État-providence – se démarque de ceux-ci en évoquant de manière plus intentionnelle et régulière la classe ouvrière, ou à tout le moins les « travailleurs canadiens ordinaires ». À tout prendre, certaines de ses propositions, comme la promotion des cryptomonnaies ou le plan de dépenses fédérales compensées versent encore plus dans l’absolutisme du marché libre. Mais le discours du nouveau dirigeant du parti conservateur cible aussi les difficultés qu’ont les jeunes à se loger ; ne serait-ce qu’en abordant cette crise en des mots qui parlent aux jeunes Canadiens, M Poilievre est en train de faire sien un espace de discussion laissé vacant par les partis à sa gauche – encore une façon pour lui de se distinguer de ses prédécesseurs.

Les crises sont pain bénit pour Monsieur Poilievre, particulièrement celles du coût de la vie et du logement, pour n’en citer que deux. Ces questions pour lesquelles le gouvernement libéral en place n’a que des réponses insuffisantes ou inexistantes, génèrent du ressentiment chez les Canadiens, qui sont tentés par un populisme creux. Dans un monde où les catastrophes « naturelles », les chaînes d’approvisionnement perturbées et les bouleversements géopolitiques provoqués par les changements climatiques anthropiques deviennent de plus en plus la norme, on voit les retombées pour les Poilievre de ce monde, qui peuvent profiter de ces crises sans se soucier d’agir sur leurs causes. Qu’arrive-t-il sur la scène politique quand l’état d’urgence devient la norme ? Telle est la question que posent dans un ouvrage commun Geoff Mann et Joel Wainwright, qui enseignent à la Simon Fraser University.
Le titre de leur essai est Climate Leviathan (le Léviathan climatique, en référence au Léviathan de Thomas Hobbes). Les deux auteurs s’y interrogent sur ce qui adviendra de notre vie politique au fur et à mesure de l’aggravation de la crise climatique. Le Léviathan du titre désigne l’entité souveraine en émergence à l’échelle de la planète sous la forme d’un super-État qui coordonne l’exploitation des ressources de la Terre de manière que l’industrie extractive soit compatible avec la survie de l’humanité. Dans l’optique de ces auteurs, la voie vers le Léviathan est dans une large mesure pavée de statu quo, ce dont témoignent les traités internationaux régissant les émissions de carbone, les mécanismes de plus en plus complexes pour établir le prix du carbone, les 5 millions de dollars versés à titre d’aide au Pakistan et les 20 milliards de dollars budgétés pour la construction d’un nouveau pipeline.

Des avenues autres que celle du Léviathan existent, dont certaines s’éloignent de notre relation extractive avec la nature, mais ce ne sont pas ces dernières que retient M. Poilievre. Le Béhémoth, comme l’expliquent MM. Wainwright et Mann, consiste en un rejet de la souveraineté planétaire conjugué à la poursuite du capitalisme extracteur. Au cours de la dernière décennie environ, on a vu de plus en plus d’émanations du Béhémoth, ce dont Donald Trump, qui a présidé au retrait des États-Unis de l’accord de Paris en 2015, a été l’archétype.

M. Poilievre est de ceux qui optent pour le capitalisme mondial version « chaque pays pour soi » au nom duquel il se prononce en faveur de l’« indépendance énergétique » par l’augmentation de l’extraction nationale. Il marche ainsi dans les pas de son ancien patron, Stephen Harper, qui du temps où il était premier ministre avait qualifié le protocole de Kyoto de 2005 de « complot socialiste ». Or, M. Poilievre amplifie la rhétorique. Pendant la course à la chefferie, il a courtisé des partisans obsédés par les conspirations autour du Forum économique mondial, décrié comme le paravent de l’internationalisme capitaliste. Son alliance avec des théoriciens du complot, des anti-vaccins et autres est symptomatique du foisonnement du Béhémot
h à l’échelle mondiale.

Comme les États-nations rejettent la prétention de l’internationalisme libéral de combattre les changements climatiques et que les choses se gâtent avec la multiplication des crises, la vie politique au Canada et ailleurs dans le monde sera de plus en plus régie par la grogne populaire et envahie par les platitudes populistes. Il est peut-être trop tôt pour dire exactement ce que représente M. Poilievre, tant idéologiquement qu’en matière de lutte internationale contre les changements climatiques. Ce qui est clair, c’est que son populisme de droite est de mauvais augure, tant pour la démocratie canadienne que pour la planète.

Gabriel Blanc est étudiant en histoire et en Études de l’environnement à la Brown University et titulaire de la chaire d’engagement des jeunes verts du Canada.

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